Procès , 1. 1, p
à votre Seigneurie un dévouement déjà ancien, vetustam favorem , de plaire en tout, in singulis , à votre Paternité, nous ont fait accéder avec bonheur à toutes les requêtes présentées par écrit ou oralement par les trois docteurs susdits. On a délibéré sur le sujet principal, longuement, mûrement; d’un consentement unanime, l’on s’est rangé aux qualifications écrites qu’apporteront les docteurs susnommés. Ils les expliqueront verbalement, ainsi qu’ils y sont autorisés par les lettres au roi dont la copie est incluse avec les présentes ; docteurs exceptionnellement méritants ; leurs travaux dans cette affaire leur méritent particulière recommandation auprès de votre révérence. Que sa Paternité poursuive sans se lasser l’ouvrage commencé, jusqu’à ce que, ainsi qu’il est de droit, tant d’offenses soient dignement vengées,. que cesse parmi les peuples une édification qui est une iniquité et un scandale ; cesset iniqua scanda-
LOSAQUE ÆD1FICATIO POPULORUM1.
L'iniquité s’égorge toujours par ses propres mains, a dit quelque part Joseph de Maistre. C’est le cas de le répéter. L’Université avoue que la Pucelle a pour elle le monde occidental presque tout entier; elle avoue que c’est là que se trouve le bercail très chrétien, ovile chris tianissimum , c’està-dire l’Église; et elle n’hésite pas à prononcer que l’Église presque entière est empoisonnée, infectum manifestatur ! L’œuvre de Jésus ne subsiste que dans l’Université de Paris. S’il est quelque chose d’avéré, c’est l’intégrale virginité de la Pucelle, de nouveau constatée à Rouen par la duchesse de Bedfort; pour l’Université de Paris, comme pour Cauchon, Jeanne est la femme que l’on ose appeler la Pucelle, millier ilia quæ puella vociferatur . Le Maître a dit que l’on reconnaissait l’arbre à ses fruits ; le fruit de l’apparition de Jeanne, c’est l’édification des peuples, les docteurs le constatent ; mais à leurs yeux, c’est une iniquité, c’est un scandale ; cesset iniqua scandalosaque ædificatio populonim . Comment l’iniquité pourrait-elle mieux s’égorger de ses propres mains? Et les termes semblent leur manquer pour s’identifier avec le grand coupable qui va consommer le forfait ! ils le poussent dans sa voie ; ils lui tressent des couronnes pour tout ce qu’il a fait et pour tout ce qu’il va faire!
Durant ce temps la victime s’avançait sur le chemin de son Calvaire. Quand on pense au pressoir de tortures physiques et morales auquel elle était soumise, quand on la voit privée du réconfort des sacrements et du culte public, le premier besoin de son âme sainte; l’on n’est pas étonné de la maladie qui mit sa vie en péril dans les premiers jours d’avril ; l’on est surpris qu’elle ait pu survivre. Les Anglais voulaient la jeter toute vive dans le bûcher; elle fut soignée, et du 5 avril au
i. Procès , t. I, p. 408.
LA PUGELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS
2 mai, le procès ne relate qu'un boniment caritatif qui lui fut administré dans la prison. On le redoubla le 2 mai près de la grande salle du château. Le 9 mai on essaya d’ébranler le courage de l’accusée en étalant devant elle les instruments de torture; sa fermeté d’âme grandit avec les menaces.
Cependant Cauchon ne voulait pas pour complice la seule Université de Paris; il tenait à se couvrir de l’autorité de tout ecclésiastique gradué qu’il espérait devoir être assez timide ou assez complaisant pour s’associer à son forfait. Tel ne fut pas le célèbre canoniste Loliier; il se trouvait de passage à Rouen; Cauchon voulut connaître son sentiment; Lohier énuméra quelques-uns des vices de la procédure; mais il sentit si bien à quoi l’exposait sa franchise, qu’aussitôt après il sortit de Rouen; il prit le chemin de Rome; il y mourut doyen du tribunal de la Rote. C’était alors le premier tribunal du monde; et cela dit assez la valeur de celui qui y occupa le premier rang1. Le chanoine Ilouppeville, aussi courageux que Lohier, fut moins prudent; il resta à Rouen ; il fut jeté en prison et n’échappa à supplice pire encore que grâce à de puissantes intercessions2. Le chanoine Fontaine avait d’abord été investi de la confiance de Cauchon ; sa conscience se révolta des complaisances qu’on exigeait de sa docilité ; il prit la fuite pour éviter le châtiment réservé à sa probité3. Isambart de la Pierre, de l’ordre des Prêcheurs, suggéra à l’accusée une réponse qui, en faisant disparaître une équivoque, mettait en pleine lumière la parfaite orthodoxie de la jeune fille; il fut l’objet de menaces de mort, et n’échappa que grâce à l’entremise de son confrère, Le Maître, le sousinquisiteur, forcé de siéger à côté de Cauchon4.
Ces faits étaient connus à Rouen, lorsque Cauchon soumit aux docteurs, licenciés et bacheliers de Normandie, les XII articles qu’il avait envoyés à l’Université de Paris. On conçoit aisément sous quelle impression les avis furent formulés. Beaucoup de consulteurs s’en rapportèrent aux doctes personnages qui entouraient les deux juges. Presque tous firent des concessions. Les bacheliers Minier, Pigache, Grouchet refusèrent de se prononcer; c’est aussi la conclusion embarrassée de Jean Basset, official de Rouen. Le bachelier Rodolphe Sauvage, tout en qualifiant durement chacun des articles, termina par la vraie solution, le renvoi au Saint- Siège* Le vénérable évêque d'Avranches, saint Avit, l’indiqua hautement et clairement; il déplut souverainement et Cauchon défendit que sa consultation fût mentionnée5.
1. Procès , t. II, p. 11, 341, 203, 232 ; t. III, p. 58, 138.
2. Ibid., t. II, p. 354, 252, 349, 336,364, 370; t. III, p.30, 150, 172.