LIVRE CINQUIÈME
OOAKD le soleil eut ramené le jour, le seigneur du château, étant d(^à habillé, ne manqua pas à venir voir si Frandon avoit bien reposé, afin de sçavoir quand et quand il pourroit achever le récit de ses diverses fortunes. Voulant bien employer le temps, leurs salutations furent courtes. Encore que Francion sentit beaucoup d'allégement au mal qu'il avoit à la tête, il fut arrêté qu'il se tiendroit encore au lit jusqu'au lendemain, pour reprendre entièrement ses forces; sans avoir donc souci de se lever, il continua le fil de son histoire comme je vais dire.
Monsieur, nous demeurâmes hier sur le plaisir que je prenois à la poésie; il faut qu'en retournant sur ce sujet je vous conte que Ton me mit en main quelques ouvrages assez polis, sur lesquels je façonnai ceux que je fis par après : l'ou m'enseigna même un certain livre fort nouveau, et d'un auteur fort renommé, queje me délibérai d'acheter, pour y apprendre comment il i'alloit écrire selon le siècle; carjeconfessois ingénument que je n'y entendois rien. Ayant appris que le libraire qui vendoit cet ouvrage-li demeuroit eu la rue Saint-Jacques, je m'y en allai; et, ma curiosité étant connue, aussitôt l'on prit la peine de nie montrer une infinité de livres françois dont jamais je n'avois ouï parler. Je n'avois pa^ asses de moyens pour acheter tant de marchandise, voiIr |>ourquoi je ne fis emplette que de ce que j'avois eu premièrement dessein d'avoir, de quoi même Ton m'avoit prêté l'ar- {tent. Nonobstant |e ne laissois pas de m'amuser à feuilleter
hH, FBAR6I0N. m
tous les livres qui ^toient dessus le comptoir, comme voici venir un grand jeune honmie *■ maigre et pâle, qui avoit les yeux égarés et la façon tout extraordinaire : il étoit si mal vêtu, que je n'avois point de crainte qu'il se moquât de moi; de iforte que je parlai franchement au libraire devant lui, sans me soucier qu'il m' écoutât. Apprenez-moi, disais-je, s'il y a quelqu'un en ce temps-ci qui fasse bien en poésie : j'ai loi\jours cru qu'il n'y en a point qui y excellent, d'autant que je ne pense pas même que l'on s'amuse beaucoup en ce siècle-ci ù rimer. £n quelle erreur êtes-vous 1 me répondit le libraire; ne viens-je paa de vous montrer des couvres admirables, composées par des auteurs encore vivans ? Mais c'est possible que vous ne prisez pas la nouvelle façon d'écrire de ces messieurs, et que vous n'estimes que les choses anciennes et grossières. Moi, ce dis-je, je ne sçais pas si l'on fait mieux en ce temps-ci qu'au temps passé, et ne sçaurois pas discerner, quand je fais des vers, s'ils sont à la mode nouvelle ou â l'antique. Le jeune homme, en tournant alors la tête vers moi avec un rire de mauvaise grâce, et montrant la plupart de ses dents, me dit : Vous faites donc des vers, monsieur, à ce que j'entends? Je mets des paroles avec des paroles, sur des sujets qui s'offrent à mon esprit, répondis-je; mais je les arrange si mal, que je ne crois pas que Ton doive appeler cela de la poésie. Là-dessus, il me répliqua que je disois cela par humilité, et me pria de lui montrer quelqu'un de mes ouvrages. Je lui dis que je n'osois pas faire voir des pièces qui n'étoient pas par aventure selon les règles qu'il falloit suivre alors, desquelles je n'avois aucune connoissance. Eh bien, monsieur, me repartit-il, je vous dirai en ami ce qui m'en semblera, et possible serez-vous bien aise d'avoir ma conférence; car il n'y en a pas trois dans Paris qui se puissent vanter de sçavoir mieux juger d'un vers que moi. Ces paroles-là ne m'ayant pu persuader de lui accorder sa prière, il prit congé de moi, ayant mis deux ou trois livres sous son manteau, sans en domier de l'argent an marchand, à qui je demandai, dès qu'il fut parti, s'il lui en faisoit crédit de cette sorte. Je les lui prête, répondit-il ; je suis contraint d'en faire ainsi à un tas d'écrivains comme lui,
' Voyez p. tdâ, noté ±
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qui se trouvent tous les jours daas ma boutique pour se couimuniquer ensemble leurs ouvrages : ici se font leurs plus grandes assemblées; tellement qu'il n'y a point de lieu dans la France qui doive plus justement poiier le nom de Parliasse. Quel profit tires- vous de leurs conférences ? ce dîs-je. îifl perte de mes livres, qu'ils empruntent et ne rapportent point, répondit le marchand en riant. Si j'étois que de vous, je chasserois bien cette chalandiFe-là, lui repartis-je. Je n'ai garde pour moi, me dit-il; car il y en a^ toujours quelqu'un entre eux qui me donne quelque copie à faire imprimer, et puis ma boutique en est plus renommée.
Après ce devis, je m'informai de tous les poètes du temps, dont j'appris les noms, et sçus même que celui que je veiiois de voir étoit, à la vérité, des plus célèbres. Le libraire, aïoi's, me voulant obliger, me promit que, si je lui donnois tfuelqu'une de mes pièces, il la monrireroit à cl's gcns-4à sans leur en nommer l'auteur, pour sçavoir d'eux ce qu'il v auroit de manque. Le désir que j'avois de bien faire au" goût de tout le monde me fit prendre ce parti, et, dès le lendemain, je lui apportai la pièce qui me plaisoit le plus de toutes les miennes. Elle fut montrée à ces personnages-là, qui y trouvèrent quasi autant de fautes que de paroles. Mon Fibraire me fit ce plaisir que de me les coter toutes; de sorte que j'y pris garde, et, ayant vu qu'ils a voient bonne raison, je me délibérai de ne plus tomber en pareil endroit.
Véritablement leurs lois ne tendoicnt qu'à rendre la poésie phis douce, plus coulante et plus remplie de jugement; qui est-ce qui refuseroit de la voir en cette perfection? On me dira qu'il y a beaucoup de peine et de gêne à faire des vers suivant les règles; mais, si l'on ne les observoit point, chacun s'en pourroit mêler; et l'art n'auroit plus d'excellence.
Quelque temps après, j'eus une connoissance parfaite de ces choses, car je me Irotivois souvent dans la boutique du libraire, où j'accostais tous les poètes : dès que je me fus frotté à leur manteau, je 5çus incontinent de quelle sorte il falloit composer; ils ne me reprirent jamais que de deux ou trois fautes, et, en considérant celles-là, je t»'ab>tins d'autres très-4ourdes. Je ne pens3 pas leur être redevalJe dn beaucoup; car certainement le pju qu'ils m'en dirent n'étoil pas capable d'ouvrir le jugement d'une personne. 11 faut que
je v.ous dise quelles gens c'étoient : il y en avoit qoeltiiic uns qui Fortoient du collège, après y avoir été pédants; d'autres venoient de je ne sçais où, vêtus comme des cuistres, et, quelque temps après, trouvoient moyen de s'habiller en gentilhomme : mais ils retouruoient incontinent à leur premier état, soit que leurs beaux vêtemens eussent été empruntés ou qu'ils les eussent revendus pour avoir de quoi vivre. Quelques-uns ne monloient ni ne descendoient, et ne paroissofent point plus en un jour qu^^n Tautrc : les ims viroient de ce qu'on leur donnoit pour quelques copies, et les autres dépensoient le peu de bien qu'ils avoient, en attendant qu'ils eussent rencontré qnelque seigneur qui les voulût prendre à son service, ou qui leur fit bailler pension du roi *. Au reste, il n'y en avoit pas un qui eût un grand et véritable génie. Toutes leurs inventions étoient imitées, ou se trouvoient si faibles, qu'elles n'avoient aucun soutien. }U n'avoient rieii, outre la politesse du langage, encore n'y eu avoit-il pas un seul qui l'eût parfaitement; car, si le plus habile d'entre eux évitoit une chose, il choppoit en une autre, plusieurs ne faisoient que traduire des livres, ce qui est une chose très facile ' : lorsqu'ils vouloient composer quelque chose d'eux-mêmes, ils faisoient de grotesques ridicules. Et il faut remarquer ceci, que Li plupart étoient devenus poètes par contagion, et pour avoir hanté ceux qui se méloient de ce métier-là; car il n'y a point de maladie qui se gagne plus facilement que celle-ci. Sur mon Dieu, je les plains, les pauvres gens; ils écrivoient sur l'imagina tion qu'ils avoient d'être bons écrivains, et se trompoient ainsi tout doucement. Néanmoins il y a des livrer de leur main qui sont très-estimés aujourd'hui; mais, je vous dirai, c'est à faute d'autres meil-
* VoiU le bilan de la situation des gens de lettres de cetti* époque : domestiques des grands seigneurs ou pensionnaires du carriinal. Et ne portait pas qui voulait ce collier d'argent. Il suffît de rappeler le poète Naynard et sa détresse, que Richelieu refusa d'alléger.
* L'auteur de la Bibliothèque françoise n'est pas précisément du raéme avis que Fauteur de Francion. ( Voy. chap. XI, des Traductions. ) — Mais nous avons ici le vrai sentiment de Sorel. Il ne craint pas, sous le masque, de dire ce qu'il pense des hommes et df'S choses,
leurs. H faut bien se passer à ce que l'on a, malgré son envie; ci moi-niéme j'ai bien été quelquefois forcé de les lire, ne trouvant rien autre chose pour me divertir. Ce sont de belles pièces, ma foi, que deux ou trois romans de leur façon*, que l'on prise. Je veux que l'on m'ôte la vie, si je ne montre dans chacun des fautes dignes du fouet.
n est bien vrai que, quand je me porterois à mes extrêmes efforts pour faire quelque chose de bon, possible que tous ces petits esprits seroicnt de bjaucoup plus prisés que moi; mais c'est aussi que, pour agrandir leur réputation, ils se servent de certaines subtilités où je ne voudrois pas m'abaisser. Gomme ils sont longtemps à achever ce qu'ils font, ils ont le loisir d'en faire courir le bruit partout, et de taire désirer leur ouvrage par les louanges que Ton lui donne, sans en avoir vu une partie, et, le mettant en lumière, ils le rendent agréable à quelque seigneur, qui lui acquiert de k vogue dedans la cour *. Outre cela, ils ont quelque poêtastre à leur dévotion, pour leur dire qu'ils ont de l'empire sur tous les esprits du monde; et sçachez qu'ils n'en manquent pas, car il y en a qui semblent être gagés du roi pour donner des vers à tous les auteurs du temps. L'on voit leurs noms par tons les livres; et, sans cela, leurs œuvres ne seroient pas imprimées, car elles ruineroient les hbraires; si bien qu'ils font comme le roitelet, qui, pour monter aux nues, se cache sons les ailes de l'aigle. Qui plus est, nos auteurs sont si vains, qu'ils font eux-mêmes des préfaces et des lettres de recommandation qui leur donnent des louanges si excessives, qu'après cela l'on ne sçait plus ce que l'on donneroit à des divinités, et les font imprimer sous le nom de quelqu'un de leurs amis, qui, encore qu'il soit bien éloquent, n'en pourroit pas pcirler assez suffisamment à leiu* gré ^. Que, s'ils pri(Hent quelqu'un de faire quelques vers pour eux, l'on leur pourroit répondre : qu'est-il besoin que je
* VAitrée et autres productions du même genre, dont le Ber~ ger extravagant est une si piquante parodie.
* Voilà pour Chapelain et sa Pticelle, qu'il mit trente ans à engendrer. La muse du bonhomme était entretenue par le duc de Longueville.
' Balzac passait pour être Tauleur de YApohgie pour M. de Balzac (162tt), signée par le prieur Ogier. — ïhi reste, il a prouvé
prenne la peine de tous louer? vous vous louez cent fols mieux que je ne sçaurois faire. II n^y a point au monde de présomption si grande que la leur étoit alors, et l'on m'apprit môme qu'un d'entre eux aspirant à la tyrannie, et voulant que tous les autres lui allassent rendre hommage, il disoit : Il y a encore de petits esprits rebelles qui ne me sont point venus faire la révérence; ce sont de petits comtes palatins qui ne veulent pas reconnoîlre leur empereur; mais je les ferai bien venir à la raison. Gomme l'on me racontoit cette sottise, j'étois en pleine assemblée de ces petits écri* vains, où je me moquois et des uns et des autres; et là-dessus je dis : S'estime qui voudra le roi des beaux esprits, mais qu'il sçache que c'est moi qui suis le grand Knes^, le Prête-jan* le Sultan, le Sophy*, le Sériffe*, et le grand Mongol • des beaux esprits, non-seulement de l'Europe, mais de tout le monde.
Cette plaisante rodomontade les fit rire; néanmoins ils avoient l'âme si basse, qu'ils ne laissèrent pas de respecter celui qui vouloit dominer sur tout le monde. Nous étions alors en la boutique du libraire de la rue Saint-Jacques, où l'on commençoit à faire un grand mystère d'une petite lettre; car il faut que je vous dise que, ne pouvant réussir à autre
maiotes f<Hs qu'il s'entendait à êe louer lui-même. « Jamais il it*é^ toit assez paranympbé (loué), » dit Tallemaut des Réaux, en pai*lant de Balxac. — Sorel ne se contente pas de prendre à paiti« ce dernier, sous le nom d'Hortensius. 11 ne se contente pas non Vilus de l'afitibler de la souquenille du pédant : il la jette aussi sur les épaules de la Mothe le Vayer, comme nous le ferons voir plus loin et comme l'a très justement fait remarquer 11 . Pattlin t^rin dans son excellente édition des HittoriMes { t. lY, p. 109 ).
* Kuef, dieu ^yptieu, le premier des trois dieux suprêmes.
- Ou Prêtre-Jean, nom sous lequel, on ne sait pourquoi, étaient désignés certains rois de la Tartarie ou du Cathay, qui, selon les uns étaient chrétiens, et idolâtres selon d'autres. On a aussi donné ce nom au Grandrîfégus ou souverain de l'Abyssynie. Uue troisième opinion, qui est la plus rationnelle, veut que le Prétre-Jean ne soit autre que le Dalul-Lama, grand pontife des Mongols et dés Kalmouks.
^ Sopbi ou Sofi, roi de Perse.
* Scherif, titre des descendants de Mahomet. '' C'était l'usage d'écrire ainsi ce mot.
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chose, ils s'alloieiit tous amaser à faire des épitres, s'imagiliant d'acquérir de la gloire par ce moyen, et avoient si peur que Ton se doutât de leurs sottises, qu'ils faisoient imprimer jusqu'aux plus particulières choses qui se passoient entre eux et leurs amis : aussi leur disois-je par raillerie que j'étois d'avis que l'un s'en allât en Italie, l'autre en Allemagne, et l'autre en Turquie, afin qu'ils eussent de la matière pour nous faire de beaux gros Tolumes de lettres. Et, comme j'eus remai*qu6 dans un livre, qui en étoit tout plein, qu'au commencement et à la fin de chacune, il y avoit de longues répétitions de qualités, je dis au libraire que, pour rendre les choses plus véritables et n'y rien oublier, l'auteur y devoit aussi faire mettre les adresses des rues et des enseignes, et ce qui avoit été mis pour le port, parce qu'il eût amassé tontes ces petites sommes ensemble, et en eût fait ime bien grosse, laquelle il eût demandée pour le prix de son livre, et se fût ainsi remboursé tout d'un coup de beaucoup de port^ de lettres, s'il est ainsi qu'il les eût payées, outre l'argent qu'il avoit baillé de la copie. Cette invention lui sembloit fort lucrative, et je vous jure qu'il ne tenoit pas à lui qu'il ne la mit en eÏTet. Mais, pour revenir à mon conte, il faut que vous sçachiez que, comme sa boutique étoit le bureau où se trouvoient toutes les lettres nouvelles de ces petits messieurs, qui croyoient avoir crocheté la serrure du trésor de bien dire, tous ceux qui étoient là s'étoient transportés exprès et de cheval pour voir celle dont je vous ai parlé.
Enfin, après plusieurs entretiens de ces petits épistolaires, on lut alors, non pas cette lettre, mais cette merveille, qui étoit la plus extravagante et la plus impertinente que l'on puisse trouver. Celui qui la lisoit proféroit les mots avec un ton de comédie, et il sembloit qu'il mordit à la grappe. Les auditeurs étoient â l'entour, qui allongeoient un col de grue les uns par-dessus les autres ; et, à tous coups, avec une stupéfaction et un ravissement intrinsèque, rouloient les yeux en la tête comme un mouton qui est en colère; et le plus apparent d'eux, à chaque période, disoit d'un ton admiratif: Que voilà qui est bien! Aussitôt un autre redisoit la même parole, et puis un autre, jusques à moi, qui étois contraint de faire le même, autant par moquerie que par complaisance; si bien que, n'entendamt presque dire autre
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chose que ces mots : Qne vola qui est bien I Que voiJà qui e8t bien ! je m'imaginois être à cet écho de Gharenton qui répète sept fois ce que l'on » dit.
Api'ès cela, il y eut un poêle qui récita de ses vers, et je pris beaucoupjplus de plaisir à voir sa contenance; car, à la fin de chaque stance, il tournoit ses yeux à la dérobée vers les assistans pour connottre, par leur mine, quel jugement ils en f'aisoient en leur intérieur. Et remarquez ceci, à quoi vous n'avez possible point encore songé, tous les poètes en sont de même en Usant leurs ouvrages. Or ils émurent de grosses disputes sur ceux-ci, pour beaucoup de choses de néant, où ils s'attachoient, et laissoient en arrière celles d'importance. Leurs contentions éioient s'il falloit dire : Il eût été mieux, ou il eût mieux été, de sçavans hommes, ou des sçavans hommes; s'il falloit mettre en rime main avec chemin, saint Gosme avec royaume, traits avec le mot près ^. Et cependant ceux qui soutenoient que c'éloient autant de fautes en faisoient de bien moins supportables; car ils faisoient rimer périssable avec fable, étoHer avec enfer. Toutes leurs opinions étoient puisées de la i)outiquc de quelque rêveur qu'ils suivoient en tout et partout, et ménu> .se plaisoient, en discourant, à user de quelques façons de parler extrêmement soties, qui lui étoient communes. Ils vinrent a dire beaucoup de mots anciens, qui leur sembloient fort bons et très-utiles en notre langue, et dont ils n'osoient pourtant se servir, parce que l'un d'entre eux, qui étoit leur coryphée, en avoit défendu l'usage *. Tout de mémo en disoient-iis beaucoup de choses louables, nous renvoyant encore à ce maître ignare dont ils prenoient aussi les œuvres à garant, lorsqu'ils vouloient autoriser quelqu'une de leurs fantaisies. Enfin, il y en eut un plus hardi que tous, qui conclut qu'il falloit mettre en règne, tous ensemble, des mots anciens que l'on renouvellerait, ou d'autres ^ue l'on inventeroit, selon que l'on connoitroit qu'ils seroient nécessaires; et puis, qu'il falloit aussi retrancher de notre or-
* Malherlie, dit Tallemant des Béanx < vouloit qu'on rimftt aussi bien pour les yeux que pour les oreilles. »
* Est-il beaoin de rappoli^r la guerre faite par Malherbe h Ronsard et i son école?
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lliographe les lettres superflues *, et en mettre en quelques lieux de certaines mieux convenantes que celles dont Ton se scrvoit; car, disoit-il, sur ce point, il est certain que Ton a parlé avant que de sçavoir écrire, et que, par conséquent, l'on a formé son écriture sur sa parole, et chei^ cbé des lettres qui, liées ensemble, eussent le son des mots il m'est donc avis que nous devrions faire ainsi, et n'en point mettre d'inutiles; car à quel sujet le faisons-nous? Me direz-vous que c'est à cause que la plupart de nos mots viennent du latin ? Je vous répondrai que c'est là une occasion de ne le suivre pas : il faut montrer la richesse de notre langue, et qu'eDe n'a rien d'étranger. Si Ton vous faisoit des gants qui eussent six doigts, vous ne les p<frteiies qu'avec peine, et cela vous sembleroit ridicule. Il faudroit que la pâture vous fit à la main un doigt nouveau ou que l'ouvrieil^ ôtât le. fourreau inutile; regardes si l'on ne feroit pas ce qui est le plus aisé. Aussi, parce qu'il n'est pas si facile de prononcer de telle sorte les mots, que toutes leurs lettres servent, que d'ôter ces mêmes lettres inutiles, il est expédient de les retrancher. Rn pas une langue vous ne voyez de semblable licence, et, quand il y en auroit, les niauvaiis exemples ne doivent pas être suivis plus que la raison. Considérez que la langue latine même, dont, à la vérité, la plupart de la nAtre a tiré son origine, n'a pas une lettre qui ne lui serve.
Par la mort du destin, dis^je alors, voilà bien harangué pour le repos de la chose publique : je ne dis pas que vos raisons ne soient bonnes; mais où est le moyen de les faire suivre, et où est même celui d'entre le peuple qui les approuvera? Il vaudroit beaucoup mieux retrancher tant de choses mauvaises, qui sont superflues en nos mœurs et en nos coutumes, que non pas songer à retrancher des lettres qift ne font mal à personne, les pauvres innocentes. Quant aux paroles nouvelles, que vous avez dit tantôt qu'il nous falloit introduire, je vous laisse à penser si, semblant du tout extraordinaire au peuple, l'on ne se moqueroit pas de nous. Néanmoins je consens qu'aux premiers États
* Ce travail d'éliminalioo a été accompli par les précieuses, ccHnme le constate le Dict. de Somaize.
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VOUS soyez délégaé de la part des auteurs François, dont il faut faire une chambre nouvelle pour représenter aux autres l'utilité de vos opinions, et persuader au roi qu'il les doit faire embrasser par tous ses sujets.
Après que j'eus ainsi parlé, et donné matière de rire à chacun, il y eut le p-us galant d'entre eux qui conclut que tout ce . que l'on avoit dit ne servoil de rien au repos de la vie; et, nou» faisant sortir d'entre les livres, nous conduisit, entre les pots et les verres, au meilleur cabaret de Paris, où il nous voulut traiter de l'argent qu'il avoit. Pour dire vrai, il n'y a point de gens moins avaricieux que les poètes : ils ont tant d'envie d'aU 1er au royaume des cieux, où il est aussi difficile qu'un riche entre qu'un câble dans le pertuis d'une aiguille, qu'ils avalent leur bien tout d'un coup, comme une pilule, afin d'y aller facilement. U ne faut pas s'enquérir comment il fut-morfé *, ni combien on dit de bons mots de gueule; or, parce que je jurai U encore par la mort du destin, ainsi qu'en la rue Saint-Jacques, l'on me demanda pourquoi je le faisois. G'étoil pour me moquer d'eux, qui ne composoient pas une stance où ils ne parlassent du destin ou du sort, afin d'accommoder leurs vers. Par la tête du sort, ce dis-je, vous êtes de grands ignorans, qui ne sçavez guère votre métier ; ventre des Parques I ne voyez-vous pas que je jure en poète? Vous autres, qui croyez moins en Dieu que Diagoras* ni queVanini', vous ne jurez que par lui à tous les coups, comme si vous étiez des chrétiens fort dévots, qui voulussent toujours avoir son nom à la bouche. Notez que je leur disois ceci encore parce que la plupart étoient libertins ; mais leur humeur franche, et qui vraiment étoii louable en ce point, ne s'ofTensa pas de ce que je leur reprcchoîs. Sans doute ils avoient quelque chose de meilleur en eux que le vulgaire, et principalement en ce qu'ils ne me prisoient pas moins pour me voir mal accommodé. En contrepoids, ils avoient aussi des vices bien insupportables ; c'étoient les plus fantasques et les plus inconstans du monde; rien n'est plus
< « C'est morfiûllé cela, » dit Rabelais. — Morfer, comme morfailler, signifie manger goulûment.
* Philosophe grec, disciple de Démocrite, chassé d'Athènes pour s'être moqué des mystères d'Eleusis.
* Philosophe iulien brûlé à Toulouse, eo 1619 comme athée. Le révérend père Garasse ne tarit pas de quolibets à ce svget.
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frêle qu'éioit leur amitié : en moins d'un rien, elle se dissipât comme la glace d*une nuit; rien n'est plus volage qu'éioit leur opinion : elle se changcoit à tout propos, et pour des occasions très-injustes. Leurs discours étoient le plus souvent si extravagans, qu'il sembloit qu'ils fussent insensés. Quand je leur récitois mes vers, ils les trouvoient. à leur dire, les mieux faits du monde; moi éloigné, ils en médisoient devant le premier dont ils faisoient rencontre : ils jouoient de ce même trait les uns envers les antres; de sorte que la renommée de chacun s'appetissoit : outre cela, ils s'adonnoient à écrire avec trop d'aÎTcction, et n'avoient point d'autre but. En allant même par la rue, la plupart marmottoient entre leurs dents, et tiroient quelque sonnet par la queue. Tous leurs entretiens n'étoient que sur ce sujet. Mais, encore qu'ils décriviss«^ut les faits généreux de plusieurs grands personnages, Us ne s'enflammoîent point de générosité, et il ne partoit d'eux aucune action recommandable. Avec tout cela, c' étoient les gens les plus présomptueux de la terre, comme je vous ai déjà dit. Chacun croyoit. faire mieux que tous les autres, et se facboit lorsque l'on ne suivoit pas ses opinions. Je connus par là que le vulgaire avoit raison de les mépriser, et dis plusieurs fois en moi-même qu'ils vouloient faire profession d'un bel art dont ils étoient indignes, et envers lequel ils attiroicnt le mépris du peuple, en le pratiquant mal. Depuis, ils me furent si odieux, que je tftchai d'éviter leur rencontre, avec plus de diligence qu'un pilote n'essaye de s'éloigner des syrtes ^.
11 me prit envie seulement de me conserver la connoissance d'un nommé Musidore ', qui étoit celui qui m'avoit
' S^ibles mouvjiDls.
* Porchères l'Augier, célèbre par ses vers ridicules sur les ycus de madame de Beaufort :
M Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux Ils ont dessus Uts rois la puissance absolue. Dieux, non ; ce sont des cieux, ils ont la couleur bleue El le mou? ement prompt comme celui des cieux. Cieux, non ; mais deux soleils clniremcnt radieux Dont les rayons brillants nous offusquent la v\ie. Soleils, non ; mais éclairs de puissance inconnue, Des foudres do l'amour signes présai^icux. Car, s'ils étoient des dieux, feroient-ils tant de mal? Si des cieux, ils auroient leur mouvement égal :
accosté tout le premier cl ez le liLrnirc, parce qu'encore (|ue Ton ne pût pas dire véritablement qu'il i'ùt de bonne humeur il avoit, ce me sembloit, quelque chose dans son extravagance qui rendoit sa compagnie agréable à une personne comme moi, qui ne le voulois fréquenter que pour se moquer de lui. L'ayant une fois rencontré par la rue, il m'apprit sa demeure, et je lui promis de l'aller voir. Jamais il ne me Pavoit voulu dire auparavant, et c'étoit sans doute à cause qu'il ne logcoit qu'en quelque grenier à un sol par gite, avec les aides à maçons. Aussi avoit-il été si misérable, que sou pauvre équipage me faisoit pitié. G'étoit un indubitable axiome que, lors>qu'il avoit wie épée, il ne portoit point de jarretières, car elles lui servoient à la pendre. 11 n'y avoit qu'un mois qu'il avoit été dans ime gueuserie extrême; de sorte qu'il eût porté les crochets afin de gagner sa vie, s'il eût eu de l'argent pour en avoir. 11 me souvient qu'en ce temps-là nn fiomme de sa connoissance, qui se vouloit donner can'ière, lui amena la pratique des chantres du Pont Neuf, et lui dit que, s'il faisoit des chansons pour eux, il en Feroit bien payé, et que personne n'en sçauroit rien. Musidorc, voyant ce profit évident, ne le refusa pas : il reçut une pièce de six sols d'arrhe, delà femme d'un des musiciens de la Samaritaine'; il veilla toute la nuit suivante pour lui faire des vers, et les lui livra le lendemain au matin. Aussitôt, ils furent mis en air, et l'on les alla chanter au bout du pont; mais personne n'en acheta. Les crocheteurs n'y cntendoient rien; cela n'étoit ps de lour style, si bien que la femme les lui vint rapporter
l>eux soleils, ne se peut : le soleil est unique ; Éclairs, non; car ceux-ci duient trop et trop chirs. Toutefois je les nomme, afin que je m'explique, lies yeux, des dieux, des cieux, des soleils, des éclairs.
Ta princesse de Conti, qui s'était engouée de ce grotesque, lui avait fait donner une pension de douze cents écus, pour prix d<».« ballets et autres diveitissements qu'il était chargé de composer. Porchères s'intitulait pompeusement « intendant des plaisirs nocturnes. » — Au moment où Sorel le niet en scène, il est dans l'état do détresse qu'atteste Tallemant des Réaux, comme nous le ferons voir plus loin, p. 149.
* (Test à Maillet, un des /i(»«ei cffl//^« de Sainl-Amanl, que nUc aventure est arrivée. « Vov. Tallemant dt>R Réanx.
et lui redemanda son argent. Ayant refusé de le rendre, toqs pouvez penser de combien d'injures il fut assailli. L'on dit même qu'elle lui envoya un exploit; mais, tant y a, qu'elle s'en alla se plaindre de lui partout, et dire qu'il étoit on beau poësard, que personne ne vouloit de ses chansons, et qu'elles étoient pleines de mots de grimoire et de noms de diable. Aussi avoil-elle raison, et les courtisans du cheval de bronze n'avoient garde de comprendre sa poésie ; comment il parloU des iilandières parques et de l'enfant cuisse-né. Il alloit disant :
qu'Apollon
Tenant en main son violon Sur ce beau mont où il préside, Réjouit les bourgeois des Cieux, Kt près de Tonde Aganipide, Fait danser la pavane aui dieux.
Tout le reste des vers est nonpareil, et Je les voudrois sçavoir pour vous donner plus de passe-temps. L'on fait encore bien des contes sur sa pauvreté : l'on dit qu'il étoit contraint d'aller quérir du bois lui-même pour se chauffer, et qu'ayant acheté un cotrel il fut fort surpris quand il fut à Li porte du marchand, parce qu'il y rencontra deux hommes de sa connoissance; mais il s'avisa de leur dire qu'il avoit trouvé des fripons qui le vouloient battre, et qu'il avoit acheté ce bois pour les charger. Ayant couvert le cotret de son manteau, il s'en alla donc par la rue, et, rencontrant deux ou trois laquais qui le heurtèrent, il leur dit : Je pense que ces marauds ont envie de casser mon luth ? Le bruit est qu'ils le battirent alors à bon escient, et que, son manteau lui étant tombé des épaules, l'on vit quel étoit le fardeau qu'il portoit, et l'on se servit encore de ce bois à le battre davantage.
Quand je le rencontrai donc, songeant à son état passé et aux affronts qu'il avoit reçus, je m'étonnai de le voir tout autrement fait qu'auparavant; je ne pouvois m'imaginer de quel secret il avoit usé pour faire changer de visage à sa fortune ; mais tant y a, qu'il étoit des plus braves, et que son bonheur me donnoit beaucoup de jalousie. Je pensois qu'il eût trouvé la pierre philosophale, et que, par son moyen, je pourrois devenir riche, si je le voulois aller courtiser; tellement que je me levai un matin, auparavant le soleil, afin d'al-
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1er chez hii, et ne point manquer à l'y rencontrer. Je n'avoîs garde que je ne le trouvasse au lit; car il faut c[ue vous sçachiez que la plupart de ces messieurs s'y tiennent toujours jusqu'à onze heures, et qu'ils ne sçauroient rien composer que dedans ce repos. Comme je fus donc dans sa chambre, et que je lui eus demandé pardon de ma visite, il me témoigna que je lui faisois beaucoup d'honneur, et fit ouvrir tous les volets des fenêtres, afin d'avoir du jour pour se lever. Je vis alors qu'au lieu de bonnet de nuit il avoit son caleçon autour de sa tête, et que tout le meuble de sa chambre étoit réduit à une escabelle à trois pieds et à un cotTre de bois qui servoit de table, de bulTet et de siège. Pour le lit, il étoit d'une étoiïe si usée, que l'on n'en pouvoit pas même connoitre la couleur, et il avoit été rongé de plus de rats qu'il n'y en avoit au combat que décrit Homère. Tout ceci me fit juger que la richesse de Musidore n'étoit pas si grande que j'avois pensé, et que, si peu qu'il avoit, il le mettoit tout sur soi, pour paroître au dehors.
Gomme je révois là-dessus, il me retira de ma méditation par un cri extravagant qu'il fit en appelant son valet : Ho ! Calcaret, dit-il, çà, je me veux lev«r; apporte-moi mon bas de soie de la correction et de l'amplification de la Nymphe amoureuse; donne-moi mon haut -de- chausses du grand Olympe, et mon pourpoint de l'Héliotrope : je pense que mon manteau des lauriers du triomphe viendra fort bien là-dessua *. Ce discours m'étonna, de sorte que je n'en pouvois trou-
* « Pour les habits, c'a toujours été le plus extravagant homme du monde, après M. des Tvetoaux, et le j^us vain. J'ai ouï dire à M. le Pailleur qu'étant allé chez Porchères, il y a bien trenle-cinq ans, il aperçut, en entrant dans sa chambre, un valet qui mettoH plusieurs pièces à des chaussons. Il le trouva au lit; mais lepoëte avoit eu le loisir de mettre sa belle chemisette et son beau bonnet : car, si pers<mne ne le venoit voir, il n'en avoit qu'une toute rapetassée, et ne se servoit que d'un bonnet gras et d'une vieille robe de chambre toute à lambeaux dont il se couvroit la nuit, il demande à le Pailleur la permission de se lever, et, avec sa bonne robe de chambre, il se met auprès du feu. « Mon valet de chambre, car il l'appeloit ainsi, apportez-moi, dit-il, un tel habit, mon pourpoint de fleurs. Non, mon habit de satin. Monsieur, quel temps fait-il? - 11 ne fait ni beau ni laid. ~ il ne faut donc pas un habit pesant; attendez.» Le valet, fait au badinage, apporte
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ver l'explication; car ni les nymphes, ni le ciel, ni les plantes n'ont point de pourpoint, ni de baut-de-H:bausse$, ni d'étoiTc pour en faire. J'eus seulement quelque croyance qu'il y avoit quelque mode, quelque couleur, ou quelque étoffe qui étoient nouvelles, lesquelles s'appeloient de ces noms que Musidore avoit dits, puisque Ton dit bien des jarretières de Céladon' et des roses à la Parlheuice*. Néanmoins je fus si curieux, que je lui demandai la signification de ses paroles; et alors, taisant un foible souris qui ne lui passoit pas les moustacbes, il me répondit : Ah I monsieur, eh I ne sçavez-vous pas ce que je veux dire ? Apprenez que notre honnête travail nous fait ga> gncr souvent quelque petit argent, et que nous le mettons à nous vêtir, voilà pourquoi, pour reconnoître nos habillemens, nous les app^'lons du nom des livres que nous avons faits et de l'argent desquels nous les avons eus. Si vous allez au Palais, vous entendrez bien crier les livres que j'ai nommés, dont j^ai été payé depuis peu; ce sont maintenant les entretiens de la plus belle moitié du monde, et il n'y a si petite GUe de chambre qui ne les veuille lire, pour apprendre à complimenter. Mais quoi I trouvez-vous ceci indécent, de se faire donnei' une récompense par les libraires pour notre labeur ? Y sommesnous pas aussi bien fondés que les avocats à se faire payer pour leurs écritures? Apprenez que, s'il y a eu autrefois de la honte à ceci, elle est maintenant toute levée, puisqu'il y a
cinq ou six paires d*habits qui avoient tous passé plus de deux fois par les mains du détacheur et du fripier, et lui dit : « Tenez, pre- « nez lequel vous voudrez. » Il fut une heure avant que de conclure. Ce pourpoint de fleurs étoit un vieux pourpoint de cuir tout gras, et le salin étoit un satin à pièces emportées, qui avoit plus de trente ans. Jamais on ne lui vit un habit neuf, qu'il n'eût un vieux chapeau, de vieux bas ou de vieux souliers ; il y avoit toujours quelque pièce de son harnois qui n'alloit pas bien. » Tallcmant des Réaux ajoute : « C'est de lui que Sorel se moque dans
Franrion » Porchères a vécu jusqu'à cent trois ans, selon
Tauteur des HtsforielteSj jusqu'à quatre-vingt-douze ans, selon Lofct.
* Personnage de VAfstréey dont le nom était devenu synonyme de vert-dalr.
- Pour Parthenie, nom porté dans les ruelles par mademoiselle Pniilet, qui avait mis les rousses à la mode.
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des marquis *■ qui nous en ont frayé le chemin; et, quoi qu'ils fissent donner l'argent à leurs valets de chambre, comme pour récompense de les avoir servis, cela lournoit toujours à leur profit, et les exemptoit de payer les gages de leurs serviteurs. Quant à ce nouvel auteur que vous connoissez, lequel s'imagine avoir couché avec l'éloquence *, et que ses ouvrages sont les enfans qui proviennent de leur accouplement, croyezvous qu'il ait donné son livre pour néant, encore qu'il soit riche ? Non, non; il l'a bien vendu, et j'en nommerois beaucoup d'autres qui en ont fait de même. Pour moi, je suis de ce nombre, et n'en crois mériter que de la louange; car, si mes ouvrages ne valoient rien, l'on ne me les acbèteroit pas.
Je ne pus rien répondre à ce propos, et me mis à considérer attentivement la misère de ce pauvre écrivain, qui ne faisoit des livres que pour en gagner sa vie. Je jurai bien dès lors qu'il ne falloit point s'étonner si tous ses ouvrages ne valoient rien; car, allongeant ses livres selon l'argent qu'il désiroit avoir, il y mettoit beaucoup de choses qui n'étoieni pas dignes d'être imprimées, et, outre cela, il écrivoit arec une telle hâte, qu'il faisoit une infinité de fautes de jugement.
Enfin, son petit lacpiais lui ayant apporté ses habits, il $o leva, et, tout sur l'heure, il entra un poète de ses amis, auquel il dit qu'il lui vouloit montrer des vers qu'il avoit faits le jour précédent. Là-dessus, il tire de sa poche un papier aussi gras que les feuillets d'un vieux Bréviaire. Mais, comme il fut à la première stance, il nous dit : Messieurs, je vous sepplie de m'excuser, il faut que j'aille tout maintenant faire ce que les rois ni les empereurs ne peuvent faire par ambafsade'. Je ne fais point de cérémonie avec vous; vous sçavez
* Trait lancé à Tadres&e de Racan, qui cependant vivait moins on marquis qu'eu poète. 11 répondit à Conrart qui voulait le tirer d'un méchant cabaret où il logeait : « Laissez, je suis bien ici : je dine pour tant, et le soir on me trempe pour rien on potage. »
* Il s'agit encore évidemment de Balzac. Véloquence de ses Lettres a soulevé une querelle dont le résumé occupe tout un cha pitre de la Bibliolhèqne française,
' La scène que Ton va lire se rapporte, non à Porcbères>rAugier, mais à Racan qui mire ici dans la peau de Musidore. On la retrouve en partie dans l'Historiel e consacrée par Tallemant des Beaux à l'auteur des Bergeiies, (Même édition, t. II, p. 359-360.)
la li'.'^rtS ec lacpielle oa vit maintenant à la cour. Et làdessus, nous ayant quittés, il fut environ un quart d'heure au privé, où, ayant son es(>rit égaré parmi sa poésie, il nous oublioit quasi. En revenant, il nous dit : Eh bien, messieun, achevons de voir mes vers. Et puis il noua présenta un méchant papier tout rongé par les côtés, et enduit de merde par le milieu, ce qui nous surprit tellement, que nous ne sçavions si nous en devions rire ou nous en fâcher. Alors, ayant recouvré son esprit, que ses imaginations avoient préoccupé, il reconnut que ce n'étoit qu'un torche-cul qu'il nous apportoit, au lieu de ses vers, et nous dit : Âh ! messieurs, excusez mes rêveries; vous êtes du métier, vous sçavez que nos grandes pensées nous possèdent quelquel'ois si fort, que nous ne sçavons ce que nous faisons : j'ai ici apporté im autre papier que celui que je désirois, je m'en vais requérir celui où mes vers sont écrits.
Kn disant ceci, il s'en retourna d'où il étoit venu, mais il n'y trouva pas le papier qu'il cherchoit ; car, par mégarde, il s'en étoit torché les fesseèi. Cependant je lâchai la bonde à mes risées, et son ami me dit : Vraiment nous n'avons rien vu de nouveau : il me souvient que Musidore fit encore, il y a quelque temps, une semblable plaisanterie; il revint du privé avec un torche-cul à la main, et, croyant tenir son mouchoir, il en releva sa moustache : il est fort sujet a de pareils transports d'esprit, et prend souvent les choses l'une pour l'autre, si bien, qu'étant un jour à la table d'un grand seigneur, pensant cracher à terre et mettre un morceau de viande sur son assiette, il cracha sur son assiette et jeta le morceau de viande à terre.
Comme ce poète disoit ceci, Musidore revint, et fut contraint de nous dire par cœur ce qu'il sçavoit de ses vers, à faute du papier. Après cela, nous parlâmes d'un ballet que le roi alloit danser, sur le sujet duquel il nous dit qu'il avoit aussi entrepris de faire quelque chose, encore qu'il ne fût pas payé pour cela. Je m'avisai qu'il seroit très à propos que je montrasse ce que je sçavois faire en cette occasion, alin de m'acqucrir quelques haÛtudes à la cour, et je m'cnquis, sans faire semblant de rien, du personnage que représentoil la reine, me délibérant de faire des vers pour elle
Quelque temps après, les ayant composés, j'eus le moyen
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d*aborder an homme qui avoit une partie de la charge des balteU, lequel trouva mon dessein très-bon. Je fis donc imprimer quelques stances que j'avois composées, et, le jour du ballet venu, je m'en allai au Louvre avec mes vers sous mon bras, dont il y avoit pour le moins trois cents exemplaires bien Gaiits et bien empaquetés, tellement que j'ctois fort chargé; mais l'honneur, quej'espérois de recevoir d'avoir composé ce bel ouvrage, me faisoit souffrir allègrement cette peine.
Or il faut que vous sçachiez que j'en étois si glorieux, qu'il me sembloit que j'étois une personne fort nécessaire à l'État, et que, de servir le roi en son ballet, comme je faisois, c'étoit le servir en mie chose très-importante. Je l'avois donc dit à tous ceux que je connoissois et à ceux que je. ne coonoissois point, et principalement à un certain avocat de mon pays, qui, ayant été dépossédé d'une charge de lieutenant en l'élection d'une ville, pour quelque folie qu'il avoit faite, étoit venu s'habituer à Paris, espérant qu'un procureur de la cour, qui étoit son parent, lui donncroit de la pratique. 11 eut tant d'envie de voir ce beau ballet, dont je lui avois conté tant de merveilles, qu'il se délibéra de se hasarder et de tâcher à y entrer. Il croyoit que l'on y entroit aussi facilement comme au lieu de l'escarpolette ou aux marionnettes de la foire Saint- Germam, qu'il avoit vues depuis peu pour un sol. Outre cela, il s'imagina qu'il y mèneroit bien aussi sa femme, avec sa nourrice et ses enfans, vu que la courtoisie est exercée envers les dames par la noblesse; et puis il se souvenoit que, lorsqu'il y avoit des comédiens en sa ville, il y entroit toujours pour rien, et qu'encore lui gardoit-on un siège. Il prit done sa soutane et son long manteau des bons jours, et je ne sçais comment il ne prit pas même sa robe du palais pour se rendre plus vénérable et se faire place. Quant à sa demoiselle, elle vêtit ses habits nuptiaux, qu'elle n'avoit pas encore usés; car elle ne les mettoit que quatre fois l'année, et cette fois-ci étoit extraordinaire et superabondante. Je fus donc tout étonné que je les vis, comme j'étois là, attendant avec beaucoup d'autres à une petke porte qui par de longues galeries conduit à la salle de Bourbon. L'avocat marchoit en maprnifique arroi, avec une contenance sénatoriale : sa soutane étoit d'un beau damas, qui, h ce que j'ai ouï dire, avoit
tÛO HISTOIRE COMIQUE
t'Ic pris des rideiiux d'un ancien Ht, et avoit été teint de * i*ouge en noir, et les feuillages, qui y éloienl semés avec symétrie, étoicnt si larges, qu'il n'y en avott que trois depuis la ceinture jusqu'au collet, deu^c d'un côté et un de l'autre. Son manteau étoit doublé d'une belle peluche a long poil, au moins en apparence, car quelques médisans assurent qu'il n'y avoit que la marge qui en (Cit doublée, et que le texte ne l'étoit pas; mais, quoi qu'U en soit, je sçais bien, à tout ic moins, que ce manteau lui servoil en toute saison, et que r^ti; il en faisoit ôter toute la peluche, excepté celle du collet, et la faisoit remettre dès que les feuilles coramençoient à tomber des arbres, ayant appris ce secret du seigneur d'Alaric *, Abrégé des longues éludée. Pour ce qui est de mademoiselle sa femme, elle avoit une jupe de satin jaune toute grasse, et une robe à l'ange' si bien mise, et un collet si bien monté, que je ne la puis mieux comparer qu'à la pucelle saint George ^ qui est dans les églises, ou à ces poupées que les atonrnaresses^ ont à leurs portes. Pour sa nourries, elle portoit un beau bavolet à queue de morue, et avoit un enfant entre ses bras, cependant qu'un autre un peu plus grand marcboit à côté d'elle, la tenant par la cotte. Je crève de rire toutes les fois que je songe à leurs diverses postures. Il me semble que je les vois encore, et principalement l'avoeat, qui faisoit bien l'empêché, et, à tous propos, se tournoit vers sa femme, et lui disoit : Là, ma mie, tenez-moi bien toujours par le manteau, et vous, nourrice, ne nous perdez point de vue; laissez faire, nous entrerons, gardez seulement que cet enfant ne crie.
* Sorel iNTocarde, en passant, un avocat qui s'appelait tout bourgeoisement iean Alary. C'était un ridicule personnage^ promedaiit partout sa longue barbe, sou chapeau carré et son manteau doublé de peluche. On Tavait surnommé le philosophe croUé. Son Abrigi de» longues études^ ou Pierre philosophale des sciences^ est dédié aux princes^ ambassadeurs, magistrats^ financiers ^regnicoUs^ étrangerx, etc.
* Sorte de robe aux maocbes fort larges et s*arrêunt au coude, ^ Notre auteur veut sans doute parler de quelque saint Geoi^
efféminé et costumé d'une façon équivoque.
* « Qualité qu'on donnoit aux femnijcs qui faisotent métier de coiffer, de parer, de louer des pierreries. » {Dict, de Trévoux.)
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Ceci étoit dit avec une action si naïve, que tous les courlis;ins, qui étoient là» reconnurent la sottise du personnage, et, s'en voulant donner du plaisir, se retirèrent un peu à quartier pour le laisser approcher de la porte. Il est bien vrai que quelques-uns pensoient que ce fût l'avocat de quelque grand seigneur, et que, sans cela, il n'eût pas eu l'assurance qu'il avoit de se présenter pour entrer. 11 arriva qu^alors Géropole, qui ctoit encore capitaine des gardes^ ouvrit la porte pour laisser entrer quelques baladins. L'avocat lit tant qu'il «'approcha de lui, et commença cette belle harangue qu'il y avoit longtemps qu'il étudioit : Monsieur, ayant appris, par la renommée aux langues altisonnantes, qu'il se faisoit à ce jour d'iiui une fête plénière dedans cet auliqne séjour, la curiosité, qui espoind' d'ordinaire tous nobles cœurs, m'a porté à venir voir ces beaux jeux du roi et des reines; il vous plaira «ionc de m'y introduire avec ma petite famille, qui rinculquera en sa mémoire au grand jai^ais, comme un bénéfice de voire alTabililé.
11 faut que vous vous hnaginiez qu'il disoit ces paroles avec 11 u vidage ingénu et un même accent que s'il eût déclamé ou luit un paranimphe devant un recteur de l'Université; et vou» pouvez juger quel contentement cela donnoit à Géropole, qui étoit des plus gausseurs de la cour. Comme il a\oit le plus souvent de fort plaisantes reparties, il ne s'oublia pas en cette occasion-ci. Figurez-vous que vous le voyez sans chapeau, avec une calotte de salin sur sa tête, un trousseau de clefs en une main, aussi gros que celui du geôlier de la Conciergerie, et un mouchoir en l'antre, dont il essuyoit la sueur de von visage. Voilà comme il étoit; et, après avoir bien fait le tistigué, il prit son bftlon, qui étoit à côté de lui, et, en reprenant haleine à chaque parole, il dit à l'avocat : Par rnn Foi, monsieur, vous auriez de la peine a croire combien ]0. suis las de battre; je n'ai fait autre chose tout aujourd'hui, je ne sçais si vous avez si peu de conscience que de vouloir que je recommence tout maintenant. 11 faut que je reprenne un peu nies forces, et je vous jure, sur mon Dieu, que, si vous von lez encore attendre un demi-quart d'heure, je vous battrai tout votre saoul.
* Stimule.
ÎOS fltSTOIRE COMIQt^E
Géropole dit cela si plaisamment» ({ue tous ceux qui éioieoir là se prirent à rire; et, voyant le peu de compte qu^l faisoil de l'avocat, il vint une foule pareille aux flots de la mer quand elle est courroucée, qui le repoussa bien loin de là avec toute s» famille, si bien qu'il se plaignit inutilement de la discourtoisie que l'on faisoit paraître envers lui. Je me poussai parmi les autres, et n'eus garde de l'aller aborder, ne me voulant iimuser à rien, et ayant peur que les courtisans, me voyant être de sa connoissance, ne se moquassent aussi de moi. Mais je sçus depuis qu'ayant reçu cet affront les pages et les la> quais vinrent à lui et en jouèrent à la pelote ; de sorte qu'étant jeté d'un c6té et d'autre, il tomba dedans les boues, et Von dit que la peluclie de son manteau fut aussi crottée que le poil d'un barbet qui auroit été quinze jours à cherclier son maître. Pour la maîtresse et la nourrice, elles se sauvèrent avec leurs enfans, parce qu'encore la barbarie u'étoitelle pas si grande, que l'on %«ulùt faire du mal aux femmes; et il n'y eut aussi plélotme qui eût envie de les enlever, car elles étoient si laides, qu'il n'y avoit point de presse à se charger d'une si vile marcbandisc. Mais, quoi que ce soit, ni le mari ni la femme n'ont jamais eu envie depuis de retourner au ballet du roi.
Comment est-ce que l'on eût laissé aller ce pauvre jurisconsulte avec sa soutane, sans lui faire toutes ces indignités, vu que tous ceux que les pages rencontroient habillés en hommes de ville, ils leur feisoient souffrir mille persécutions. Je sçais bien même un seigneur assez qualifié qui, étant vctu de deuil, et n'étant pas reconnu pour ce qu'il étoit, fut pris pour un bourgeois et fut bien malmené auparavant que ses gens le délivrassent. Pour moi, je me fourrai subtilement parmi les autres, et fis tant que je m'approchai de Géropole, auquel ayant montré que je portois des vers pour le ballet, il me laissa entrer sans difficulté. Ainsi plusieurs autres entroient, étant de la connoissance des baladins : les uns, portant en lem's mains un masque, les autres, un bonnet à l'antique, et les autres, quelque robe de gaze; et il ne leur étoit point fâcheux de faire Toffice de valet, pourvu que l'on leur ouvrît librement.
Quand je fus entré avec toute cette bande, ce ne fut pas encore la fin de mes peines; il me fallut passer tant de por-
t>K FBANGION. ^
tes et tvit tra?erser de chambres, qae je croyois que ce iie seroit jamab fait. Je trouvois de la dfffiCTiIté partout, et mon passeport m'éloit bien nécessaire. Outre cela, la presse et oit si grande, qu'elle me défendoit autant l'entrée comme les archers; enfin, je me trouvai dans cette longue galerie de Bourbon, qui jette sur la rivière, où il se fallut arrêter.
11 y avoit là force courtisans qui désiroient sçavoir ce que je portois, et, comme ils voyoient ces papiers bien plies en long, ainsi que pourroit être du linge, il y en avoit de si ignorans, qu'ils me venoient demander : Le roi va-t-il souper ? Sont-ce là des serviettes que tu portes ? Je leur répondis que c'étoient dos vers pour le ballet. Alors un, qui faisoit Tentendu, s'en vint dire : Ce sont des placards; et, à toutes les fois que je passois et repassois, pour chercher quelque place à me mettre, il y avoit un autre qui disoit niaisement, et pensant dire nn bon mot : Ce sont des papiers; voilà des papiers. Ces paroles ctoient accompagnées d'un méprS qui me fit connoitre que, quelque chose de bien fait que f>ussent voir ces brutaux, iU prenoient tout pour des rogatons, et que les sciences leur étoient si fort en horreur, qu'ils avoient mal au cœur quand ils voyoient seulement un papier, et en tiroient le sujet de leurs moqueries. Mais, quoi que ce soit, mes papiers me servirent bien, en ce que, n'y ayant là que les quatre murailles, -je m'assis dessus, et je voyois beaucoup de seigneurs debout qui entin, ne sçachant plus quelle contenance tenir, étoient contraints de s'asseoir sur leur cul comme des singes.
Après que j^eus été là cpielque temps. Ton ouvrit une porte par où l'on alloit à la salle de Bourbon; la foule étoit si grande pour y entrer, que je m'imaginois que l'on nous eût mis tous en un pressoir pour en tirer la quintessence. Toutefois nous parvînmes enfin tout entiers jusqu'à la salle du ballet, où je trouvai tontes les places prises; si bien que je ne sçavois de quel côté me tourner. Je nuisois à tout le monde, personne ne vouloit de moi : l'un me poussoit, aussi faisoit l'autre; tellement que je croyois que mon corps fût devenu ballon, puisque l'on s'en jouoit ainsi. Un archer de ma connoissance me tira de peine, et, m'ayant fait mettre sur l'échafaud des violons en attendant le ballet, me dit qu^il faudroit bien .que l'on me fit place, malgré que l'on en eût, lorsqu'il seroit com-
i04 HISTOIKE COUlQUE
mencé. Quand j'y fus, je ne cherchai point d'autre siège que mes papiers, compagnons fidèles; cl, comme je ni'étois planté là, les violons vinrent, lis tcnoient chacun leur tablature, et, n'ayant point de pupitre, ils crarcnl que j'étois là pour leur eu senrir. L'un ôta une épingle de sa fraise, l'autre de sa manchette, et puis ils s'en vinrent tous attacher leurs papiers à mon manteau. J'en avois dessus le dos, j'en avois dessus les bras; ils en mirent même au cordon de mon chapeau, et encore cela n'eût été rien, si un plus impudent que les autres ne fût point venu pour m'en mettre aussi au devant. Je lui dis que je ne le soutTrirois pas, et que cela m'incommoderoil; mais il m'adoucit, me représentant qu'en ce liea-là il se falloit aider les uns les autres. J'avois si peur qu'on ne me chassât ou qu'on ne me battît, que je lus patient jusques à ce point que de lui dire qu'il m'attachât donc sa tablature où il voudroil. Il me la vint n^ttre à la bouche pour Ty pendi*e, et je serrai fort bien les dents et les lèvres pour retenir ce que l'on me donnoit, comme un barbet qui sert et qui rapporte tout ce que l'on lui jette. Les violons s'accordoient déjà à l'entour de moi, quand Géropole, m'apercevant, se souvint que j'étois un des poètes du ballet, et m'appela pour aller distribuer mes vers de même que les autres. Khi monsieur, lui dis-je, comment voulez-vous que j'aille à vous? Vous voyez comme je suis fait : je suis tout entouré de musique En ouvrant la bouche pour dire ces paroles, le papier tomba, ce qui fit bien rire Géropole; et, pour avoir plus de plaisir, il me repartit : Ne laissez pas de venir; dépêchez-vous; la reine vous demande; elle veut voir les vers que vous avez faits pour elle. Je fus si pressé de partir, dès que j'eus ouï ceci, que, suns songer que j'avois plus d'affiches à l'entour de moi que le coin d'une rue, et sans prendre le soin de les détacher, je commençai de descendre légèrement de l'échafaud. Alors vous eussiez vu tous les violons fâcher d'atteindre à moi, l'un avec la main, l'autre avec le bout du manche de 5a basse, et la plupart avec leur archet, afin de ravoir leur musique. Pour vous représenter leurs diverses postures, ima- ^Inez-vous de voir ces preneurs de lune qui sont en l'almanach de Tannée passée, où les uns tâchent de l'attraper avec des échelles, qui s'allongent et s'accourcissent comme l'un veut, et les autres avec des crochets, des tenailles et
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des pincettes. Les disciples de Bocan *■ reprirent donc toute leur tablature moitié déchirée, et, sur Tauspice de Géropoie, je m'en allai ofTrir mes vers à la reine, et puis j'en jetai parmi la salle. Je crois que ceux qui étoient payés («onr CH faire me virent d'un très-mauvais ceil; mais ils ne pouvoient pas craindre que l'on leur ôtât leur pension pour Hie la bailler, car je n'étois pas assez bien vêtu pour faire croire qu'il y eût quelque bonne partie en moi.
Je ne m'amuserai point à vous décrire les entrées du ballet; je vous dirai seulement que je vis là une image des merveilles que j'avois pris tant plaisir à lire dedans les romans. Je vis marcher des rochers, je vis le ciel, le soleil et tous les astres paroître dans une salle, et des chariots aller par l'air; j'ouïs des musiques aussi douces que celles des Champs-Elysées; et, en ellet, je croyois qu'Ârgande la déeomiue eût ramené ses enchantemens au monde, de fut là aussi le seul bien qui m'advint pour avoir veillé les nuits en faisant mes vers; car de profit ni d'honneur il u'en laut p<Hnt espérer par un tel moyen. Toutefois j'eus eueore mes livres en la tète, et m'imaginai que, si je d«v diois à qodque seigneur une certaine histoire que j'avois fait mettre depuis peu sous presse, cela serviroit a mon avancement. Entre tous ceux de la cour j'en chosîs un duquel, à mon avis, je pouvois beaucoup espérer de favein*, et m'acquis la connoissance d'un gentilhomme qui le gouveriioit. J'espérai de lui toute sorte d'assistance, et lui contai en bref les services que j'étois capable de rendre ù Philémon, qui étoit le seigneur que je désirois connoitre. Je lui diaois que je jouois du luth, et que je sçavois des chansons nonpareilles; qu'outre cela je faisots des contes les plus gais du monde, et que j'étois capable de faire rire Heraclite : aussi voyoit-il bien des preuves de tout ceci; mais cela ne lit que lui ôter l'envie de me foire voir à Philémoii. H
' Jacques Cordier, dit Bocao, niusiciea reuouinié et maître à (Iniiser de tcmmes. Saint-Amant l'a célébré dans une (''}»igraroinc ;
Thibaut se dil étire Mercure, Et Torgueilleux CoJin nous jure Qu'il est aussi bien Apollon Qua Boccan est bon violon.
im tisToiBB eovt^OB
croyoit que, si j'eusse possédé son oreille, il n'eât plus été rien aupc^s de lui. Des qaidités comme les miennes étoieot bien i la vérité à soupçonner. Tant y a, qa'an lieu de me faire parler à ce seimear, m matin que j'attendois à «a porte l'occasion de lui ofMr mon livre, il me le vint demander, me disant cpi'il le ferott trouver agréable » Phfléraon et à quelques autres qui étoient auprès de lui, et qu'a« prèâ cela il me viendroit requérir pour le saluer. Moi qoi étois sans malice, et qui ignorois les tromperies de k cour, je lui baillai librement mon livre, et il le porta en la chambre de Philémon, où je ne sçais ce qu'il en 6t, car je n'ai jamais parlé k personne qui y fût lors avec lui. Peu de ten^ après, Philémon étant sorti avec beaucoup de suite, il sortit aussi, mais tout le dernier, et me vint dire qu'il n'y avoit pas moyen que je saluasse ce seigneur pour oe jourlà; que c'étoit asseï, puisqu'il avoit reçu le présent de mon livre, que je n'en eusse pas été de mieux quand je l'eusse donné moi-même, et qu'il l'eût reçu de mes mains, tournant la tête d'an côté pour parler à quelque autre, saiis prendre garde seulement à moi. Le lendemain, je l'allat encore importuner de me mener cIice PbilénMn; nmê point de nouvelles. J'allai bien avec lui jusqu'à la porte; mais, comme nous y fûmes, il me dit : Que gagnerez-vous ici? vous ne ferez que vous morfondre les pi^s. Ayant ouï ces mots, qui me témoignoient le peu de volonté qu'il avoit de me faire saluer Philémon, sitôt qu'il eut le dos tourné, j'escampai sans lui dire adieu.
Outre que j'avois déjà pensé qu'il craignoit que je lui nuisisse, si je connoissois Philémon, que pouvois-je penser qui l'eût empêché de me mener à lui pour lui donner mon livre, sinon qu'il avoit très-^mauvaise opinion de la courtoisie et de l'esprit de ce seigneur? Il lui faisoit bien du tort; car il me donnoit sujet de croire que, s'il ne me présentoit à lui, c'éloit qu'il avoit peur que je ne connusse qu'il n'avoît pas l'esprit de dire trois mots de suite pour me remercier, et que possible ne sçavoit-ii pas lire, et n'eût non plus entendu ce que je lui disois dans mon épitre que si c'eût été du langage des Indes. Je ne veux pas dire pourtant qu'il fût si ignorant que cela; que sert^-il d'en parler? l'on sçait bien si cela est ou non. Et pub, ma foi, c'est un grand vice que la médisauce,
DE PRANGION. iOT
comme dit très-bien Phitarque en ses Opascutes * En m'en re-* tournant, Je donnai an diable et le livre et le seigneur, et protestai de ne faire plus de telles sottises que d'aller dédier des livres à des stopides qui vous croient beaucoup obliger lorsqu'ils les reçoivent» seulement, et ne vous voient que le moins qu'ils peuvent, craignant que vous ne les importuniez de quelque chose.
Je m'adressai encore à un gentilhomme de la connoissance de Philémon, à qui je me plaignis de mon infortune. Je lui dis que je ne désirois point que l'on me fit quelque présent, et que je n'étois pas si mercenaire; que je demandois seulement que l'on me fH bon visage, et que Ton s'employât à obtenir pour moi une pension du roi, et, qu'encore que je fusse jeune, j'avois des desseins si salutaires à l'État, que je méritois bien qu'on me reconnût. Gomment, me répondit^il, sçavez-vous si peu les affaires du monde que vous espériez une pension? J'ai dépensé plus de trois cent mille livres au service du roi, et je n'ai pas un sol de lui. Je ne me pus tenir de rire de ce discours; car jamais celui-ci n'avoit rendu aucun service à Sa Majesté, et je ne feignis point de lui repartir ainsi : Monsieur, je ne doute pas que vous n'ayez pour le moins dépensé trots cent mille livres depuis que voua êtes à la cour; mais que ce soit en servant le roi, c'est ce que je ne crois pas. Chacun sçait bien les dépenses superflues que vous avez faites. Voudiiez-vous que le roi payât les habits somptueux dont vous ehangez tous le» iKiit jours, et la dépense que vos garses vous ont faites ? les débauches sont-elles comptées au nombre des services que l'on rend à la couronne? Vous avez eu aussi bonne grâce à me dire ceci qu'avoit un certain Suisse à se plaindre des ministres de l'État, lequel, étant venu à Paris se mettre d'une compagnie de ceux de sa nation, il fut tenté par la bonne nature, et s'en alla voir les dames, où il n'eut guère été qu'il y gagna la vérole, dont il s'alla faire panser chez un des plus renommés barbiers de Paris. Il lui demanda beaucoup d'argent pour l'avoir guéri; tellement que, pour avoir cette somme, il en fit faire une ordonnance, et l'alla porter à un secrétaire d'État pour la signer. Je vou8 laisse à penser s'il se moqua de lui et s'il ne le renvoya pas
« CFMvres morales (édiiioD de ITSô) t. IV, p. 92 et 381.
avec injure; mais il persista en sa demande, et dit ipie c'é~ toit la raison que le roi payât son barbier, puisqu'il aToit gagné la vérole à sou service. Il vouloit que Ton l'en récoo^ ])ensât, aussi bien que des plaies qu'il eût reçues en un combat; cl, croyant que Ton lui fit une injustice, il ne voulut {4u8 servir le roi. Vous êtes, à ce que je vois^ de son humeur, et n'avez pas moins de sujet de vous mécontenier.
Je disois cela avec une façon si libre et si gaie, que celui â qui je parlois ne s'en put offenser ouvertement, et fut forcé de tourner tout en raillerie. 11 ne laissa pas d'avoir son fait; et, pour moi, je protestai dès lors de ne plus rien celer à ces barbares. Voyant tous mes espoirs perdus, et me représentant la honte que ce m'étoit de voir qu'il y eût dedans mon livre une épître avantageuse pour Philémon, duquel j'avoÎR eu si peu d'accueil, et à qui je n'avois jamais parlé, j'allai cbes le libraire pour faire changer toutes les premières feuilles. Mon courage est trop grand pour souffrir aucun affront, ci, fùt-cc un prince qui descendît de l'étoile poussinière *. je m'en ressentirois. Néanmoins, y ayant un peu songé, je permis que l'on vendit le livre comme il étoit, me représentant que k peuple, sçachant le peu d'accueil que l'on m'avoit fait, en seroit davantage irrité contre Philémon, et croiroit que toutes les louanges que je lui avoîs données n'étoient que des moqueries.
Depuis cela, je me délibérai de n'écrire phis que pour moi, sans aller gagner du rhume à attendre les seigneurs à leurs portes; et, la fortune me voulant gratifia environ ce temps-4à, ma mère m'envoya beaucoup d'argent, dont je me fis habiller d'une façon qui paroissoit infiniment. G'étoit l'été; je fis faire unliabit de taffetas colombin*, avec la petite soie bleue. Je me misa une pension plus basse que celle où j'avois toujours été; et l'argent que j'épargnois en cela fut depuis employé à doubler mon manteau d'un autre taffetas bleu. Car voyez les belles coutumes que la sottise a introduites, et que le peuple s'ébat à suivre : l'homme qui n'a qu'un manteau de talTetas simple est moins estimé que celui qui en a un de deui taffetas, et l'on fait encore moins d'état de vous, si vous en perlez un
i Oonstellation appelée les Pléiades.
* Gorge de pigeon.
D£ FilASCION. 909
de sarge ^ doublé seulement de quelque étofîede soie. Entre les femmes, il y a bien d'antres nivetteries * l j'entends entre les bourgeoises : celles qui ont les cbeveux tirés, ou la chaîne sur la robe, sont estimées davantage que les autres, qui ne sont pas ainsi parées.
Quand je pense à la vanité des hommes, je ne me sçaurois trop émerveiller comment leur esprit, qui sans doute est capaÛe de grandes choses, ne fait que s'amuser aux plus abjectes considérations de la terre. Mille coquins, qui passoient par la rue, se retournoient pour me regarder, et moi, qui ai ce bienfait des cieux de pouvoir lire dans les pensées, je connoissois bien que quelques-uns se donnoient de la présomption, parce que leur habit valoit par aventure plus que le mien, et que quelques autres moins braves étoient au contraire envieux de ce que je portois.
Alors il ne s'écouloit point de jour que je ne passasse cinq ou six fois par devant la porte de ma Diane, afui de lui jeter des œillades qui lui fissent comioître l'exti*éme affection que j'avois pour elle. Mais cela ne servoit de rien; car, étant pourvue d'une iiiGnitc d'appas, il y en avoit bien d'autres que moi qui la regardoient, et je crois qu'elle ne se pouvoit pas figurer que je fusse plus amoureux d'elle que les autres. Je me résolus de hji écrire une lettre, pour lui découvrir ma passion. Je la fis donc, mais en termes si honnêtes, que l'humeur la plus austère du monde n'eût pas pu s'en offenser. Vous sçavez de quelle sorte on procède en ces matières-là; voilà pourquoi je ne vous dirai rien de ce poulet : qu'il vous suffise que je fis aussi plusieurs vers, pour lui faire donner avec. Il me souvient qu'il y avoit un sonnet sur son jeune sein, que j'avois vu croître petit à petit depuis que j'étois devenu amoureux d'elle; puisque je l'ai encore en mon souvenir, il faut que je vous le dise, non pas pour montrer que je fuis bien des vers; car, si je vous le voulois témoigner, je vous ri»citerois une meilleure pièce: c'est seulement pour ne point passer sons silence cette petite particularité. Le voici :
Je vois s*augnrM*nter chaque jour, ïn lour petite enflure ronrte,
* Serge.
* Fadaises.
flO HISTOIRK GOMIQUB
Ces jeunes tétons que le monde A priB ponr le tftee d'ameur.
Mon désir, aimant leur s^our Plus que le del, h terre et Tonde, Aocrott sa flamme Tagabonde A raesnie que erott leur toor.
Dieux ! faites qu*il en soit le maître. Si, comme eux, vous le voyez être En parfaite maturité;
Et permettez-moi qu'à mon aise,
Sans blAme de témérité.
Un jour je les touche et les baise.
Gela étoit un peu trop folâtre, nie (fira-t-on, pour envoyer à une jeune fille de bon lieu; mais je sçavois bien qu'elle n*étoit pas pour s'en offenser, et puis les autres pièces n'étoient pas si licencieuses. J'usai d'un artifice bien gentil ptmr hii Taire tenir le tout. Sçacbant que son père étoit allé aux champs, et qu'elle étoit toute seule au logis avec une servante [car sa mère ét<Ht morte), j'envopi le laquais d'an mien ami, avec le petit paquet de papiers à la main, lui demander si son père n'étoit point à la maison. Ayant répondu que non, il lui présenta ce qu'il portoit, et la pria de le lui donner dès qu'il seroit de retour, et lui dit que c'étoit pour une afTaire de son maître, dont il avoit connoissance, car son père étoit avocat. Le papier baiRé, il esquiva vitement, et Diane n'en soupçonna rien; car c'est la coutume des laquais de courir. D'autant qu'elle sçavoit que son père ne reviendroit pas sit6t, elle eut la curiosité d'ouvrir ce papier, qui étoit trop bien plié pour être de pratiqué; et, par ce moyen, ce que j'avois espéré fut accompli'. Ainsi que j'ai sçu depuis, ayant vu que tout s'adressoit à elle, elle pensa que cela venoit de la part du maître du laquais, qui venoit quelquefois l'en^ tretenir.
Sitôt qu'elle le vit, elle lui dit par une gentille ruse : Monsieur, vous aves un laquais qui n'exécute guère bien les messages que vous lui donnez; je m'assure que vous lui avies baillé tout ensemble deux papiers, l'un pour porter à votre maîtresse, et l'autre pour apporter à mon père. Celui qu'il fnlloit présenter à cette dame, il l'a apporté céans, et j'ai peur
DB FBANCION. 2ll
qu'il ne lui ait été offirir en contre-échange celui dont vous désirez que mon père eût la communication. Ce jeune homme, ne sçachant pas ce qu'elle vouloit dire, crut qu'elle avoit envie de lui donner quelque cassade ^, et nia surtout d'avoir mis des lettres entre les mains de son laquais pour faire tenir à une maîtresse. Diane lui ayant montré là-dessus ce qu'elle avoit reçu, et lui ayant conté la façon avec laquelle son laquais le lui avoit baillé, il jugea que cela venoit de la part de quelqu'un qui étoit secrètement amobreux d'elle ; et, voyant qu'elle croyoit fermement que tout venoit de lui, parce qu'elle lui plaisoit assez pour souhaiter sa bienveillance, il s'informa premièrement d'elle si la lettre et les vers lui étoieut agréables; puis, ayant connu qu'elle n'y trou voit rien qui ne lui causât quelque espèce de contentement, il lui dit qu'il ne lui pouvoit plus celer que c*étoit lui qui les lui avoit envoyés, d'autant qu'il falloit qu'elle le sçût nécessairement, pour connoitre quel étoit le désir qu'il avoit de la servir. Môme il eut bien l'esprit assez bon pour lui assurer qu'afin qu'elle ne fit point de refus de recevoir ce présent, il avoit trouvé l'invention de lui faire dire par son laquais que les papiers étoient de conséquence et concernoient une aÏTaire que soja père manioit pouà* lui. Hais, bien qu'elle crût cela, elle ne laissa pas de persister toujours à lui dire, comme auparavant, que son laquais s'étoit trompé, et qu'il avoit charge sans doute de porter le paquet à une autre iille qu'elle. Depuis, il sçut de ce valet la commission que je lui avois donnée, et continua néanmoins a persuader de telle sorte à Diane qu'il avoit composé les vers pour son sujet, qu'elle fut forcée d'avouer qu'elle ajoutoit de la croyance à son dire; et, parce que les beaux esprits lui pla isolent beaucoup, s'imaginant qye celui-là en avoit un trèsbeau, elle commença de le chérir par-dessus tous ses amans. J'avois fait encore un bon nombre de vers pour elle, et, rencontrant dans la rue sa servante, comme on ne voyoit goutte, je lui dis : Ma mie, donnez cette chanson à mademoiselle Diane, je la lui promis Tautre jour : recommandez- moi bien à ses bonnes grâces. La servante ne fit point de difliculté de prendre le papier ni de le porter à Diane, qui ne pouvoit quasi croire qu'il vint de la part d'où elle pensoit que
' Bourde imaginée pour se défaire d'un fâcheux.
21i HISTOIBB COVIQDB
fussent venus les premiers, parce que l'auleiir, qui aroit parlé à elle le jour précédent, le lui eût bien pu bailler lui-même sans se servir de finesse.
Pour lui faire connoitre que les vers venoient de moi, le lendemain, comme elle étoit sur la porte après souper, je chantai un peu haut, en passant, une des stances que je lui avois envoyées; elle, qui avoit bonne mémoire, se souvint où elle l'avoit vue, et jeta inconfinent les yeux sur moi.
Ce ne fut pas assez; je lui écrivis encore une lettre, que je lui fis tenir finement; je la fis enlier dedans un coffre qui étoit au banc qu'elle avoit à Saiut-Séverin, et, le lendemain, qui étoit dimanche, comme elle Touvroit pour y prendre une bougie et un certain livre de dévotion qu'elle y enfermoit, elle s'y trouva. Cette lettre contenoil des assurances extrêmes d'affection, et que, si elle avoit envie de connoître qui c'étoit qui lui écrivoit, elle n'avoit qu'à prendre garde a celui qui dorénavant se mettroit à l'égUse à l'opposite d'elle et auroil un habit de vert-naissant. J'en avois fait faire un de cette couleur tout exprès ; et, parce que, dès le matin à la messe, elle avoit trouvé mon poulet, elle eut le moyen de le lire auparavant que de venir à vêpres; voilà pourquoi, quand elle y fut, elle me put bien reconnoître pour son amant, car je m'étois mis proche de son banc dès le commencement du sermon, tant j'avois peur de manquer à mon entreprise, à faute d'y trouver place : je remuois les yeux languissamment et par compas, comme un ingénieur feroit tourner ses mrichines, et ma petite meurtrière avoit tant d'assurance, quoiqu'elle eût blessé mon âme, qu'elle me regirdoit fixement, ei, par aventure, avec moins de honte que je ne la regardois. A cause que son siège étoit bas et qu'il y avoit des hommes au devant d'elle, durant presque tout le service, elle se tint debout, afin que je la visse mieux. Je ne sçais si je dois appeler cela cruauté ou bien douceur; car, d'un côté, elle m'obligeoit, vu que je ne chérissois rien tant que sa vue; mais, d'un antre, aussi elle me faisoit un grand tort, puisque chacun de ses regards m'étoit un trait vivement décoché. Quand je me fus retiré chez moi, j'en ressentis bien des blessures.
A quelques jours de là, je la rencontrai dans une rue fort large; elle alloit d'un côté et moi de l'antre, et tous deux fort pioche des maisons. Néanmoins, comme attirés par un se-
BB FBANCION. 2U
cret aimant) petit à petit, nous nous avançâmes si bien, que, quand elle passa par devant moi, il n'y avoit plus que le mis seau entre nous; et, qui plus est, nos têtes se toucboient presque, tant eUes s'inclinoient par le languissement de notre ùme, car cette belle avoit déjà quelque afîection pour moi Toutefois je n'osois pas l'accoster, si quelqu'un ne me faisoit acquérir sa connoissance. La fortune me favorisa en ceci trèsavantageusement;, car uu cousin de cette belle Diane, que j'avois fréquenté au collège, vint demeurer chez elle on ce temps-là. Je l'abordai un jour par manière d'entretien; lui ayant récité mes vers, il me dit que sa cousine lui en avoit montré par excellence de tout pareils. Connoissant la bienveillance que ce jeune bomme-ci avoit pour moi, je me déli-' bérai de ne lui rien cacher, et, lui ayant appris mon amonr, je le priiii de faire connoîfrn à Diane le vrai auteur des pièces qu'elle avoit entre ses mains. 11 n'y faillit pas; et, par un excès de bonne volonté, lui dit de moi tout le bien que l'on ))cut dire du plus bi'ave personnage de la terre, n'oubliant pas à lui conter comme j'étois issu d'une race des plus no» blés. Celui qui s'étoit attribué mes ouvrages, étant reconnu pour un lourdaud, perdit son crédit entièrement, et Diane ne demandoit pas mieux sinon que je l'abordasse; mais elle avoit un père rcvêche, qui ne souffroit guère patiemment de la voir parler à des personnes qui ne fussent point de son ancienne connoissance, la trouvant d'une humeur fort aisée à suborner. Notre entrevue ne ponvoit donc être moyennée sitôt.
£n attendant, je la courtisois des yeux, et ne manquois pas à me trouver à l'église toutes les fois qu'elle y étoit. Un jour, j'y allai à un salut avec un gentilhomme de mes amis; comme l'Ile n'étoit pas encore venue, je n'avois fait que me promener toute l'après-dînée, et, me voulant reposer, je m'avisai de m'asseoir sur une planche qui étoit attachée au devant de son banc : sur mon Dieu je parlois d'elle, et d'une sœur qu'elle avoit, qui étoit déjà mariée, lorsque je les vis arriver toutes deux. Afin que celui qui étoit avec moi ne connût point mon amour, je tâchai de cacher mon émotion, lui tenant quelque discours. Je parlois un peu haut à la courtisane, en riant quelquefois, et lui tout de même, sans songer que j'impMiunois possible ma maîtresse et sa sœur. Nous nous
tu HISTOIKE €0H1QUE
lerftnies pour quelque temps, continuant toujours notre entretien; mais aussitôt elles sortirent de lem* banc et se Tinrent mettre i notre place. Moi, qui sois soupçonneux an possible en ces affaires-là, je crus qu'infaUKblement elles faisolent eela pour me ùâre déloger et me contraindre d'aller m'asseoir plus loin, afin de n'être plus importunées de mes discours. Incontinent je m'éloignai, poin* montrer que je les réVérois tant que j'étois bien marri de leur déplaire. Néanmoins je TOUS confesse que j'étois infiniment en courrouxî car le mépris qui me sembloit que Diane avoit fait paroitre envers moi, en me déplaçant, m'étoit- infiniment sensible; et même, en l'excès de ma passion, je vins jusqu'à dire qn'eHe n'avoit que faire d'être si glorieuse, que j'étois pour le moins autant qu'elle, et que ce lui étoit un bonheur de me posséder, moi qui dcvois jeter les yeux sur des filles de plus grande maison qu'elle.
Toute la nuit je ne fis que rêvasser là-dessus, et n'eus point de repos jusques à tant que j'eusse parlé au cuusin de Diane, à qui je me plaignis de l'injure qui m'avoit été faite, ayant presque les larmes aux yeux. A l'heure il se prît à rire si fort, qu'il redoubla mon ennui, me faisant croire qu'il se moquoit de moi. Mais voici comme il m'apaisa : Mon cher ami, dit-il en m'embrassant, vous avez tort d'être si .soupçonneux que de vous imaginer que Diane vous ait méprisé, commettant une incivUité éloignée de son naturel; vous ririez trop si vous sçaviez la cause de votre aventure : je me souviens qu'hier au soir, étant de retour du salut, Diane se plaignit à la servante de ce qu'il y avoit eu quelque gueux qui avoit fait de l'ordure dedans son banc. Ce fut cela qui l'en fit sortir; mais la poudre de Gypre dont vous étiez couvert vous empêcha de sentir une si mauvaise odeiu".
Cette nouvelle me contenta tout à fait, et j'eus pourtant la curiosité d'aller en l'église, voir si l'on ne me donnoit point une baste ' : je trouvai encore l'ordure dans le banc, que l'on n'avoit pas nettoyé, et la vue de cette infection me plut davantage que n'eût fait celle des plus belles fleurs, à cause que, par ce moyen, j'étois délivré d'une extrême peine. Lorsque Diane sçut mon soupçon, je pense qu'elle ne put se gar-
* De Titalien bmafe^ plaisanter.
t»E FBAM6I0H. %i$
der de rire; maïs nteraoins tout se UMirooit i mon avan^ tage, d'autant que par là elle pouToit apercevoir le souci que j'aTois de me conserver ses bonnes grâces.
L'on dit ordinairement que le prix des choses n'est accru que par la difliculté, et qne l'on méprise ce qui se peut acquérir facilement; je reconnus cette vérité alors mieux qu'en pas une occasion. Quand j'avois trouvé des obstacles à gagner la familiarité de Diane, je l'avois ardemment aimée. A cette heure-4à, parce que son cousin me promettoit de me mener en son logis lorsque son père n'y seroit pas, et de me faire non-seulement parler à elle, mais encore de la persuader de telle façon que j'en obtiendrois beaucoup de bienveillance, je sentois qu^ ma passion s'affoiblissoit petit à petit. Le principal sujet étoit que je considérois qu'il ne falloit pas m'attendre de remporter de cette filte-la quelques signalées faveurs, si je ne l'épousois : or j'avois le courage trop haut pour m'abatssor tant que de prendre à femme la fille d'un simple avocat; et, sçachant même que tout homme de bon jugement m'avoueroit que celui-là est très-heureux, qui peut éviter de si fâcheuses chaînes que celles du mariage, je les avois entièrement en horreur. Néanmoins je ne voulus pas qu'il fût dit que j'eusse aimé une fdle sans avoir jamais parlé à elle; et, allant visiter le cousin de Diane, j'eus le moyen d'aborder cette belle fiUe. Elle me donna tant de preuves de son gentil esprit, que je repris mes premières passions, et ne cherchai depuis que les occasions de la voir à sa porte, à l'église, et à la promenade. Elle me faisoit fort bon visage, sçachant de quelle maison j'étois; et, toutes les fois que j'allois chez elle, elle quittoit toute autre occupation pour mon entretien; liais il avintque, vers la fin de l'été, ses faveurs finirent tout à coup, et, quand j'allois chez elle la demander, elle faisoit toujours dire qu'elle n'y étoit pas. Quelque chose qu'elle pM faire, je la vis pourtant, et de discours en discours, lui ayant ouï parlera l'avantage d'un certain homme que je connoissois, appelé Méliiiéc *f je me doutai bien qu'elle avoit quelque inclination pouf lui. G'étoit un joueur de luth qui avoit pension du roi, et qui, mettant dessus soi tout ce qu'il pouvoit gagner, étoit tou-
* Ce Bfélibée n'est autre que l'abbé Bois-Bobert, qui fut un des collaborateurs de Richelieu, et remplit près de lui la charge de fou.
SI6 RISTOIfiE COMIQUE
jours de» plus bnves; il éloit toujours à cheval, et moi je H'étois qu'à pied, ce qui avoii gagné h cœur de la vohge Diane. J'appris d'un de mes amis, qui le connoissoit, la familiarilé qu'il a voit avec elle. J'en eus beaucoup de regret, pour !90H bien particulier, car Mélibée ne la pouvoit rechercher à boime intention; et, si j'eusse eu une parente qu'il eût recherchée de la sorte, je ne l'eusse pas souffert. L'on sçait bien que des gens, libertins comme lui, ne courtisent point les KUes pour les épouser ; et c'est une chose certaine que les bouffons, les poètes et les musiciens, que je range sous une même catégorie, ne s'avancent guère à la cour, si ce n'est par leurs maquerellages. Il étoit à craindre que Méiibée ne tachât de gagner Diane pom* la proâtituer à quelque jeune :!>eigneur qui lui servit d'appui, et il y avoit beaucoup d'apparence que cela fût. Je m'étonnai de l'erreur de Diane, de me mépriser pour un tel homme, qui n'avoit rien de i-econnuantbible, sinon qu'il jouoit du luth, encore n'étoit-il pas de^ piemiers du métier; et moi, qui n'en faisois pas profession, j'en jouois aussi bien que lui. Ce qui Tavoit avancé, c' étoit son impud^ice; et, depuis peu, il avoit fait une chose qui, à la vérité, l'avoit enriclii, mais elle avoit été trouvée déshonuéte de toit le monde.
Il s'en alla un jour effrontément dire au Roi : Sire, je recounois bien que je ne suis pas capable de vous servir; mats j'ai un désir extrême de l'êlre, et j'espère d'y parvenir si vous m'y voulez assister. 11 plaira donc à Votre Majesté me faire donner de l'argent pour avoir des instrumens de musique, afin que je puisse concerter souvent. 11 n'y aura après pas un seigneur qui, à votre exemple, ne m'en donne aussi. Le roi. par une bonté de naturel, lui accorda ce qu'il lui demandoit; et aussitôt il s'en alla caimander chez tous les seigneurs. À l'un, il demandoit une viole; à l'autre, un luth; à celut-là, une guitare; à celui-ci, une harpe; et à quelques-uns, des éptnelte»'. Lorsqu'il y en eut deux ou trois qui lui eurent donné, tous les autres furent contraints de lui donner aussi; car il y eût ou pour eux une espèce de honte, s'ils se fussent montrés moins libéraux que les autres. 11 n'y eut pas jusqu'à leurs valets, qui ne donnassent des poches ' et des mandores *, comme
' Violons de pecke* * Petits Ittlfas.
DE FUANCIOX. :îl7
$i, pour piii-oilt-c lioiinêlc faoïiinic, ii eut l'iillu ^Miiiir le labinet de Mélibée. Il n'eût p.'is eu usinez de lieu pour mettre tous les histrainens que Ton lui bailloit, s'il n*eùt loué un magasin. Pour moi, s'il m'en eût demande, j'eusse bien été assez prodigue pour lui donner une (rompe de laquais. Il envoyoii son faiseur de luths chez un seigneur qui lui avoit promis de lui en payer un. lie soigneur le payoit plus qu'il ne vatoit, ce qui alloit au profit de Mélibée; et, après cela, le Hurchand le portoit encore à un autre : si bien qu'il s'est remarqué tel luth qu'ils firent acheter à dix seigneurs différons * . Ne voilà -t-il pas une merveilleuse invention, que jamais aucun esprit n'avoit trouvée; et Mélibée n'est-il pas le premier qui a voulu entreprendre de gueuser avec honneur? Mais ne s'obligeoit-il pas aussi jusques envers le moindre de ceux qui lui avoient fait des présens; et, s'ils lui eussent comniandé de leur donner la musique, ne falloit-il pas qu'il leur obéit ? Toutefois il poursuivit son dessein, et amassa tant de divers mstrumens, que, lorsqu'il les voudroit revendre, comme je crois qu'il a maintenant fait, il en pourroit avoir une petite métairie en Beauce.
Ces choses-ci étoienl capables de le rendre odieux à Diane; mais elle étoit charmée par de vaines apparences. Vous suivez que la plupart des filles aiment ceux qui parlent beaucoup, sans prendre garde s'ils parlent à propos : Mélibée parlait tout des plus, et avoit acquis dans la cour une certaine liberté que je n'avois pas encore. Je faisois l'amour avec tant de uiodestie, que je n'osois pas même prendre la main de Diane pour la baiser; mais, à ce que j'appris d'un qui l'avoit vu avec elle, il n'était pas si respectueux. Outre cela, quand
' « Tour subsister à la cour, dit Tallemanl des Réaux, Bois- Uobert s'avisa d'une subtile invention : il demanda à tous les grands seigneurs de quoi faire une bibliothèque. Il menoit avec lui un libraire, qui reeevoit ce qu'on donnoit, et il le lui veudoit moyennant tant de pnraguante. il a confessé, depuis, qu'il avoit escroqué cinq ou six mille francs comme cela. Ou n'a osé niellro le conte ouvertement dans Francion; mais on l'a mis comme si c'eût été un musicien qui eût demandé pour faire un cabinet de lotîtes sortes dMnstrumcnts de musique. — Beis-Roberl disoit qu'oyaut demandé les Pères h M. de Caudale, il lui répondit : n Je « vous donne le mien de bon cœur. »
218 HISTOIBE COMIQUE
il ctoii devant elle, il faisoit le passionné, et rouloit les yeux en la tête comme ces petites figures d'horloges que l'on fait aller par ressort. Il lui parloit toujours phébus dans son tran»» port, et lui disoit : Que je baise ces belles mains, ma belle ! Mais, las 1 quel prodigieux effet, elles sont de neige et pourtant elles me brûlent. Si je baise ces belles roses de rm joues, ne serai-je point piqué, tu que les roses ne sont point sans éjMues? Il en eufiloit bien d'autres, qu'il sçavoit par routine, et son humeur étoit de témoigner toujours des passions extravagantes. Quand il étoit même devant des princesses, il faisoit semblant d'être touché d'admiration, et leur disoit : Âh I madame, je perds la vue pour avoir trop vu de belles choses, et je m'en vais encore faire la perte de ma parole, qui ne vous peut plus entretenir parmi mon ravissement. Il eût bien dit plus vrai, s'il se fût plaint de la perle de son esprit; aussi prenoit-on tout ce qu'il disoit de la part d'où il venoit, et l'on lui souffroit des choses dont l'on se lût olTensc si eWvs "''ssent été dites par un autre.
Je pense qu'il n'y avoit personne que Diane qui eu fit de 1 estime; encore n'étoit-ce pas peu pour lui, à la vérité, puisqu'il en étoit amoureux. Les sottises de courtisan qu'elle lui voyoit faire lui étoient plus agréables que ma modestie, et elle lui donnoit tous les moyens qu'elle pouvoH de parler à '^e. Elle se tenoit à la porte aux heures qu'il devoit passer , et bien souvent elle ne lui refusoit point l'entrée de sa maison. Il me prit i'antaisie de l'aller voir, pour sçavoir comment j'étois avec elle; mais elle roc fil dire qu'elle ne pouvoit voir personne ce jour-là. Je m'avisai d'emprunter le laquais d'uu de mes ami:>, car je n'eu avois point; et, qnand j'en eusse eu, il n'eût pas été propre à faire ce que je désirois. Je l'envoyai à Diane, comme de la part de Mélibée, sçavoir s'il ne lui fcroit point d'incommodité de l'aller voir. Elle lui répondit que non; mais elle eut beau attendre* Gomme il fut venu me rap^ porter ceci, je connus pour chose avérée que Mélibée la possédoit tout à fait, et qu'il falloit qu'il eût aussi gagné son cou^ sin* Je vous proteste que j'eus pourtant des mouvemens de dédain plutôt que de jalousie. Il me sembloit que Diane, me quiltant pour Mélibée, ctoit assez punie de son aveuglement, et je ne me voulus point fâcher d'une chose dont elle se devoil fâcher ellc-incme. Je me consolai^ en ce que de la rechercher
DE PRANCION. ii9
toujours ce n'étoit qae m'amuser en vain. Elle vouloit avoir un courlisan, il lui falloit laisser le sien. Je pense que, si dtc l'eût épousé, comme elle s'imaginoit, elle eât eu le loisir do s'en repentir. Pour moi, je vous assure bien que j'eusse fiiit chanter son épitbalanie par les musiciens du Pont-Neuf, quand j'eusse dû en faire les vers.
En attendant, pour me donner carrière, je pris une nuit cinq ou six de mes amis, et nous allâmes donner une sérénade à SIélibée avec des cliquettes *, des tambours de Biscaye, et lies trompes de laquais. Pour moi, je chantai en récit des vers Grotesques, où je disois que nos instnmiens valoient bien les siens, et qu'ils lui eussent beaucoup servi à captiver les bonnes grâces de sa maîtresse. Je dis beaucoup d'au> très choses à sa honte, lesquelles je crois qu'il entendoit bien; mais il n'osa péroître.
Outre cela, je lui eusse fait bailler cent coups de bâfon tout devant sa maîtresse, s'il eût valu la peine; il n'y avoit rien de si aisé. Mais je pensai que possible ne tarderoit-il g:nère à élre méprisé de Diane, et qu'elle le changeroit pour quoique autre, comme elle m'avoit change pour lui. Outre les imperfections de l'esprit, il en avoit encore au corps. J 'a vois ouï dire autrefois à Diane : Mon Dieu, que Mélibéo est mignon! il sent toujours si boni II éloit vrai; et l'on pouvoit dire qu'il senloit bon, parce qu'il sentoit mauvais. Il avoit une odeur capable de donner la peste aux lieux les plus tempérés; et, sans les coussinets de parfums qu'il mettoit sous les aisselles, les lieux où il étoit eussent été si fort empuantis, qu'une heure après son départ on l'eût encore senti. Je n'avois qu'à attendre que les grandes chaleurs fussent revenues, et que sa lortc sueur vainquît le parfum. Il ne se pouvoit qu'il n'oubliât quelquefois à manger des muscadins *, lorsqu'il baiseroit Diane, pour corriger la puanteur de ses dents; et les meilleurs propos qu'il pouvoit tenir dévoient toujours être très-mauvais en sa bouche, puisqu'il avoit l'haleine si mauvaise. Sans considérer tout cela, je pense qu'il fallut
< Sorte d'instrument fait do deux os ou de dcuK morceaux de liois qu'on bat, entre ses doigts, l'un contre l'autre, pour en tirer quelques sons mesurés.
* Petites tablettes musquéest
m) RISTOIME dOMlQUE
((lie Uitine Toiiblint; car son pjrti U maria peu après à un avotiit assez riche et assez honnête homme, aux mains du- ([ucl j'aimai mieux k voir qu'en ceUes de Mélibée.
Alors, étant assez consciencieux pour ne vouloir point troubler un ménage, il se trouva que je n'avois plus qu'une affection fort tiède pour e!lc, et, si j*ose trancher le mol, que je n'en avois plus du tout. L'amour conserva pourtant l'empire qu'il s'étoit acquis dessus moi, et me fit a Jorer une autre beauté dont la recherche étoit de beaucoup plus épineuse, encore que je l'adorasse facilement.
Après celle-là, j'en ai aimé beaucoup d'autres dont je ne vous parlerai point; ce serait trop vous ennuyer. Qu'il vous suïU^e que ia plupart ont reconnu mon afTeclion par une i*éeiproque; mais il n'y en a guère eu qui m'aient donné des témoignages d'une passion véliémente, en m'accordant lus plus chères faveurs. Il ne luit pas au ciel tant d'étoiles que de beaux yeux m'ont éclairé. Mon âme s'euflammoit au premier objet qui m'apparoissoit; et, de cinquante beautés que j'avois le plus souvent dedans ma fantaisie, je ne pouvois pas discerner laquelle m'agréoit le fdus : je les poursuivois toutes ensemble; et, lorsque je pcrdois l'espoir de jouir de quelqu'une, je recevois quelquefois un déplaisir aussi grand que si cet amour eût été unique. Par aventure, vous oontenii-jc tantôt quelqu'une de mes affections, comme il écherra.
LIVRK SIXIÈME
Epois que je m'élo's vu bien velu, conliuua Fraiidoii, j'avois nc<iuis une inrinitc de coiiiioissauccs de jeunes hommes de toutes sortes de qualité, connue de nobles, de liis de justiciers, de (ils de financiers cl de marchands : tous
les jours nous étions ensemble à la débauche, où je faisois tant que j'emboursois plulôt que de dépenser. Je proposai à cinq ou six des plus galans de faire une compagnie la plus grande que nous pourrions, et de personnes toutes braves et ennemies de la sottise et de l'ignorance, pour converser en> semble et faire une infinité de gentillesses.
Mon avis leur plut tant, qu'ils mirent la main à Tœuvre et ramassèrent chacun bonne quantité de drôles qui en amenèrent encore d'autres de leur connoissance particulière. Nous fimcs des lois qui se dévoient g:irder in viola blcment, comme de porter tous de Tbonneur à un que l'on éliroit pour chef de toute la bande, de quinze jours en quinze jours; de s'enlre-secourir aux querelles, aux amours et aux autres affaires; de mépriser les âmes viles de tant de faquins qui sont dans Paris, cl qui croient être quelque chose, à cause de leurs ridicules oflices. Tous ceux qui voulurent garder ces ordonnances-là, et quelques autres de pareille étoffe, furent reçus au nombre des braves et généreux (nous nous appelions ainsi), et n'imporloit pas d'être fils de marchand ni de financier, pourvu que Ton blâmât le trafic et les tinances. Nous ne regardions point à la race, nous ne regardions qu'au mérite. Chacun fit un banquet à son tour : pour moi, je m'exemptai d'en faire un, parce que j'avois été l'inventeur de la confrérie, et, ayant été te chef le premier, j'eus après la cliarge de recevoir les amendes auxquelles on condamnait ceux qui iomboient en quelque faute que l'on leur avoit défendu de commettre; Targent se devoit employer à faire des collations : mais Dieu sçait quel Ijon gardien j'en étois et si je ne m'en servois pas en mes nécessités.
Mes compagnons étoient si pécunieux et si riches, qu'ils vidoient librement leurs bourses et ne dcmandoient point compte de ma recette. J 'étois le plus brave de tous les braves; il n'appartenoit qu'à moi de dire un bon mot contre les vilsiins, dont je suis le fléau envoyé du ciel.
Le fils d'un marchand, ignorant et présomptueux au possible, arriva un jour en une compagnie où j'étois; il étoit superbement vêtu d'une étoffe qui n'a voit point sa pareille en France : je pense qu'il l'avoit fait faire exprès en Italie; à cause de cela, il croyoit qu'il n'y avoit personne qui se dût égaler à lui. Je reniarquois qu'en marchant il envioit le haut
ift HISTOIBE COMIQUE
bout, et que, qiiuid on le saliUMt fort Iiotuiétdineni, il it'ùloit lion plus son chapeau que s*U eût eu la teigne : coiume j'ai iotyours haï de telles kumeurs, je ne pus souflrir celie-là, et dis hautement ù ceux qui étoient auprès de moi, en montrant au doigt ii:on sot : Mes braves, Toici la principale boutique du sire Huistache (j'appelois ainsi son père par l'ancien tilf«). Dieu nie sauve, s'il n'y a mis sa plus belle étolTe à l'étalage. Véritablement il y gagnera bien; car on n'a pas besoin d'aller à sa maison pour voir sa plus riche marchandise : cette bouliqneci est errante, son fils la va montrer partout. Parlex^-vous de moi ? me viitt-il dire avec un visage renfrogné. Messieurs, ce dis-je en riant à mes compagnons, ne vous oITensez-vous point de ce qu'il dit? Il croit vraiment qu'il y a encore quelqu'un entre vous qui lui ressemble et qui mérite que l'on lui dise ce que je lui ai dit. Se sentant offensé tout à fait, il me repartit, après avoir juré par la mort et par le sang, qu'il ne portoit pas l'épée comme moi, et que ce n'étoit pas son métier, mais que si... Il en demeura là, n'osant pas passer plus outre.
Quant à moi, tournant sa fâcherie en risée, je recommençai à le brocarder : Certes, lui dis-je, c'est une bonne finesse de s'efforcer de couvrir d'autant mieux une chose qu'elle est plus infecte et plus puante; néanmoins la mauvaise odeur parvient jusques a nous. Puisque vous vous efforcez de paroitre en liabillement, c'est bien un témoignage que vous n'avez rien autre chose de quoi vous rendre estimable; mais, ma foi, vous avez tort, car vous avez voulu aller tantôt au-dessus d'un galant homme : toutefois sçachez que, si votre corps va au-dessus du sien, son esprit ne laisse pas d'aller au-dessus du vôtre.
Un de mes compagnons me vint dire alora que je le quittasse là. Aussi veux-je, repartis-je; j'ai bien peu de raison de disputer contre un habit, car je ne vois rien ici autre chose contre qui je puisse avoir querelle : Tépée vaut beaucoup moins que le fourreau, et, pour dire la vérité, il a raison, ce beau manteau, d'avoir voulu être placé en un lieu plus éoûnent que cet autre-ci, qui ne le vaut pas. L'on lui pardonne, mais à la charge qu'il n'entrera jamais en contestation qu'avec des manteaux comme lui.
Mon vilain, craignant qu'après avoir allligé son liadaud dVs-
DE FJIAKCION. âir»
prit de railleries, je ne vinsse à persécuter son corps à bons coups de bâton, enfila la venelle* plus vite qu'un criminol ({ui a (les sergcns^our ses laquais.
Gomme les belles choses s'entresuivent, le lendemain, étant à la porte d'un conseiller avec ses iilles et fort bonne compagnie, un enfant de ville bien pimpant vint à passer; il avoit le pourpoint de satin blanc et le bas de soie liammette^: bref, il étoit accommodé eu gentilhonune, excepté qu'il n'avoit point d'cpée; il en avoit bien une, mais il la faisoit porter derrière lui par son laquais. Voici la coutume des enfans de Paris, ce dis-je; ils veulent tous trancher des nobles et quitter la vacation de leurs pères, laquelle est pourtant la cause principale de leurs richesses; mais certes encore celui-ci n'est-il pas trop désireux de paroilre gentilhomme : il aime si peu les armes qu'il ne les veut avoir que derrière soi, et, outre cela, je connois qu'il veut montrer que son laquais est plus noble que lui, car il lui fait porter son épée.
Il n'y eut pas un brave qui n'admirât un si bon trait donné si à propos, lorsque Ton l'eut publié, et, parce qu'il y avoit en nos lois que nos belles paroles et nos remarquables actions dévoient être récompensées, chacun ordonna que je prendrois la valeur d'un chapeau de castor sur les deniers de ma recette, pour le prix que je méritois, à cause de bien d'autres galanteries que j*avois mises en exécution.
Nous n'attaquions pas seulement le vice à coups de langue; le plus souvent nous mettions nos épées en usage, et chargions sans merci ceux qui nous avoicnl offensés. Malaisément nous eût-on pu rendre le change, car nous allions ordinairement six à six, et quelquefois tous ensemble, quand nous sortions de la ville pour aller au cours 'jusqu'au bois de Vincennes : je n'avois point de cheval à moi; quelque riche et brave eoiànt de trésorier m'en prêtoit toujours un, quand il étoit question de faire de telles cavalcades.
La nuit, nous allions donner la musique aux dames, et fort souvent nous faisions des kiUets que nous dansions aux meilleures maisons de la ville, où nous combattions toujours pour
* S'enfuit.
* Couleur de flamme.
'• (> cours Mn'xt sitiu» prôs do la porlp SainJ-Anlohio.
2i4 HISTOIRE COMIQUE
notre nouTeHe ferla, à qui jamais l'oo n'en ayoit vu de semblable. Les bourgeois blâraoient nos galanteries; les hommes de courage les approuvoieol; chacun en parloît diversement et selon sa passion. Au I^ouvre, au Palais et aux festins, nos exploits étoient les entretiens ordinaires. Ceux qui vouloient jouer quelque bon tour se rangeoieut en notre compagnie ou réclamoient notre assistance. Les plus grands seigneurs mêmes étoient bien aises d'avoir notre amitié, quand ils désiroient punir de leur propre mouvement quelqu'un qui os avoit offensés, et nous prioientde châtier son vice comme ^ falloit. Néanmoins, avec le temps, notre compagnie perdit un peu de sa vogue : la plupart étoient forcés de s'en retirer, songeant à se pourvoir de quelque oflice pour gagner leur vie et épouser quelque femme; étant sur ce point-lù, ils ne poiivoient. plus se mêler «ivec nous.
Il y en avoit bien quelques nouveaux qui parfaisoient le ' nombre; mais ce n'étoient pas des gens qui me plussent. Leur esprit ne soupiroit qu'après une sotte friponnerie et une brutale débauche : pourtant je tâchois de su^iporter leur humeur, quand je me trouvois avec eux; mais je ne les liantois que le moins qu'il m'étoit possible, et me tenois fort souvent chez moi, feignant d'être mal disposé, pour éviter leur fréquentation. En ce temps-là, j'étudiai à tout reste \ mais d'une façon nouvelle, néanmoins la plus belle «'c toutes : je ne faisois autre chose que philosopher et que méditer sur Tétat des hommes, sur ce qu'il leur faudroit faire pour vivre en repos, et encore sur un autre point bien plus délicat, touchant lequel j'ai déjà tracé le commencement d'wi certain discours que je vous communiquerai. Je vpus laisse à juger si cela n'étoit pas cause que j'avois davantage en horreur le commerce des hommes; car dès lors je trouvai le moyen de les faire vivre comme de petits dieux, s'ils vouloienl suivre mon conseil.
Toutefois, puisqu'il faut essayer d'étouffer le désir des choses qui ne se peuvent faire, je ne songeai plus qu'à procurer le contentement de moi seul. Me délibérant de suivre en apparence le tnic* des autres, je fis provision d'une science troui-
I I,e cli<l. de Trévoux écrit à loule reste, — ajoutant : « llesl f»^ mnin dans ce seul exemple, tofis ririhux^ to/e hnpetu, « * Pour : les Irucis.
DE rftANCION. ^iS
pense, pour m^aequérir la bienveillance d'un chaeun. Je m'étudiai à faire dire à ma bouche le contraire de ce que peneoit mon eoBur, et à donner les compUmens et les louanges à foison aux endroits où je voyois qu'il seroit nécessaire d'en user, gardant toujours néanmoins ma liberté de médire de ceux qui le méritoient. J'avois bien intention de rencontrer quelque grand seigneur qui me baillât appointements pour rentre ma fortime mieux assurée, mais je n'sTois guère envie de ni'asservir sous des personnes qui ne fussent pas dignes de commander, car j'avois reconnu le mauvais naturel des courtisans.
Un de mes amis me mena un jour ches une demoiselle appelée Luce, me disant que c'étoit la femme du meilleur dis* cours qui se pût voir, et que je ne manquorois point ft trouver en sa compagnie des plus beaux esprits du monde, parmi lesquels j'aurois de l'honneur à faire éclaler mon sçavoir : elle avoit aussi appris de lui qui j'étois, et que ^e la viendrois visiler; de sorte qu'elle me fit un bon accueil, et me donna place près d'elle : il y avoit encore, pour l'entretenir, beaucoup d'hommes bien vêtus, qui, à mon avis, n'étoient pas des moindres de la cour. Je prêtai l'oreille pour ouïr les bons discours que je m'imaginois qu'ils feroient. De tous côtés je n'entendis rien que des vanleries, des fadûses et des contes faits mal à propos, avec un langage le plus galimatias et une prononciation la plus mauvaise que l'on se puisse figurer. C'est une étrange chose, mademoiselle, disoit l'un en retroussant sa moustache, que le bon hasard et moi sommes toujours en guerre : jamais il ne veut loger en ma compagnie; quand j'aurois tout l'argent que tiennent les trésoriers de l'Épargne, je le perdrois au jeu en un jour. C'est signe que les astres, disoit un autre, vous décocheront une influence qui suppliera Tamour de métamorphoser votre malheur au jeu en un bonheur qu'il vous donnera en femme. Je ne sçais quel édit fera le ciel là-dessus, reprit le premier, mais je vous appelle en duel comme mon ennemi, si vous n'ouvres la porte de votre ftme à cette croyance que, pour être des favoris du destin en mon mariage, il me faut avoir une épouse semblable à mademoiselle. Que vous êtes moqueur! lui dit Lucc en lui serrant la main et en souriant. Je vous veux donner des marques plus visibles que le soleil,
•>2H HISTOIRE COMIOI^E
Ayant renootitrc, au sortir, celui qui ni'avoit fait aller là ficdans, je lui dis que véritablement tous ceux que j'y avoi^ vus avotent beaucoup d'éloquence, ruais que c'étoit à la mode «lu siècle, où parler beaucoup, c'est parler bien; que rien n'étoit si sot ni si vain que leui*8 esprits; que, si la cour n'a voit point de plus habiles personnages, j'étois content de ne la point voir, et (pie je m'étois toujours abstenu de parler, non point pour mieux entendre les autres et y apprendre davantage de leur sçavoir, mais afin de ne leur point donner occasion de me tenir quelques-uns de leurs discours, qui m'eussent été encore plus ennuyeux s'ils se fussent adressés particulièrement à moi. Je lui contai comme j'avois remarqué la sottise étrange qu'ils faisoient paroitre, usant à tous coups de sept on huit mots aflectés entre eux, et qu'ils croyoienl s'être montrés bien habiles hommes, quand ils disoient : Très-indubitablement, ils allarent, ils parlarent, vous avez bien de la propreté, vous êtes fort admirable, vous vous piquez déjouer du luth et de faire l'amour, vous avez tout plein d'habitudes chez ies ministres des affaires de l'État, vous êtes en bonne posture chez M. le surintendant, vous êtes dans le grand commerce du monde, vous êtes un homme d'intrigues*, et quelques autres inventés de nouveau. La réponse que j'eus de cet ami fut qu'il connoissoit bien, par le train qui éloit à la porte, quelles personnes étoient dedans la maison de Lucc, et que c'étoient des seigneurs et des gentilshommes estimés pour les meilleurs esprits de la France. Je lui répliquai làdessus qu'au royaume des aveugles les borgnes sont les rois.
Cependant Giérante, à ce que j'ai sçu depuis, me connoissant, parce que je lui avois été autrefois montré par quelqu'un, s'informa de Luce si elle avoit eu bien du plaisir en mon entretien; car, disoit-il, j'ai ouï dire que ce jeune gentilhomme tait extrêmement bien des vers, a les pensées les plus belles, le langage le plus poli et les pointes les plus vives du monde Je l'ai out dire aussi, lui repartit Luce, mais il ne m'en est rien apparu; je pense que c'est plutôt sa statue envoyée ici par art magique que lui-même, car je n'ai rien vu auprès de moi qu'une souche sans parole, qui ne répondoit que par
^ Sorel ne pensait ^nhce que plusieurs de ces locutions vienth'aicn l jusqu'à noui<>.
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quelque signe de la tète aux demandes que je lut faisois quelquefois, et qui a lait sa sortie sans aucun compliment. Vous verrez, dit Gléranle, qu'il y a quelque mécontentement en lui; je le veux gouverner; qui est-ce qui me donnera sa connoissance? Luce lui répondit que ce seroit le gentilhomme qui m'avoit introduit chez elle. Clérante lui en parla quelques jours après, et, suivant sa prière, je l'allai voir, en intention de lui faire paroitre ce que j'étois. Je l'abordai avec des cornplimens sortablcs à sa qualité, et Tcntrelins plus de deux heures sur divers sujets, sans qu'il se lassât de m'entendre. Â la fin, je lui montrai de mes vers, qui, à son dire, lui plurent davantage que tous ceux qu'il avoit vus à la cour. Après cela, il me parla de Luce, me dit qu'elle se plaignoit extrêmement de ce que, l'ayant été visiter, je n'avois daigné ouvrir la bouche pour repaître ses oreilles des douceurs de mes discours. Le bon uaturel de ce seigneur me convia à ne lui rien celer, et à lui dire que, quan I j'eusse eu les rares qualités qu'il m'attribuoit, je n'eusse pas pu me résoudre à parler, d'autant qu'il y avoit des gens avec Luce à qui les bons et solides discours étoient comme le soleil aux aveugles. 11 confirma mon dire, et m'avoua que ce n'étoient que des badins, mais qu'il me feroit discourir avec Luce, sans êlre interrompu par de telles gens, et que je trouverai bien en elle un autre génie. Comme de fait, m'y ayant mené peu de temps après, je reconnus que la louange qu'il lui donnoit étoit juste; aussi vit-eUe tout de même qu'il ne falloit guère que je ne lusse ce qu'on lui avoit dit.
Quelques jours après, il tomba entre les mains de Clérante une certaine satire qui médisoit librement de presque tous les seigneurs de la cour; il y étoit aussi compris : mais tout ce que l'on avoit sçu dire, c'est qu'étant marié à une belle femme il ne laissoit pas de chercher la fortune ailleurs. Je m'amusai à philosopher sur cette pièce en sa présence, et fis dessus un admirable jugement,
Je m'en vais gager ma vie, ce dis-je, que c'est Alcidamor qui a fait faire ceci. Pourquoi croyez-vous que ce soit ce seigneur plutôt qu'un autre? repartit Clérante. Je m'en vais vous l'apprendre, lui dis-je; vous ne me nierez pas qu'il est le plus vicieux de la coui', car même je vous l'entendis avouer hier. Or ceux qui ne sont point en celte satire -'.'i se sont cxemp-
tés d'y être par leur verlu signalée; mais, pour lui, je ne sçais à quel sujet le poëte ne l'a pas mis sur les rangs, si ce n'est à cause qu'il n'a composé ceci qu'à sa persuasion. Ma conjecture sembla infiniment bonne, et Gléninte eut opinion que je disois la vérité. Là-dessus, il tire encore d'autres yen d(K sa pochette, qu'il avoit trouvés à ses pieds dedans le Louvre, et ne les avoit pas lus tout du long. Tandis qu'il parloit à un sien ami, je les lus tout à fait, et vis qu'ils n'en vouloientqu'à lui : l'o.n lui reprochoit 14 dedans qu'il étoit slupide, ignorant et ennemi mortel des hommes de lettres. Monsieur, lui dis'je, je vous supplie de me permettre que je brûle ce papier-ci. Non ferai, répoudil-il, jusques à tant que j'aie vu entièrement ce qu'il contient. Ce sont les plus grandes faussetés du monde, lui répliquoi-je. Il n'importe donc pas que je les voie, reprit Clérante. Elles vous irriteront, lui dis-je. Nullement, me répondit-tl; si l'on m'accuse de quelque chose que j'aie véritablement commise, j'en tirerai du profit et tâcherai de me rendre désormais si vertueux, que je ferai enrager l'envie de n'avoir plus d'occasion de tourner ses armes contre moi; et, si au coutraire l'on me blâme sans cause, je. ne me soucierai non plus de la médisance qu'un généreux lion se soucieroit de l'aboi des petits chiens qui courroient après lui : l'on ose bien crier à rencontre de moi, mais personne n'ose me mordre. Gela dit, j'allai à part avec lui, et, connoissant la grandeur de son courage, ne teignis point de lui montrer le pasquil *. L'ayant lu, il me dit en riant : Eh ! ces gens-là sont bien menteurs de dire que je n'affectionne point les hommes de lettres; ils ne sçavent pas la doctrine que vous avez, ou bien ils ignorent combien je fais état de vous. Je le remerciai de la courtoisie qu'il témoignoit envers moi, et lui demandai si jamais aucun poète ne l'avoit prié de quelque chose qu'il ne lui eût point accordée : il songea quelque temps et me dit qu'il n'y avoit pas trois mois qu'un certain homme l(ti avoit présenté des vers à sa louange, pour lesquels il Hii avoit promis de Im faire bailler cinquante écus, mais qu'il croyoit que ses gens avoient restreint sa libéralité. Pour lo sAr, c'est donc celui-là qui a fait ces vers-ci en indignation, lui <iis-je alors : je me doute bien qui est le personnage, ot,
* Po«r:Pff«^«?», satire courte et jilaisanlp.
D£ FRANCiON. fôl
qui plus est, je sçais qu'il s'est mis luaiotenant au serv«xi d'Âlcidamorj c'est lui aussi, sans doute, qui a compose l'autre pièce. Gela peut bien être, dit Glérante : quand il venoit ici, il ne me chantoit autre ramage, sinon qu'il me rendroit immor^ tel, si je le favorisois de quelque honnête récompense. Âh ! Dieu, le pauvre vendeur d'immortalité, m'écriai-je, sa marchandise n'est pas de bon aloi; les vers qu'il a faits, il n'y a pas six ans, sont déjà au tombeau ! Si est-ce qu'il se vantoit qu'il n'y avoit que lui qui eût des griffjs assez aiguës pour monter sur la croupe du Parnasse, me dit Glérante. Monsieur, lui reparti»-je, quand nous mangeons quelque croûte de pain, il nous est avis que nous faisons un bieu grand bruit ; mais il n'y a personne que nous qui l'entende. Ainsi en est-il de ce pauvre rimailleur; ses œuvres ne paroissent bruyantes qu'à ses oreilles : examinons sa pièce sans prendre garde au sujet dont elle traite, nous l'avons déjà condamné en cela.
Après ces paroles, je montrai à Glérante toutes les fautes de la satire, et lui promis que j'y répondrois, afin d'effacer les mauvaises impressions que les courtisans pourroient avoir de loi : d'un autre côté, il s'efforça de rendre menteurs tous ceux qui l'accuseroient désormais d'ignorance, et se donna deux heures le jour, pour être seul avec moi dans son cabinet, et y apprendre à discourir en compagnie, sur toute sorte de sujets, bien d'une autre façon que ne font la plupart de ceux de la cour, qui tiennent des propos sans ordre, sans jugement et sans politesse. A n'en point mentir, il avoit auparavant un peu ha! les lettres, et même avoit blâmé quelques personnes qui s'y- adonnoient, ne croyant pas que ce dût être l'occupation d'un homme noble. Mais je lui avois ôté cette imagtnation-là, en lui remontrant doucement que ceux qui veulent commander aux autres doivent avoir plus d'esprit, non pas plus de force, ainsi qu'entre les bêtes brutes. Au reste, pour se venger un peu du poète, cpii avoit médit de lui, il lui fit épousseter le dos à coups de Mton.
Sa bonne volonté s'augmentant de jour en jour envers moi, il fut curieux de s'enquérir des commodités que j'avois : je me fis encore plus pauvre que je u'étois en effet, afin de l'in- (Itûre à m 'assister, et je me vis incontinent prié de demeurer avec lui. 11 m'offrit un appointement honnête, que j'acceptai, }H>urvu que j'eusse toujours ma franchise, et qu'encore que jo
9!M niSTOlRE COMIQUE
lui rendisse des services, que malaisément pouvoît-il espérer d'un autre, je n'eusse point la ({ualité de serviteur. !1 me promit qu'il ne me tiendroil jamais que comme son ami : je me mis donc en sa maison, où je reçus des preuves infinies de sa libéralité, et m'assouvis entièrement des bravcries. J'étots ordinairement monté sur un cheval de cent pîstoles, en piquant lequel je fuisois presque trembler la terre, et toujours j'étois suivi de trois ou quatre laquais. Ma mcre fut comblée de contentement, recevant les nouvelles de ma bonne fortune, que je lui mandai par mes lettres. Je pris vengeance de ceux qui m'avoient morgue autrefois, en les morgunnt tout de même. De mes anciens camarades il n'y en avoit plus que deux ou trois de qui je fisse état; pour les autres, que j'avois fait semblant de chérir, à cause du profit que j*en tirois (ce qui est une invention dont l'on se peut quelquefois servir sans devoir craindre un juste blâme), je ne traitois plus avec eux si familièrement, pour leur montrer qu'ils n'étoient rien au prix de moi, et qu'ils se rendoient désagréables par leurs imperfections. La bande des généreux se dissipa alors tout à fait, n'ayant plu^ personne qui eût assez d'esprit et assez de courage pour la maintenir en un état florissant. De petites coquettes, qui m'avoient autrefois méprisé, eussent bien voulu alors être en mes bonnes grâces; mais je leur faisois la nique.
Mon coutumier exercice étoit d3 châtier les sottises, de rabaisser les vanités et de me moquer de Tignorance des hommes. Les gens de justice, de finance et de trafic passoient journellement par mes mains, et vous ne vous sçauriez imaginer combien je prenois de plaisir à bailler des coups de bâton sur le satin noir. Ceux qui se disoient nobles, et qui ne l'étoient pas, ne se trouvoient pas non plus exeihpts de ressentir les justes effets de ma colère. Je leur apprenois qiie, d'être noble, ce n'est ps sçavoir bien piquer un cheval, ni manier une cpée, ni se pannader* avec de riches accoutrcmens, et que c'est avoir une fime qui résiste à tous les assauts que lui peut livrer la fortune, et qui ne mêle rien de bas parmi ses actions. 11 sembloit que, conims Hercule, je ne fusse né que pour chasser les monstres de la terre : toute-
* Synonyme de pavafier.
DE FRANCIOM. %)H
fois, pour dire la yértté, il n'y avoit pas moyen que j'opérasse du tout en cela, car il faudrott détruire tous les homme«;, qui n'ont plus rien maintenant d'inimain que la ligure. Je rcsscniblois aussi à cet autre Hercule gaulois ^ qui altiroit les personnes par les oreilles avec des chaînes qui sorloient de sa bouche; je le puis dire sans vanité, et que ceux qui m'oyoicnt discourir, avec la modestie que je gardois quelquefois, étoient attires à me vouloir du bien.
Que, si Clérante faisoit quelque chose dont je croyois qu'il méritât d'ôtre repris, ma censure étoit si douce, qu'elle ne l'ofîcnsoit aucunement; joint qu'elle ne se faisoit qu'en secret. L'on dit que Diogène, étant mis en vente avec des autres esclaves, fit crier s'il y avoit quelqu'un qui voulût acheter un maître, et que de fait celui qui Tacheta • souffrit d'être maîtrisé par lui, recevant les enseignemens de philosophie qu'il lui donna : ainsi j'étois au service d'un maître qui me nourrissoit et me baiOoit bon appointemont, et je prenois de l'autorité sur lui, et lui commandois qu'il s'abstint de beaucoup de choses; je m'y comportois aussi d'une façon qui ne lui étoit point désagréable, et tout autre que moi n'y eût pas réussi de la sorte.
Gomme j'étois un matin dedans la cour, il vint un homme, vêtu assez modestement, demander à parler à lui. Les gens qui sçavoient que je possédois du tout Clérante envoyèrent celui-ci par devers moi, pour voir s'il auroit alors un libre accès auprès de lui. Ce personnage ^ de trente-cinq ans ou environ, ayant de très-bonnes raisons, et en gestes très-grav*», fat pris de moi pour honnête homme : je le menai jusqu'à l'allée de la chambre de Clérante, et lui dis qu'il entrât hardiment, puis m'en retournai où j'avois affaire. 11 fait à Clérante une très-humble révérence, et lui dit : Monseigneur, l'extrême désir que j'ai de vous rendre du service, joint à celui de me voir délivré des persécutions de quelques-uns de mes pareus, me fait venir ici pour vous supplier de me mettre sous l'aile de votre protection, en me rangeant au nombre flo
• Hercule-O(tmion. Voy. iMCian. In llercvîe Gnllico.
* Ce matlrc était un riche Corinthien du nom de Xéoindes.
"' Ne s'agirait-il pas de Dulot, ce fou qui passe pour l'invenlmnt1p<; l»ou(s-rimé<i et qui ax-ail de si étranges lubies?
2S4 HISTOIBE CONIQCE
VOS sujets. Je ne vous demande ni gages ni récompense. pourvu que j'aie ma vie, c'est assez, et, si je me promets bien de vous rendre de bons offices que vous ne devez pas espérer de plusieurs. Je suis licencié es lois et avocat en un siège royal, monseigneur, et ai autant de bonnes lettres qu'il m'en faut pour toute sorte d'occasions. Au reste, j'ai du courage, et, s'il est besoin de manier une épée, je m'en acquitterai aussi bien que pas wi gentilhomme de voire suite. Je n'ai pas le loisir de parler à vous à cette heure-ci, répondit Glérante; je vous remercie de la bonne volonté que vous avez de me servir; si ma maison n'étoit point. faite et remplie de tous le$ officiers qu'il lui faut, je vous cmploierois au mieux qu'il se pourroit faire. Alors cet homme, avec. des yeux ^arés, lui repartit ainsi : fèi vous connoissiez ma vertu, tant s'en faut que vous fissiez difficulté de me prendre, qu'au contraire vous me viendriez prier vous-même de me metti*c eu votre maison; je vois bien que vous ne méritez pas d'être servi d'un tel homme que moi. Ces outrageuses paroles irritant Glérante, il commanda à ceux qui étoient autour de lui de le chasser : ils le prirent par le bras pour le mettre dehors; mais jamais ils n'en purent venir à bout, tellement que Clcrante dit que l'on le laissât là, s'il s'y trouvoit bien. Étant en liberté, il s'assit sur une chaire, et, après avoir quelque temps gardé le silence, avec des gestes extravagans, il prit ainsi la parole : Je veux parler à toi, seigneur magnissimc, et te dire trois mots aussi longs que le chemin d'Orléans à Paris : tu sçais bien que le celivage * fou qui rote en haut environne la tcte de l'antiperistase * de ta renommée, et i{i\e le serpent Python, qui couvroit toute la terre de tel!e sorte qu'il n'y avoit plus de place pour faire le domicile des hommes, a été tué par Apollon porte-traits. 0 le grand coup! les corbeaux d'allégresse en ont dansé la bourrée au son d'une h.-diebarde de bois, et les trois hallebrans^, qui étoient les conducteurs, ont joue d'une cjmbale de cimetière, cependant, pour plaire en partie aux lièvres de delà les monts.
* Adjectif forgé par Sorel (cœlivogus).
* Que vient faire ici ce grand mot, qui sert à déterminer l'aclion de deux qualités contraires, dont Vuno., par son opposilinn. excite et fortifie l'autre?
^ Jwines canards sauvages.
Ouanl ù toi, uion illustre, les âDthropopbiiges te font un grand tort, et jamais le feu élémentaire n'étanchera ta soif, encore <(uc ton médecin, au nez rouge comme une écrerif«se, t'ordonne d'écorcher une anguille par la <{ueue et de lutter contre le vent avec la partie posti'rieure d'un sabot percé, qui s'en va droit en Allemagne protester à tous les protestans que les andouilles volent comme une tortue, et que Tannée passée l'on vendra l'eau de Seine plus chèrement que le sang de bœuf. Ayant enfilé cette belle harangue, il se prit à rire tint qu'il put, et vous pouvez croire que ceui qui l'écoutoient ne s'oublièrent pas à en faire de même. L'homme de chambre de Glérante rioit plus fort que pas un, et avec un si faraud éclat, que l'avocat l'ouït, et, lui ayant baillé Heux on trois coups de poing, lui dit : Me veux-tu pas te taire, ignorant ? penses-tu que je sois venu ici pour te faire rire ? Que chacun se taise, dit Glérante, en mettant la paix partout, je vois bien qu'il a quelque grande chose à me raconter. Je vous veux narrer une petite fable, repril-il alors, elle vient de l'antérieure boutique de mon cerveau privativement; ce cacochyme d'Ésope n'y a rien mis du sien. L'aigle, plus amoureux de proie que d'honneur, quitta un jour le foudre que le boiteux Yulcan a forgé tortu comme lui pour le tout-puissant Jupin. G'étoit un grand sot de faire cette folie-là, car chacun l'bonoroit auparavant comme le porteur dçs armes dont le grand dieu punit les forfaits; il fut plus aise d'être libre, et d'aller à la picorée sur les liabitans de l'air : cependant Jupin, le méprisant, mit deux colombes au pareil état qu'il avoit été. G'ost pour vous dire, messieurs, que la cour reconnoitra, s'il lui plaît, que l'intimé a bon droit, étant fondé sur une hypothèque. €e fut Saturne même qui fit l'exploit de ma partie au temps qu'il étoit sergent. Il vint un grand tonnerre qui troubla toutes choses. Le soleil chut dedans la mer, avec cinquante étoiles qui lui servoient de pages. 11 fut tant bu, qu'en moins d'un rien l'on les vit à sec dessus le sable, et ce fut de ce heu-là que depuis on reçut leur lumière; en après, je jetai mon bonnet par-dessus les moulins, et je ne sçais ce que tout devint.
Ensuite de cela, il dit encore mille choses sans raison, où l'on rcconnoissoit combien il avoit le cerveau troublé. Glé • ranle, ayant bien entendu que c' étoit moi qui l'avois inlro-
238 HISTOIBB COMIQUE
dtiit en sa diambre, s'imagina que je l'avois fait pour lui apporter du contentement; mais, m'ayant fait appeler, il connut que je n'arois encore rien srii de la folie du personnage. Pour mettre notre avocat on humeur de bien jaser, je chasse d'auprès de lui des badins qui hii font des questions cornues dont ils l'irritent; je ne lui parle que de plaisir et de bonne chère, i e lui rends du respect, je fais semblant d'admirer ses propos; et cela le convie à m'en arranger de si plaisans, que je ne sçais quelle discrète retenue il faut avoir pour n*en rire point.
Dès le jour même, il vint de certains hommes le demander; l'on les amena à Glérante, auquel ils dirent que c'étoit leur parent, qui avoit l'esprit troublé par la fâcherie qu'il avoit reçue de la perte d'un procès où il alloit de tout son bien, et, par charité, ils le retireroient en leur maison, encore qu'il leur fit beaucoup de maux lorsqu'il lomboit en sa plus grande frénésie. Je vous veux délivrer de peine, répondit Clérante; il s'est venu offrir à moi, je désire le retenir et lui faire bon traitement. Les parens, aises d'en être déchargés, le laissèrent donc chez Glérante, qui, dès l'heure même, lui donna le nom de Gollînet, et commanda que l'on l'habilHît en gentilhomme.
Il étoit quelquefois des semaines tout entières sans tomber dans l'excès de sa folie, et parloit, en ce temps là, fort subtilement, et quelquefois fort éloquemment, bien qu'à la vérité il y eût toujours de l'extravagance en ses discours. Ia défense que l'on avoit faite à tous les gens de la maison de ne l'irriter par des malices outragcuses empêchoit qu'il ne se mît en fougue et ne devînt méchnnt comme plusieurs autres fois.
L'on ne pouvoit recevoir que du contentement de sa présence, U n'y avoit pas un seigneur qui ne fût bien aise de l'entendre quelquefois et de lui voir faire quelques plaisantes actions. *
Je le gouvemois tout à fait : aussi m'appeloit-il son bon maître, et Clérante son bon seigneur. Quand je voulois toucher vivement quelqu'un, je lui apprenois quelque singerie par laquelle il lui découvroit ses vices; si bien que plusieurs, le voyant aucunes fois raisonner fort à propos, s'imaginoient qu'il n'étoit pas vraiment insensé, mais qu'il le contrefaisoit.
En sa jenncspe, il avoit eu l'esprit si beau . qu'il ne se pou-
Voit qu^il uc Uii eu tlemeurât encore des inar<|ues; aussi l'aisoil-ii parfois des admirables réponses sans aucun de mes préceptes. Oyant parler d'un seigneur qui avoii la réputation d'être aussi bulBe que pas un de sa qualité, et voyant que l'on lui attribuoit au moins la vertu d'être affable et courloiâ, il soutint que c'étoit le plus discourtois homme du monde. Sa raison étant demandée, il dit qu'il avoit remarqué que le jour d'auparavant il avoit été si incivil que de ne se pas détourner dans une rue pour laisser passer un sien frère qui, à son avis, étoit plus âgé et plus méritant que lui. Ce seigneur n'a point de frère; tu te trompes, lui dit-on. Je sçaîs bien, moi, qu'il en a plusieurs, repart-il, cl que celui qui passoit en est l'un : c'est un âne de la plus belle taille que l'on puisse vojf^. Une autre fois il dit, comme l'on parloit de jouer au brelan, qu'il n'eût pas voulu y jouer contre ce seigneur-là, parce qu'il uToit toujours un as caché dans son pourpoint. Un jour même qu'il le rencontra dans le Louvre, il s'approcha de lui, et lui vint mettre du foin dans sa pochette. Ce seigneur se retourna, en lui demandant ce qu'il faisoit. Gardez bien ce que je vous donne, lui dit Collinet, cela vous servira d'un pain de chapitre', en cas de nécessité. 11 n'eût pas eu d'honneur à se fâcher contre ce fol, si bien qu'il tourna ceci en risée; mais néanmoins, quelque temps après, lui voulant faire quelque mal pour avoir sa revanche, il l'appela à soi, et lui demanda à tenir un petit braquet * qu'il portoit au côté. Collinet l'ayant tiré du fourreau, le seigneur le prit, et mit un pied sur la lame, comme s'il eût voulu la rompre. Alors Collinet s'écria : Venez voir, messieurs, le grand miracle que l'on fait à mou épéc : je l'ai apportée ici avec une simple poignée et sans garde défensive, et voilà maintenant que l'on y met le plus beau pas d'âne ^ du monde l Plusieurs gentilshommes accoururent à ce cri, ce qui fut cause que celui qui tenoit Tépée de Collinet la lui rendit, et s'en alla tout honteux, en résolution de ne le plus attaquer, puisqu'il avoit des gausserics si piquantes. Comme l'on parloit d'une certaine femme qui faisoit tous les jours croître des cornes à son mari, il fit là-dessus mille
1 Pain blanc, distribue eiiaque jour aux cliauoines. ^ De Lrac^ poiule (clym. celt.).
3 Garde d'épéc qui couvre la main.
2S8 HISTOÏKË COMIQUE
plaisantes rencontres. Il disoit qu'elle devoit craindre que ce cornurd ne la frappât avec les armes de sa télc lorsqu'elle i'olTcnseroit, et que, quant i lui, il seroil bicti cmpéclic à trouver des chapeaux qui lui lussent propres, et qu'il falloil rehausser les portes de son logis s'il y vouloit entrer aisément 'sans se courber; et même, voyez sa subtilité, il dit pareillement que les cornes étoient venues à Action parce qu'il a voit vu Diane toute nue; mais qu'au contraire elles étoient ?enues à ce cocu-ci parce qu'il n'avoit pas la curiosité de voir souvent sa femme dépouillée de ses habillemens.
Il entendit dire qu*une fille de notre quartier avoit eu un enfant dont le père ctoit inconnu. Vous verrez, dit-il, que c'est qulelle a passé parles armes, et que tous ses champions ont tiré contre elle en salve, si bien qu'on ne sçait qui a donné le coup.
Il dit encore, de la même, qu'il la comparoit à une personne qui se seroit piqué les mains en touchant à des épines, et ne pourrott dire laquelle ce seroit de toutes qui auroit fait la blessure.
Gomme l'on lui parloit encore d'une autre fille qui étoil grosse, sans que l'on put sçavoir qui c'étoit qui Tavoil cugrossée, il dit : Âh I vous verrez que c'est Hélène, elle cs>t grosse de Paris.
Nous oyant une fois parler de pollutions nocturnes, il s'en vint nous dire : Sçavez-vous bien ce que c'est, vous qui faites les renchéris ? Apprenez que c'est recevoir des coups de bâton la nuit : le dos en est pollué d'une étrange façon.
Glérante avoit été tirer la bague à la place Royale, et quel* qu'un, pour louer son cheval, disoit qu'il couroit si vite, qu'il laissoit le vent derrière soi. Ceci sembleroit peu vraisemblable, si je n'en donnois l'explication, dit GolUnet ; c'est sans doute que le cheval de mon bon seigneur a peté quand il couroit dans la lice.
Quelquefois il se vouloit mjjcr de faire des vers, conunc vous sçavez que c'est un grand avantage pour la poésie que * d'être fol. Il avoit récité de ces beaux ouvrages à un gentilhomme qui hantoit chez Glérante, et, ayant appris qu'il s'al^ loit marier, il s'étoit offert à faire son épithalame. Ge gentilhomme, l'abordant donc peu de temps après, lui dit : Eh bien, monsieur Gollinet, comment va la Muse? Ma foi, répondit'-il, nous ferions bien un bel instrument nous deux :
DE FP.AWCION. 439
vou» fourniriez la corne, et moi la musc, et de cela l'on fcroit une cornemuse. Ce genttlhomme, qui avoit été marié il y a voit quelques trois jours, fut bien fâché de se voir sitôt appeler cocu; de sorte qu'il en demeura tout honteux.
ie vous ai tantôt parlé de Mélibée, qui aimoit la gentille Diane : il venoit aussi chez Glérante; et, bien qu'il tâchât de se mettre en mes bonnes grâces, je ne le pouvois aimer, quand je me souvenois qu'il m'avoit traversé en mes jeunes amours, qui me revenoient toujours en l'esprit avec une iniinité de douces pensées; car, comme vous sçavez, les premières impressions ne se perdent guère. Je parlois donc souvent de lui à Gollinet en fort mauvaise part, si bien qu'il Failoit toi]^^^''^ attaquer plutôt qu'un autre, à quoi Glérante prenoit beaucoup de plaisir; car Mélibée ne passoit que pour bouffon dedans la cour, et il falioit qu'il répondit à notre fol malgré qu'il en eût, ou autrement l'on se fût moqué de lui. Leurs dialogues n'étoient remplis que d'injures et de reproches extravagans, selon les sujets qui se présentoient; tellement qu'il seroit ditlicile de m'en ressouvenir particulièrement. Je vous dirai seulement la plus plaisante et la plus naïve chose qui se soit passée entre ces deux personnages, qui étoient presque aussi sages l'un que l'autre. Mélibée, dînant un jour à la table de Glérante, on y avoit fait nietti*u aussi Gollinet, afin qu'ils disputassent ensemble; Gollinet dit tout ce qui loi vint à la bouche contre Mélibée, à quoi il ne répondit que fort froidement, éUmt alors en une humeur plus sérieuse que de coutume. Le repas (ini, Gollinet, voyant qu'il ne lui vouloit pas tenir tcle, quitta la compagnie, et se retira dedans sa cluimbre, où il étoit alors contraint de demeurer tout le jour par pénitence, si ce n' étoit quand il ve« noit en la salle pendant que son maître y étoit, parce que deux jours auparavant il étoit descendu dans la cuisine, ofi il avoit battu un petit page que Glérante aimoit fort. Mélibée» alors se ravisant, voulut avoir raison de quelques attaques qu'il lui avoit données, si bien qu'il monta jusqu'à sa chambre, qui étoit au-dessus de la salle. Il s'en vint le pincer et lui donner des nasardes, et lui dit des choses qui le mirent en une si grande colère, qu'il prit un bâton et commença à charger dessus lui. Mélibée, qui n'avoit rien pour se défendre, crut que le plus sûr pour lui étoit de prendre la fuite : il sor-
^iiO UlStOll(£ CONIQUE
Ut de la cliaiiibrc vitciiietit, cl fe mit à saulcr les moulées trois à trois; mais Gollinet le suivit le frappant (oujours, et, coiniDe il fut au droit de la salle, il s'arrêta, et, faisant nue profonde révérence le chapeau à la main, il lui dit : Monsieur, je vous supplie de m'excuser si je ne vous reconduis jusque lâchas, l'on m'a défendu de passer plus outre; sans cela, je m'acquitterois do mon devoir. Ayant dit cela, il s'en retourna en sa chambre, et Méltbée acheva de descendre avec autant de vitesse qu'auparavant, sans songer à ce compliment agréable. Tous ceux qui étoient dans ta salle avec Clérante accoururent au bruit qu'ils firent, si bien que nous vîmes la plaisante façon de reconduire le monde que Gollinet avoit inventée. Je ne fus guère fâché de voir Mélibée Irailé de la sorte, et, des qu'il fut sorti de la maison, voyant son ennemi en bonne humeur, je lui appris à dire par cœur les complimens d'amour dont il avoit usé autrefois envers Diane. 11 ne les mit pas en oubli, et, à la première fo's qu'il revint, il tit asseoir le petit page de Clérante dans une chaire, lui commandant de faire la tille, et commença à lui tenir les mêmes discours. Que s'il manquott quelquefois, ou s'il cxlravaguoit, suivant son caprice, je lui rcmontrois comment il falloit dire, ou bien je faisois son personnage au lieu de lui. Mélibée crevoit de dépit, voyant que je jouoîs ainsi des farces de ses anciennes amours; mais il ne m'en o>-oit dire mot. parce que Clérante trou voit cela trèsagréable. EnPn, ne pouvant plus supporter nos railleries, il se retira pelit à petit de notre fréquentation, et ne vint plus du tout chez nous.
Voilà comme Collinel me servit à tirer vengeance d'un homme qui vérilablement m'a voit autrefois offensé en la plus sensible partie de mon âme. Ce fol, qui avoit de si bons intervalles, nous étoit utile en beaucoup d'autres choses, et quelquefois il tenoit des discours qui nous pouvoieut servir de conseils en nos plus importantes affaires; aussi dit-on que les sages apprennent bien plus des fols que les fols ne sçauroient apprendre des sages. Qui me pourra nier que ses paroles ne fussent autant d'oracles, quand l'on aura ouï ce que je vous vais raconter ?
Un jour, étant dans la chambre de Clérante, il vit un cour~ tisan flatteur qui importunoit son bon seigneur, avec des prièl'cs li'cs-humbics de lui faire avoir corl^iine chose qui étoit
DM FRANGION. ±M
cti £4t puissance. 11 Lire un biscuit de sa pochelte, et lo iiiuiUic à un petit chien qui étoit là; le chien saute dessus lui, le ilaltc et le feslie eu branlant la queue, comme pour lui demander le morceau qu'il tenoit. 11 hausse son bras tant qu'il peut, cl, avec une voix extnvagante s'écrie à tous coups : Que gagnes-tu de me i'aire fête? tu ne l'auras pas. Donnez -le-Iui, CoUinet, dit Glérante en le regardant, il l'a bien mérité par ses caresses. Je vous imite, mon bon seigneur, je vous imite, repartit Collinet. En quoi m'imites-tu? repiit Glérante. En ce que vous vous laissez bien prier et bien flatter auparavant que d'accorder quelque chose k cet homme qui parle à vous, répondit Collinet : c'est un plaisir très-doux que de se voir ciircssc; je ne suis pas d'avis que nous nous en privions sitôt : le moyen qu'il faut garder pour nous y maintenir, c'est de ne donner ce que Ion nous demande que le plus tard que nous pourrons; dès que nous l'aurons donné, l'on ne nous courtisera plus, je m'en vais vous le faire voir. Aussitôt il jette le biscuit au chien, qui s'enfuit le manger sous un lit, puis il revient comme pour en demander encore. 11 retourne à ses mêmes caresses, dit Glérante, tu l'as à tort accusé d'ingratitude. Après avoir reconnu que je n'ai plus rien à lui bailler, il me laissera incontinent, repartit Collinet. £n disant cela, il ne lui donne rien qu'un coup de pied, qui le fait éloigner de lui, sans avoir de l'envie de le venir caresser encore, combien qu'il le rappelât doucement. Considérez tous ces gens-ci qui vous viennent voir, dît-il après à Glérante, ils sont de l'itumeur de votre chien, prenez-y bien garde. Celui qui étoit là n'étoit pas bien obligé à Collinet, qui fut cause que son maître, sçachant qu'ordinairement les fols prophétisent, fit beaucoup d'estime de sou avertissement et devint extrêmement bon ménager. Des troubles s'élevèrent en ce temps- là en France; Glérante^ fut des prindpaux d'un parti que firent plusieurs malcontens. Collinet ne se plaisoit point parmi la guerre, où l'on l'avoit attiré; il découvrit ce qu'il en pensoit à Glérante, comme il sortoit d'une chambre où l'on venoit de tenir conseil avec des hommes d'État. Mon bon seigneur, dit-il, ces conseillers sont des personnes de robe longue, qui n'ont jamais vu les batailles qu'en peinture et par écrit; s ils s^étoicnl trouvés en
' C'est évidemment le masque de Gaslun d*Orlcans.
ÎH HISTOIRE COHlQCË
personne à (|aelqn'unei ils ne tous persuaderoient pas, oomnie ils font, d'éTiter la paix : ils sçauroicnt les déscrfations qui arrivent en un combat; l'un a les bras coupés, l'autre a la tétc fendue, quelques-uns sont foulés aux pieds 'des chevaux, cl la plupart meurent comme enragés. Je vous le représente d'autant que je ne crois pas que vous vous soyez trouve non plus qu'eux en ces affaires-là : vous n'en êtes pas à blâmer pourtant; car quelle gloire y a-tp-il? Le plus brave homme du monde est souvent jeté par terre avec un coup de mousquet qu'un coyon a tiré pour faire son apprentissage. Si César, Alexandre, Amadis et Gharleniagne vivoient maintenant, ils n'iroieut pas si volontiers au combat comme ils ont fait autrefois. Aussi leurs sujets, ayant aflaire de leurs personnes, les enipécheroient de se mettre en un si grand hasard Pour moi, j'aime mieux voir tuer des poulets que des hommes : retournons-nous-en à Paris faire bonne chère; il vaut mieux voir des broches que des piques, des marmites que des timbres *, et tous les ustensiles de cuisine que ceux de la guerre. Votre exercice est d'aller voir si le canon est bien pbcé, et si toutes les troupes sont bien campées ; mais, à la ville, vous irez voir les dames, avec qui vous prendrez des passe-temps bieu plus aimables.
Encore que Glérantc tournât en risée tout ce discours à l'heure, si est-ce que depuis il en fit son profit, comme d'un secret avertissement que lui donnoit le ciel par un liomme qui, au milieu de pa frénésie, avoit des raisons aussi prcignantes * que celles des plus profonds philosophes.
Ija paix étant faite, nous nous en revînmes a Paris, où Cléranle, allant voir la belle et bien disante Luce, trouva en elle des charmes plus puissans que jamais, et, son humeur étant alors fort susceptible de passion, il devint éperdument amoureux d'elle; si bien qu'il ne bougeoit plus presque de son logis. 11 lui amena un jour GoUinet, l'ayant fait mettre en ses goguettes par le moyen de deux ou trois verres d'un vin de singe ', qu'il lui avoit feit boire.
* Cordes à boyau placées sous la caisse du tambour, ei qui servent i\ en bander la peau.
* Pressantes,
^ Viu qui fait gnmliader, niais non grimacer, comme on le |K)ui'rait croire.
DE FRAMCION. 245
Il coBtemploit tantôt cette beauté, qui lui plaisoit infinimeut, et tantôt son roailrc, qui la contemploit encore davau' ta|;e : il voyoit que Clérante jeloit les yeux de travers sur le sein de Luce, afin de voir ses tetous entre la petile ouverture d'un mouchoir de col, qui lui causoit beaucoup d'ennui. Collinet, le reconnoissant, prend les ciseaux d'une fille de chambre, et, s'étant approché tout doucement de Luce, il lui coupe les cordons, dont le mouchoir étoil attaché, et le lui ôte après. Elle se retourne pour le blûmcr de son impudence, et tout aussitôt il lui dit : Vous avez tort, mademoiselle, de cacher à monsieur ce qu'il a tant d'envie de voir; laissez-le regarder tout son saoul. Davantage, si vous me croyez, vous souffrirez qu'il y touche. Vous voyez, dit Clérante, je ne manque point d'avocat, car ma cause est si bonne, qu'il y a presse à la défendre; néanmoins je ne suis pas assuré de la gagner, d'au* tant que vous êtes Juge et partie. Si ferez-vous bien, repartit Luce, car votre avocat use de la rude violence de ses mams plutôt que de la douce persuasion de sa langue. Clérante, qui voyoit bien que Luce n'étoit pas contente de cette action, lui dit à l'oreille l'humeur du personnage, à qui les plus grand.« princes pardonnoient bien d'autres excès. £n un moment elle fut rapaisée, et fut très-aise d'avoir l'entretien du bon CoUinet, dont elle avoit déjà ouï parler à plusieurs personnes. Clérante, lui en voulant donner du plaisir, lui commanda do faire quelque discours pour entretenir la compagnie, qui avoit ou! estimer son bien dire. Ayant pris une chaire pour s'asseoir, il commença incontinent de cette sorte, avec des actions et des tournoiemens d'yeux admirables : Mademoiselle, votre mérite, qui reluit comme une lanterne d'oublieux ^, est tellement capable d'obscurcir l'éclipsé de l'aurore qui commence à paroître sur l'hémisphère de la Lycantropte, qu'il n'y a pas un gentilhomme à la cour qui ne veuille être frisé à la Borelise pour vous plaire; votre teint surpasse les oi* gnons en rougeur; vos cheveux sont jaunes comme la merde d'un petit en&nt; vos dents, qui ne sont pomt empruntées de la boutique de Carmeline ^, semblent pourtant avoir été faites avec la corne du chausse-pied de mon grand prince; votre bouche, qui s'entr'ouvre quelquefois, ressemble au trou
* MarchaDd d'oubliés.
* Dentiste qui opérait sur le pont Keuf, en Tace du cheval de hron^^î
ill HISTOIRE COMIQUE
d'im tronc des pauvres enfermés; enfin Phébos, étant à souper à six pistoles pour tête, chez la Gotffier ^, n'a pas mangé de meilleurs pâtés de béatilles^ que ceux dont j'ai tâtc tantôt : aussi dit-on que, comme Achille traîna le corps du fils d« Priam à l'entour des murailles de Troie, ainsi maint courtisan, afin d'être installé en la faveur, donne maints coups de chipeau à tel qui mériteroit plutôt les étrivières. Je ne sçais pas ce que vous voulez cx>nter, dit Gérante; dites-moi, GoUinet, n'avez-vous pas entrepris de discourir sur les perfections de mademoiselle? que ne parachevez-vous votre dessein? Je m'y en vais, répondit-il : Or bien donc, belle nymphe, puisqu'il vous faut louer, je dis que vous m'avez captivé, c'est assez; car vous ne me captiveriez pas, si vous n'aviez pins d'appas que la Normandie n'a de pommes. Hélas 1 je puis bien confesser tout, car je me meurs. Le diable vous emporte par avancement d'hoirie, mademoiselle, si je ne suis pins amoureux de vous qu'un gueux ne l'est de sa besace : quand je vous vois, je suis ravi comme un pourceau qui jMsse dans du son. Si vous voulez, malgré Roland et Sacripant, vous serez mon Angélique et je serai votre Médor; car il n'y a point de doute que la plupart des seigneurs sont plus chevaux que leurs clievaux mêmes. Ils ne s'occupent à pas un exercice de vertu, ils ne font que remuer trois petits os carrés dessus une table, et je ne dis pas tout. Dernièrement, avec une lunette d'Amsterdam, je vis jusqu'à une île où vont les âmes de tous ces faquins, niétamorpliosés en monstres horribles. Quant aux demoiselles, elle se font fretinfretailler sans songer à pénitence; l'on les culbute dans les antichambres, dans les galetas, sans songer si le plancher est dur, et l'on leur fourre je ne sçais quoi sous la cotte, c'est leur buse que je veux dire.
La fin de ce beau discours fut la chanson de : Tant vous al^ lez doux, GtiUlemette, et celle de : YoM me la gâtez, avec Pimpalo, qu'il chanta à gorge déployée; tellement qu'il étourdit de telle sorte Clérante, qu'il le fit taire, et lui commanda de se servir d'un autre entretien plus modeste II recommença donc des discours à perte de vue, où il enti^mêloit toujours qncl-
* « Célèbre pâtissière qui, la première, s^avisa de traiter par tèl<>. • Tallemant.
• IVlilPS viandes délicates.
ques vérités de )a coyr qui &isoieQt rire la compagnie. 11 y eut un je ne sçais qui d'homme de ville, vêtu de satin noir, qui survint, et ne reçut pas volontiers quelques injures qu'il lui fit, comme de dire à Luce qu'il avoit la mine d'une mé~ daille antique de cocu, et que son nez étoit fait en tresse; il le tira à l'écart, et lui dit tout bas, de peur que Glérante, l'oyant, ne s'en irritât : Maître sot, vous contrefaites l'insensé; si vous aviez affaire à moi, je vous ferois bien retrouver votre esprit à coups de verges. 11 fallut qu'il s'en allât aussitôt, au« trement GoUinet, qui eutroit en fougue, lui eût fait un mauvais parti. Dès qu'il fut de retour, il me conte son aventure que j'entendois bien du premier coup, encore qu'il y eût bi.n du coq-à-l'âne en ses discours. Je lui promis, sur ma toi, que je loi ferois tirer vengeance de son ennemi, encore que je ne connusse pas celui à qui il en avoit. Tout à propos, un soir qu j j*étois à pied dans les rues avec mes gens, et lui aussi à ma suite, j'aperçois de loin un trésorier qui depuis peu m'avoit retenu la moitié d'un3 somme que j'avois à prendre sur lui. Pour le faire accommoder comme il méritoit, je le Duintre à Gollinet, et lui dis que c'est infailliblement son bomme. Lui, qui me croit, se met promptement un armes, prenant deux œufs à une fruitière, qu'U lui jette à la face, et lui en gâte sa digne rotonde, qui étoit redressée comme la queue d'un paon; davantage il lui baille un demi^-quarteron de coups de poing dans le nez, qui le font saigner comme un 1 œuf que l'on assomme. Je passai tout outre sans regarder seulement derrière moi, afin que l'on ne jugeât point que j'eusse part à cette folie- là. Mes laquais ne me suivirent pas de si près, ils n'avoient garde; ils aimoieut bien mieux assister Gollinet, contre qui le financier prenoit le courage de se revancbcr : ils assaillent l'ennemi à coups de bâton, tandis que notre fol, se reposant, les regarde faire, et dit : Vous iU2 me menacerez plus de me faire fouetter qu'il ne vous en souvienne, maitre vilain. Les bourgeois, qui connoissoient le trésorier, s'assemblent et sont prêts à se je'.er sur mes laquais, qui, pour éviter leur fureur brutiilc, qui leur a fait prendre la lialleijarde enrouillée, disent : Messieurs, ce coquin a offenst'; co gentilhomme de Glcranle, que vous voyez. Oui-da, < il Golliuet, je suis gentilhomme de Glérante. Au nom de ce seigneur fort respecté, l'on s'arrête un ^leit, et mes gens
iMi HISTOiBB COMIQUE
s'écoulent doucemeoti hissant lenr etincnri tout on sang CoUinet me serroit ainsi à punir plusieurs faquins qui se venoient plaindre en vain de lui à Clérante; car ils n'avoient autre réponse, sinon qu'il ne falloit pas prendre garde aux actions d'un insensé. 11 y en eut une fois un qui lui dit, comme par réprimande, qu'il devoit le tenir enfermé dans la maison, afin qu'il ne fit plus d'afl'ront à personne dans les rues; j'étois présent alors; et, voyant que Clérante, n'ayant pas ce discoursJà agréable, songeoit comment il y pouiToit répondre, je lui dis : Monsieur, quoi que l'on vous dise, n'enfermez jamais votre fol que chacun ne soit sage; il sert merveilleusement à combattre l'orgueil de tant de viles âmes qui sont en France, lesquelles il sçait bienconnoître, par une faculté que la nature a imprimée en lui. Clérante, approuvant ma rai^ son, méprisa l'avis que l'on lui donnoit, et CoUinet, plus que jamais, rôda les rues avec un vêtement fort ricbe, qui ne le laisoit prendre que pour quelque baron. Ainsi l'on étoit bien étonné, lorsqu'il tomboit dans le centre de sa folie.
En ce tcmps'là, les attraits de I^uce, captivant de plus en plus Clérante, le forcèrent à chercher du remède, et d'autant qu'il sçavoit que j'étois deb mieux entendus en matière d'amour, il me voulut découvrir librement sa passion, que j'avois déjà assez connue. En après, il me dit que ce qu'il avoit envie de m'employer en cette chose-là n'étoit pas qu'il ne fit estime de mon mérite plu8 que de celui de tous les hommes dn monde; qu'il ne vouloit pas imiter la plupart dei courtisans, qui mettent de telles affaires entre les mains de personnes abjectes et ignorantes; qu'il sçavoit qu'il étoit besoin d'être pourvu d'un grand esprit en une pareille entreprise, et que les amans doivent eslinicr comme leurs dieux tutélaires ceux qui les font parvenir an bien qu'ils souhaitent. Ces propos, qui étoient à mon avantage, nie convièrent à lui promettre de l'assister en tout et partout; car je ne soupirois qu'après les doux plaisirs auxquels j'étois bien aise de le voir s'oceu> pcr. D'ailleurs Luce avoit une demoiselle à sa suite, appelée Plenrance, belle par excellence, dont j'étois devenu infini* ment passionné, ce qui me faisoit plaire à aller souvent de> dans leur maison. Véritablement cette suivante avoit, à mon jugement, plus d'appas que sa maîtresse, qui étoit fort noire nu prix d'elle. Je ne s^is contment Luce la gardoit. si ce n'est
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qu'elle se iioii sur les gentillesses de son esprit, qui étoient s^ssez capables d'empêcher qu'elle ne fût la moins prisée par ceux qui parleroient à toutes deux.
Je conseillai à Glérante de n'aller plus chez cetlc demoiselle jusques à tant qu'elle fût prête à lui accorder la faveur qu'il désiroit; d'autant que, pour se maintenir en bonne réputation envers chacun, il ne falloit pas qu'il fit paroitre quelque chose de ses amours, vu que la sottise des hommes est si grande, qu'ils prennent tout d'un autre biais qu'il ne faut et croient que les plus visibles raai*ques d'une belle âme soient celles d'une dilTorme. II n'avoit garde de me contredire, car j'étois son seul oracle, et, malgré tous les hommes du monde, il se délibéroit toujours de suivre mes conseils»
Ayant donc résolu de se priver pour quelque temps de la fréquentation de Lnce, comme je vous ai tantôt dit, il fut question de trouver des cxpédiens pour manifester sa passion davantage qu'il n'avoit fait par le passé. Il trouva bon de lui envoyer une lettre d'amour, qu'il me donna charge de dicter, parce que, pour ne le flatter aucunement, ses discours n'étoient pas assez polis pour les envoyer à Luce, dont l'esprit étoit la politesse même : je lui dis que je ferois ce poulet d'une telle façon, qu'en l'adressant à sa n^ailresse sa grandeur ne recevroit point de tache, et qu'il témoigneroit une aïïeotîon plus gaillarde que sérieuse, parce qu'il ne seroit pas séant qu'il s'asservît jusques à faii*e paroitre les transports qui se trouvent ordinairement dans les paroles des vrais amoureux. Je m'en vais vous dire le contenu de la lettre :
« Si vos beautés n*étoient extrêmement parfaites, vous n'auriez pas pu me charmer, vu que j*avois fait vœu de garder toujours lua franchise. Recoonoissez, rare merveille, le gain que vous avez fait, et eu rendez grâce à vos mérites. Sopgez aus^i que les dieux ne vous ont pas départi cette prérogative, d'embraser tous les rœurs d'amour, sans en voir jamais une seule étincelle dedans le vôtre. J'ose bien dire qu'ils seroient injustes, s'ils Pavoient fait. A quel sujet vous auroient-ils donné tant de perfections, s*iis ne vous avoieut pas enseigné les moyens d'en jouir? 11 faudroit donr que ce fût pour gehenner les mortels, en leur faisant voir un ctief-d'œuvre de leurs mains, et leur ôtant quand et quançl l'espérance de le posséder, combien qu'il engendrât en eux beaucoup de désirs. Me soyez point cruelle à vous-même, en perdant le temps •jue vous pouvez extrêmement bien employer. Vous n'avez fait jus-
UB niSTOIl.E CONIQDE
qu*ici l'aoïoiir que de paroles ; fàilcs-Je maifitenaDt par eCBet avec moi, qui soupire après Theure que tous eu prendrez la résolution. S'ous goûterez de nouYelles délices, dont possible tous ne faites point d'état, ne les ayant point encore expérimentées. Nous passerons les journées en caresses, en accolades et en baisers; vous recevrez de moi des hommages qui vous empliront de gloire et de plaisir Je me montrerai si prompt et si vif à vous rendre les plus grands services que les amoureux puissent promettre, que vous serez plus coolente que je ne vous pois Itgurer. Suivez mon conseil, chère Luoe, ma lumière; résolvez-vous, comme je vous ai dit, à essayer des voluptés de l'amour, afin de ne point garder inutilement les présens de la nature. Si vous avez tant soit ]k*u de connoissance de l'afTection que je vous porte, je ne doute point que vous ne me choisissiez pour vous foire sentir quelles sont les douceurs dont je vous parle. »
Avec cette lettre, je donnai encore des vers à Lucc, qui représentoient si naïvement les mignardises de rameur, que la plus bigotte femme du monde eût été émue des aiguillons de la cliair en les Usant. Je vous laisse à juger si cette galante demoiselle en fut touchée : elle se mordoit les lèvres en les proférant tout bas; elle sourioit quelquefois, et les yeux lui étinceloient d'allégresse. Moi, qui remarquois .toutes ses actions, j'avois une joie extrême, croyant qu'elle dût rendre quelque réponse favorable à Clérante; mais, au lieu de le faire, elle tourna tout en gausseries, et ne mit point la main à la plume pour récrire à son amant. Néanmoins elle prisa grandement ce qu'il lui avoit envoyé, comme une pièce trèsbien faite, et, connoissant au style, qui ne- lui étoit pas nouveau, et par beaucoup de conjectures, que j'en étois Tauteur, elle ni'alTectionna au lieu ù'alTectionoer celui qui soupiioit pour elle. Tuisque Clérante n'a pas l'esprit de me représenter kii-nicme les plaisirs de l'amour, disoit-elle à part soi, c'est signe qu'il ne sçauroit me les faire goûter ; quant à Francien, dont la veine me les a traces, je crois qu'il entend des mieux co que c'est; les preuves que je vois de sa gentillesse me churniciit inlinlment. Par les choses qui avinreut depuis, je présume qu'elle raisounoit ainsi.
Soq intention ne me fut point découverte qu'une autre fois, comme je lui parlois de Clérante. Quoi ! Francien, me dit-olte en riant, avez-vous fait quelque vœu au ciel de ne parler jamais pour vous, et de ne procurer que le bien d'ait-
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Inii? Non, mademoiselle, je tous en assure, lui répondis-je; mais ce me seroii une folie de viser au but où mes défauts m'empêchent de parvenir. Il n'y a point de lieu si élevé, répliqua-t-ellc, où vous n'acquériez une avantageuse place, si vous en avez envie. £t si je tâchois d'atleindre jusqnes à vos4)onncs grâces, lui dis-je alors, viendrois-je à bout de mon dessein? Ah! mon Dieu, répondit^elle, ne parlez point de moi, il ne me faut pas mettre pour exemple; je ne suis pas de ces grandes beautés qui s 3 rendent dignes de vous blesser de leurs attraits.
Quoiqu'elle déguisât sa volonté, je connus bien où elle voulait tendre, et lui donnai tant d'assauts qu'a la fin elle se rcn- <}it et me confessa qu'elle auroit pour moi la bienveillance que je la suppliois d'avoir pour un autre. Bien que je n'eusse (loint de passion pour elle, comme pour Fleurance, trouvant une occasion de jouir d'un contentement très-précieux, je me chatouillai moi-même» et, me faisant accroire qu'elle étoit plus belle qu'elle ne m'avoit toujours semblé, je mé blessai le cœur pour elle de ma main propre.
Je la poursuivis de si près, que, me trouvant un soir tout seul avec cite dans sa chambre, elle permit que je la baisasse, que je la touchasse, et que je lui montrasse enfin combien iHoit judicieuse l'élection qu'elle avoit faite de moi pour être non serviteur. Quanti nous eûmes le temps de reconmiencer ce âùux exercice, nous l'employâmes avaricieusement.
Si quelque reformé m'entendoit, il diroit que j'étois un perfide, de jouir ainsi de celle dont j'avois promis à Glérantc «le gagner la volonté pour lui; mais quelle sottise eussé-je faite, si j'eusse laissé écliapper une si rare occasion ? J'eusse mérité d'être moqué de tout le monde : mon plaisir ne me dcvoit-il pas toucher de plus près que celui d'un autre.
Vous pensez, je m'assure, que la jouissance que j'avois de Luce m'empêchoit de songer davantage à s^^ gentille suivante; mais vous êtes infiniment trompé : j'avois enoorç autant de passion pour elle que Ton sçauroit dire, et, en quelque lieu que je la rencontrasse, je ne cessois de le témoigner. Son humeur rétive fut vaincue par mes soumissions et par des pré* sens que je lui fis en secret. Néanmoins elle ne poiivoit trouver, ni moi ïïu>%\, la coiiimodité de me rendre content, car elle nu lM)ugeoit d'auprès de sa maîlresso.
iS() HlSTOlitB COMIQUK
Le ciel Touliit, poar mon bonheur, qu'un joar Lace se mil à «Icviser dans sa chambre avec qtielqtie$;~nnes de ses paren> les qui ne la dévoient quitter «le long^temps. J'éiois entré au logis, et, ayant trouvé Fleurance sur les de^^rés, elle me fit monter à sa garde-robe, où je la baisai tout à mon aise. Je b jetai sur son lit et fis tant d'effort, que je passai bien pins outre : mais la chance se tourna, et le destin se montra incontinent notre adverse partie. Luce, ayant eoTÎe de pisser, sortit de sa chambre, et s'en vint à hi garde-robe où noiis étions, dont elle ouvrit la porte avec un passe-partout. Elle vit sa demoiselle qui, en ravaUant sa cotte, sauta de dessus lo Ut : un vermillon naturel lui couvroit les joues, autant pour la véhémence de notre action que pour la honte qu'elle avoit; outre cela, ses cheveux étoient tout désordonnéis. Luce, en la regardant, lui demanda si elle venoit de dormir. En achevant la parole, elle tire un rideau du lit pour chercher le pot de chambre, et m'aperçoit à la ruelle comme je rattachois mon haut de chausse : elle me demande ce que je fois là, et je lui réponds, sans m'étonner, que je viens de faire recoudre uu pli de mon haut de cliausse par sa demoiselle. Vous deviez aller plus au jour qu'en ce lieu-tii, dit-elle, et à d'autres; à qui vendez-vous vos coquilles? D'un autre côté, elle pren<( garde que sa demoiselle a le sein tout découvert et le ooUet tout détaché, parce que j'avois voulu baiser son t^on : cela lui fait reconnoître entièrement notre forfait. Gomment, petite effrontée, dit-elle à Fleurance, vous faites ici entrer des hommes pour prendre vos ébats ! vous déslioaorez ma mai*- 8onI Âh ! qu'il vous faudroit bien frotter! Si l'on punit pour ce péché-là, répondit résolument Fleurance, étant en cette extrémité, vous avez mérité un aussi grand supphce que moi; et, s'il déshonore les maisons ou l'on le commet, vous avez autant que moi déshonoré la vôtre : je n'en veux rien dire pourtant, car il ne m'appartient pas, et ce n'est pas à moi à songer .comment tout va céans. Je n'ai rien fait toutefois que vous ne m'en ayez donné l'exemple; et, au pis aHer, tout ce que vous sçauriez dire, c'est que, n'étant pas de si grande qualité, il ne m'est pas licite par aventure de prendre les mêmes libertés que vous.
Cette hardie réponse rendit Luce plus honteuse que n'étoil celle à qui elle vouloit faire des réprimandes; et, m'ayant re-
gardé de travet^, elle sortit de la ganle-robe. dont elle relerina rudement la porte. Je ne laissai pas, maigre sa j^ilousie, de bien employer mon temps, et ne quittai Flcurance qu'une heure après : je lui remontrai qu'il falloit achever l'ouvrage que nous avions commencé, et que, quand nous n'eussions rien fait du touf, on n'eût pas laissé d'avoir autant de soupçon de nous. Sa maîtresse, depuis, ne l'osa crier, de peur qu'elle ne découvrît qu'elle cloit coupable du crime dont elle accusoit les autres.
(llérantc, qui m'imporlunoit autant que jamais de la solliciter, par quelque manière que ce fût, de donner du remède à son amour, me contraignit de lui écrire une lettre plus passionnée que la première ; niais je n'osai pas la lui donner moi-même, je la lui fis tenir d'une autre main. Pensant retirer de moi une notable vengeance, elle récrivit à Clérante, avec les paroles les plus courtoises du monde, qu'elle reconnoî- Iroit son affection par des faveurs signalées; et de fait, quelques jours après, l'ayant été voir, il jouissoit d'elle à son souhait, de quoi je fus plus aise qu'elle n'avoit pensé.
Je ne pouvois mettre entièrement mon amour en pas une dame, parce que je n'en trouvois point qui méritât d'être parfaitement aimée; et néanmoins presque toutes celles qui s'ofTroient à moi me charmoient la raison, encore qu'au jugement de tout le monde elles eussent fort peu de beauté. 8i quelque ami me disoit, me voyant regarder une fille : Vous êtes amoureux de celle-là, je le devenois le plus souvent tout ù l'heure, bien (pi'auparavant je n'eusse pas seulement songé si elle étoit attrayante : mais toutes mes affections n'étoienl pas de longue durée, et un objet m'en faisoit onblier un autre. J'avois toujours la connoissance de quelque femme qui étoit de bonne composition, avec laquelle je passois toutes mes envies. Il y avoit pour lors sur les rangs une certaine demoiselle de la ville de Tours, qui étoit venue à Paris pour un procès : c'étoit une galante et une délibérée; si bien que Foii mari, qui avoit les gouttes, l'avoit laissée aller solliciter ses affaires. Un de mes amis me l'ayant fait connoltre, je la trouvai fort à mon goût, et, pour l'obliger à me vouloir du bien, j'employai tous mes amis à lui faire rendre bonne et briève justice. Cette courtoisie, accompagnée de mes cajoleries, la gagna facilement* si bien que je fis d'elle à mon p!at>
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>ir, sans qu'il m'en coûtât beaucoup de cliosc. VcriUblciiieiit elle étoil fort gentille; mais, depuis que je connus i£u'elle il'cloit pas contente d'un seul ami, et qu'elle cummençoit à se laisser aller à d'autres qu'à moi, je ne lis plus d'estime d'elle, et me retirai petit à petit de sa convei*sation, sans songer si ses afTaires étoient vidées, et si elle s'en retourneroit bientôt ou non.
11 y avoit déjà trois mois que je n'en avais point eu de nouvelles, lorsqu'un matin, comme j'étois encore couché, je la vis entrer dans ma chambre, assistée de deux bourgeoises, qui sembloient être des plus anciennes prêtresses du temple devenus. J'étois logé dans un petit corps d'hôtel de la maison de Gérante, qui avoit une petite montée sur la rue, si bien qu'elles étoient venues hardiment jusqu'en haut. Je leur Çi» une réception fort honnête, et. leur ayant fuit donner des sièges proche de mon lit, je leur demandai quelle affaire si pi'csséc les avoit obligées à me venir voir de si bonne heure, vu qu'elles n'avoient qu'à me mander que je les allasse trouver, si je leur pouvois rendre du service. Mon ancienne amie, usant de sa familiarité accoutumée, prit la parole pour les autres, et me dit : Monsiem^ l'occasion qui m'amène ici, c'est qu'étant pressée de m'en retourner à Tours je ne veux pas [mrtir sans vous dire adieu, ayant reçu de vous tant de témoignages d'affection. Je suis bien contrainte de vous venir trouver, puisque vous ne me venez plus voir et qu'il semble que vous ayez oublié celle que vous avez bien daigné aimer autrefois; que, si j'ai amené avec moi ces deux honnêtes dames de ma connoissance, c'a été pour être plus assurée dedans cetle maison-ci, où l'on rencontre diverses sortes de gens. Je la remerciai au mieux qu'il me fut possible de la bienveillance qu'elle me témoignoit, et, pour m'cxcuser de ce que j'avo's discontinué de la voir, je tâchai de lui faire accroire que j'avois été longtemps malade : mais elle me changea bieittôl d'entretien, et, me tirant hors des complimens, elle me dit: Monsieur, afin que je ne hnguisse plus parmi les inquiétudes que j'ai, permeltez-moi que je vous dise en un mot ce que .j'ai sur le cœm* : vous sçavez que, dès les premiers jours que je fus arrivée en cette ville, vous eûtes ma connoissance; je vous accordai toutes les faveurs que peut désirer un homme, et, s'il se pouvoit encore imaginer quelque chose au delà, vous
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i eussiez en aussi facilement. Néamiioius vous n'avez juinuis fait autre chose pout* moi que d'employer un peu vos psis et vos prières à la sollicitation de mon procès, que je n'ai gagné qu'à demi. Où est-ce que vous penseriez trouver des femmes à si bon marché ? Qui plus est, j'ai dépensé mon bien avec vous, au lieu de gagner quelque chose. Vous ne m'êtes guère venu voir que je ne vous aie fait apprêter la collation; et, si j'ai dépensé de l'argent à me bien vêtir, ce n'a été qu'afin de vous plaire. Tout ceb\ m'a fait résoudre à vous venir trouver, pour vous prier que vous récompensiez en un coup toutes mes ))ertes, maintenant que je suis sur mon départ. Mon mari svait le compte de l'argent tju'il m'a bîiillé et de la dépense que je devois faire : que dira-t-il, s'il voit que j'ai beaucoup plus employé qu'il ne m'étoit besoin, et que je me suis ici endettée de tous côtés ? Ce sera par là qu'il commencera à soupçonner que je me suis mal gouvernée, et de ma vie je n'aurai de bien avec lui. Vous, pour c[ui j'ai faussé la foi que j'avois promise à un autre, et qui avez été cause que j'ai si mal ménagé mon bien, n'étes-vous pas obligé de m'acquitter envers mes créanciers ? et, outre cela, sans que je prenne les choses à la rigueur, ne faut-il pas qui3 vous me donniez quelque honnête récompense, pour vous avoir tant favorisé comme j'ai fait? C'est une chose où il n'eût pas même fallu manquer, quand vous eussiez eu affaire à ces vilaines qui se laissent aller au premier venu. Plaindrez- vous ce que vous donnerez à une femme qui ne s'est jamais alrandonnée qu'à vous, et a laquelle vous ne sçauriez reprocher aucun vice dont vous n'ayez été la cause ? Je me rapporte de ce que vous en devez faire à ces dames que voici; elles sont si sages, qu'elles ne vous ordonneront que ce qui est juste.
Cette subtile femme n'eut pas sitôt fini sa harangue, que la plus vieille des bourgeoises me dit : Mademoiselle a raison, vous ne lui devez rien refuser de ce qu'elle vous demande : reconnoissez les plaisirs qu'elle vous a faits; et, quand vous n'y seriez pas obligé, que la compassion de sa nécessité vous touche. Il faut qu'elle s'acquitte de ses dettes avant que de s'en aller : vous avez été pour le moins six mois à la voir journellement; qu'est-ce que te tenue ne mrrite point? Là, donnez-lui seulement trois iniilc francs, je crois qu'elle s'en COI lie niera.
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Comme je vis que ces matoises de femmes éioient venues si hardiment pour m'attraper> je me résolus de me mo<{uer d'elles, et| faisant néanmoins le sérieux, je leur dis : Je confessa, que je suis beaucoup qbiigé à mademoiselle; toutefois je pouvois bien recevoir d'elle plus de faveurs que je n'ai reçu : il y a environ trois mois que je ne l'ai vue, et possible a-t-elle bien fait d'autres connoissances que la mienne; mais cela n'est rien, il n'a pas tenu à elle que je ne Taie vue, et je ne me puis exempter de la récompenser de ce qu'elle a fût pour moi. Je suis tout prêt à la contenter, si vous voulez un peu retrancher de la somme que vous me demandez. Eh bien, ce me dit la plus jeune des bourgeoises, je sçais bien qu'elle ne vous veut pas tyranniser. Elle n'-oseroit plus même ouvrir ta bouche pour parler de la récompense qu'elle vous demande; elle sera satisfaite si vous lui donnez deux mille francs. Deux ;nille francs 1 ce dis-je, et à quoi pensez-vous ? Croyez-vous que je puisse gagner comme les trésoriers, en faisant un trait de plume? Considérez que je suis un pauvre gentilhomme qui n'a que Tépée et la cape; et, puisque mademoiselle veut bien se ranger à la raison, qu'elle modère un peu la taxe. Eh bien» ce dit la première bourgeoise, donnez donc mille francs; mais, ma foi, vous n'en serez pas quitte à moins. Âh Dieu f ce dis-je, c'est me vouloir ruiner, que cela; j'appelle de votre jugement. Alors mon ancienne maîtresse me dit : Puisque vous vous faites si pauvre, je vois bien qu'il faudra que je me contente de cinq cents livres; mais je les veux avoir tout promptement, et nous ne vous donnerons pas seulement la îieeuce de sortir de cette chambre; vous avez bien ici de quoi nous payer.
Gomme je vis qu'elles en vouloient venir ainsi à la rigueur, je me voulus défaire d'elles, et, ne leur pouvant rien faire retrancher de cinq cents livres, je leur dis : Bien donc, vous serez payées tout maintenant. Et, appelant mon petit laquais, je m'écriai : Basque, viens-t'en ici compter tout à cette heure avec moi. Di&-moi ta recette et ta dépense. Combien est-ce que je te donnai d'argent l'autre jour? Yous me donnâtes une pistole, monsieur, répondit mon Basque. Or j'ai dépensé quatre quarts d'écus que j'ai donnés à votre blanchisseuse; j 'ai baillé huit sols à un faiseur de luths, chez qui j'ai été quetir une demi-douzaine de cordes pour votre luth, et il m'a
DE FRAMGiOM. 2S5
fallu donner dix sols au savetier qui a mis des bouts à uics souliers, et puis trois testons à votre empeseuse. £h bien, ee dis-je, combien te reste-t-il ? fais-moi compte rond. Le Basque, tirant l'argent de sa pochette, me répondit :I1 me reste une pièce de cinq sols, monsieur, un demi-teston avec une pièce de trois blancs, un çarolus ', et quelques doubles. Voyez, mesdames, ce dis-je alors, voilà tout l'argent que nous avons, mon laquais et moi, il est bien à votre service, si vous vous en voulez contenter; autrement, je ne sçais pas quel bien vous faire. Mes galantes, se voyant ainsi moquées, commencèrent à m'appeler gueux, pendard et vilain, et me dirent toutes les autres injures qui leur vinrent en la bouche; et, les ayant aussi appelées garces et maquerelles, je fus tout prêt à me lever pour les aller chasser; mais elles ne m'attendirent pas, car elles avoient peur qu'il ne leur avînt pis. Elles descendirent promptement de ma chambre, et ne s'en retournèrent pas toutefois si paisiblement comme elles étoient venues : mon Basque les suivit avec les laquais de Glérante, qui leur firent une infinité d'algarades pendant les chemins; depuis, je n'ai eu aucune nouvelle de pas une d'elles, et, pour me divertir, j'ai fait diversement l'amour d'un côte et d'autre.
Ce que je recherchois surtout, c'étoient des femmes que peu d'hommes vissent, afin de ne point gagner de mal. Pour les ^opSiXç, je les ai toujours haïs; et, de vérité, n'est-ce pas un appétit de chien de s'en aller prendre son plaisir avec la première fiQe que l'on rencontre, laquelle Ion n'a jamais vue, et l'on ne verra possible jamais? J'y allois quelquefois pourtant, par compagnie avec mes amis, et quelquefois aussi moi tout seul, de temps en temps, pour voir comment il y faisoil, et pour me récréer par une diversité de coutentenient. Un soir, ne sçachant donc que faire, je m'en allai chez une maqucrelle qui ne laissa pas de me dire : Desquelles voulez-vous ? encore qu'elle n'eût point alors de filles en sa maison : elle envoya sa servante pour en amener une, qui étoit, à ce qu'elle disoit, la perle de toutes les autres. Il faisoit alors un froid très-rude, et néanmoins la bonne dame n'ayoit ni bois ni chandelle ; elle se chaufi'oit à songer aux fianunes de ses premières amours. Pour moi, je vuulois avoir du l'eu :
' Mouuaie qui datait de Charles VllI él valait dix deuiers.
io6 HI^'TOIItE COMlQtE
je donnai de rai'geDl à mon laquais poui' aller acbetei* un oolrcl et un fagot.' Cependant la dame du logis m'entretînt de mille choses les plus agréables du monde; elle me juroit sa foi naïvement que, depuis que les jours de dévotion ctoient venu^, «Ile n'avoit rien gagné. Elle me demanda si je voulois qu'elle me lit voir quelque jour une des plus belles bourgeoises de Paris. Je lui répondis que j'en serois fort aise, et voulus sçavoir à quel jour cela se pourroit faire. Ma foi, me tUt-elle, j'aurai bien de la difficullé à vous tenir ce que je vous promets : mais quoi, vous êtes galant homme, Û vous faut contenter. La dame que je vous dis a un mari bien jaloux; il ne la laisi-e guère sortir que les fêtes et les dimanches; j'irai lui parler de vous, et possible viendrait-elle ici vous voir l'tm de ces jours (Dieu me pardoime, s'il lui plait], au lieu d'uller à la messe ou à vêpres. Je m'étonnai d'ouïr le discours de cette femme, qui vouloit paroilre dévote et mauvaise en même temps, et cela me toucha l'âme, de sorte que je ne voulus point qu'elle fit venir sa bourgeoise. Ainsi je vous assure que, comme il n'y a rien qui guérisse tant un vi* cieux que le dégoût qu'il a quelquefois de son propre vice, l'un trouve souvent en ces lieux-là des choses qui vous font plutôt haïr les péchés que de vous les faire rechercher; tellement que, lorsque je suis touché de quelque dévotion, à peine nie puis-je repentir d'y avoir été. Je vous en dirois davantage, n'étoit qu'il faut que j'achève mon conte, qui n'est pas des pires. Mon laquais étant revenu avec du bois, je ne voulus point le faire allumer que celle que l'on ctoit allé quérir ne fût venue, aiin qu'elle eût sa part de ma joie. J'attendis pour le moins deux heures a? ec impatience : la maîtresse de la maison ne sçavoit plus quel conte me faire, pour ipe divertir. Enfin, voyant qu'il se faisoil nuit, je ne me voulus plus tenir là pour si peu de chose, et, ne regrettant que l'argent que j'avois employé en bois, je dis que je n'entendois pas que la guepse qui m'avoit tant fait attendre s'en chauffât quand elle seroit venue; et aussitôt, ayant commandé à mon laquais de l'emporter, je m'en allai tout fâché. Au premiei* coin, je lui fis décluu'ger sou fagot et son colret. bien qu'il passât encore par là quelques pcr. onnes de qualité; j'y fis mettre le feu par mon Risque avec un flambeau qu'il alla allumer à une taverne, et je me clwullîai là, moi troisième,
ayant pour compagnie mon laquais et un filou qui s'y arrêta . II a fallu que je vous fasse ce conte-d, puisqu'il m'est venu en la pensée : je vous en ferai beaucoup d'autres, où vous remarquerez de semblables galanteries que je n'ai mises à exécution que pour avoir seulement le plaisir de me vanter hardiment de les avoir faites : ce n'a pas toujours été néanmoins dedans les lieux infâmes que je me suis plu à ces choses; car je vous assure que je ne suis guère retourné depuis aux académies d'amour, parce que l'on trouve ailleurs assez d'occasions de se donner du passe-temps.