CHAPITRE VI
Sommmaire : I. — Scène da cimetière Saint-Ouen. — Cauchon arrive avec une double sentence, désireux d’un semblant de rétractation. — Jeanne pressée de la faire. — Appel h Rome. — Réponse des docteurs, ses énormités. — Efforts pour obtenir l’abjuration prétendue. — Ses suites.
II. — Les vêtements d’homme repris le 27 mai. — A la suite de quels attentats. — Procès-verbal mutilé. — Frayeur du greffier. — Joie de Cauchon. — Jeanne déclarée relapse. — Avis de l'abbé de Fécamp et de la majorité des consulleurs.
III. — Jeanne communiée le matin du supplice. — Menée à son Calvaire. — Les considérants de la sentence. — Grande victoire de Jeanne.
IV. — Précautions des meurtriers. — Murmures sévèrement punis. — Actes posthumes. — Lettres pleines d'imposture à la chrétienté, aux pays de domination anglaise. — Lettre de garantie à tous les coupables. — Combien accusatrices de ceux qui voulaient en bénéficier.
V. — Lettre au Pape et aux Cardinaux. — Réflexions sur cette lettre. — L’Université de Paris plus coupable et plus odieuse que les Anglais. — La cause des ténèbres répandues sur la partie la plus belle de l’histoire de Jeanne. — L’universitaire et chancelier Chuffart, faussement appelé le bourgeois de Paris, le plus haineux des chroniqueurs.
Le lendemain, jeudi d’après la Pentecôte, la foule sc pressait au cimetière Saint-Ouen, autour de deux échafauds, l’un fort étendu, l’autre plus restreint. Jeanne fui amenée au milieu de deux haies de soldais et prit place sur ce dernier; Cauchon et un nombreux clergé s’assirent sur le premier.
Cauchon venait muni d’une double sentence. Par l’une, Jeanne déclarée convaincue d’hérésie devait être abandonnée au bras séculier. Elle devait être prononcée, si l’accusée maintenait ses affirmations. La seconde lui serait appliquée si elle se rétractait. C’était une pénitence canonique déterminée par le juge. Cauchon désirait une rétractation, non pas dans l’esprit de l’Eglise qui veut que le pécheur se convertisse et nullement qu’il meure, mais parce que rien n’était plus utile pour le but qu’il
poursuivait : déshonorer Jeanne avant de la livrer au supplice. Tant que la jeune fille persévérait à se dire envoyée par le ciel, rien n’était acquis, et la mort ne faisait que rendre plus éclatantes les merveilles de sa vie. Seule, une rétractation par laquelle Jeanne avouerait avoir été trompée par ses voix, ou avoir rempli un rôle de fourberie, pouvait dissiper la réprobation qu’imprimait à la cause anglaise le ciel lui-même, parlant par la voix de la Pucelle; seule, une rétractation justifiait racharnement avec lequel Cauchon et ses séides avaient poursuivi la céleste envoyée.
Il fallait une abjuration au prévaricateur, ne fût-ce qu’une apparence et une ombre. Erard fit la prédication emportée dont il a été déjà parlé; Jeanne, a-t-il été dit encore, interrompit une fois le faux prêcheur, et fut blâmée par ses voix pour ne l’avoir pas fait plus souvent. A la suite s’établit le dialogue suivant, qui sera relevé par tous les mémoires pour la réhabilitation et que les historiens ne sauraient étudier de trop près. Erard s’adressant à la victime lui tint ce langage :
« Vous voyez ici messeigneurs les juges, qui plusieurs fois vous ont sommée et requise de soumettre vos faits et vos dits à notre sainte mère Église; ils ont jugé qu’en ces dits et faits étaient plusieurs choses qui, ainsi qu’il a semblé aux clercs, n étaient ni à dire ni à soutenir. — Je vous répondrai , repartit Jeanne. Quant à la soumission à V Eglise , je leur ai dit sur ce point : que toutes les œuvres que fai faites , que tous mes dits soient envoyés à Rome vers notre saint père le Pape , auquel et à Dieu premier je m'en rapporte l. »
Ce n’était donc pas une concession nouvelle que faisait la Pucelle; elle ue fait que rappeler une réponse déjà faite souvent, c’est le sens évident de ces mots : je leur ai dit. L’appel au Pape se trouve en effet consigné dans les séances précédentes, mais d’une manière moins explicite. C’est que nous les témoins do la réhabilitation qu’il est arrivé à Cauchon d’en interdire l’insertion au procès-verbal. Jeanne continua :
« Les dits et les faits, je les ai faits de par Dieu; je n'en charge quelque personne que ce soit , ni mon roi, ni tout autre, et s'il y a quelque faute, elle est à moi et non à un autre1 . » Touchante sollicitude! incomparable magnanimité! elle oublie son propre péril ; en affirmant pour la millième fois la divinité de sa mission, elle ne veut pas que cela serve de prétexte à inculper son roi, sa nation, ni quelque autre que ce soit. Elle répond ainsi aux invectives du prêcheur contre Charles VII et le parti français.
Le dialogue continue : « Voulez-vous révoquer ceux de vos dits et