III. — Préambule de cet écrit. — Ses divisions
La calomnie, toujours si puissante, le devient beaucoup plus, lorsqu’elle porte sur des faits au-dessus de notre nature, et par eux-mêmes peu croyables. Que n’est-ce pas lorsqu’elle se présente sous couleur de chose jugée ; jugée par des hommes revêtus d’un caractère sacré, s’appuyant sur l’autorité de la première école du monde? C’était le cas pour la condamnation de Jeanne. Comment ne pas concevoir des doutes? comment ne pas être ébranlé? L’on se rappelle que les lettres du roi d’Angleterre avaient inondé la chrétienté. Non seulement elles travestissaient l’histoire de l’héroïne; elles présentaient la sainte fille comme se démentant ellemême, et s’accusant d’avoir été victime de rillusion. De toutes les preuves, la plus irrécusable est l’aveu du criminel.
L’assemblée de Bâle contribua à répandre l’imposture. Les principaux bourreaux, les Courcelles, les Erard, les Beaupère, les Loyseleur partirent aussitôt après l’exécution, et répandirent dans leurs cercles le récit menteur de la double abjuration. Une preuve de l’effet de ces narrations trompeuses, c’est le prieur des Dominicains de Bâle, Jean Nider. Jean Nider
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
était un des plus recommandables fils de saint Dominique de son temps, à une époque où Ton trouve des Frères Prêcheurs dans toutes les grandes affaires de l’Église. Ces gardiens de la foi, en sentinelle autour de l’Arche, furent bien représentés par le chien tenant un flambeau dans la gueule, image sous laquelle la mère du grand Patriarche vit l’enfant dont elle allait devenir la mère. L’on ne serait pas hors de la vérité en affirmant que sur dix inquisiteurs neuf sont dominicains. On les trouve en cette qualité dans l’histoire de Jeanne au commencement, au milieu et à la fin.
Jean Nider a consacré une page de son Formicarium à la Pucelle. Il rapporte en fort bons termes l’effet produit par Jeanne dans toute la catholicité; cependant, en conclusion, il la range parmi ces sorcières dont il était le grand exterminateur. Ce qui lui a fait rejeter le sentiment favorable à la Pucelle qu’il semble avoir d’abord embrassé avec le reste de la catholicité, c’est l’autorité de l’Université de Paris, ce sont les lettres du roi d’Angleterre, et surtout ce qu’il a appris de maître Lami, ce député de l’Université de Paris à Bâle, que nous avons vu travailler ardemment avec Courcelles à la déposition d’Eugène IV. Rien de plus naturel que des entretiens à ce sujet avec le docteur parisien ; les commissions du concile se réunissaient dans le monastère, dont Nider était le supérieur.
L’imposture cependant, avec quelque appareil quelle fut ourdie et disséminée, n’obtint pas plein triomphe dans le parti français ; témoin l’histoire d’une aventurière, qui pendant quelque temps se fit passer pour Jeanne échappée miraculeusement au bûcher, et trompa jusqu’aux frères de la Pucelle. Charles VII la démasqua en lui demandant l’objet des fameux secrets1.
Dieu n’avait pas fait une merveille unique dans l’histoire, pour que le souvenir en fût effacé ou perverti dans la suite des âges. Rome et les théologiens attachés à Rome devaient dissiper tant de ténèbres condensées, et mettre l’histoire de la Pucelle dans un jour tel qu’aucun personnage ne peut en revendiquer un pareil. Ce n’est pas assez des historiens ordinaires que Jeanne possède nombreux, variés, à l’égal des conquérants les plus fameux; à la réhabilitation, cent vingt témoins, ayant presque tous vu, entendu l’héroïne, ayant joué un rôle à ses cotés, mêlés aux diverses périodes de sa vie, viendront sous la foi du serment dire ce qu’ils ont vu et entendu; et ce qu’il y a de plus éclairé dans l’Église discutera les faits à la lumière des enseignements de la foi. Ce sont ces travaux que le pré-* sent volume doit principalement faire connaître.
\ . Procès , t. IV, p. 502.
CHARLES VII ENTREPREND LA RÉVISION DU PROCÈS
Charles VII entra à Rouen le 20 novembre 1449. Il n’oublia pas celle qui lui avait mis la couronne sur le front. Il pouvait entendre les témoins de la passion et du martyre, voir les pièces du juridique assassinat, il savourait la réalisation des promesses qui lui avaient été faites. C’était bien lui qu’on avait voulu frapper à travers la victime du Vieux-Marché.
Le 15 février 1450 il donnait la commission suivante :
« Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, à notre aimé et féal conseiller Guillaume Bouillé, docteur en théologie, salut et dilection.
« Comme au temps passé, Jeanne la Pucelle eut été prise et appréhendée par nos anciens ennemis et adversaires les Anglais, et amenée en cette ville de Rouen, les dits Anglais firent faire contre elle un procès tel quel, par certaines personnes à ce commises et députées par eux. En faisant lequel procès, ils firent et commirent plusieurs fautes et abus ; et tellement que moyennant le dit procès et la grande haine que nos ennemis avaient contre elle, ils la firent mourir iniquement et contre raison, très cruellement.
« Et pour ce que nous voulons savoir la vérité du dit procès, et la manière dont il a été déduit et dont on a procédé, nous vous mandons et commandons, et expressément vous enjoignons que vous vous enquériez bien et diligemment sur ce qui vous est dit. Et l’information par vous sur ce faite, apportez-la ou envoyez-la sûrement, close et scellée, par devers nous et les gens de notre Grand Conseil.
« Et tous ceux que vous saurez avoir aucune (quelque) écriture, procès, ou autre chose touchant la matière, contraignez-les par toutes voies dues et que vous verrez être à faire, à vous les bailler pour nous les apporter ou envoyer, pour pourvoir sur ce ainsi que verrons être à faire, et qu’il appartiendra par raison. De ce faire nous vous donnons pouvoir, commandement et mandement spécial par ces présentes.
« Aussi mandons et commandons à tous nos officiers, justiciers et sujets, qu’à vous et à vos commis en icelle affaire, ils obéissent et entendent diligemment.
« Donné à Rouen, le quinzième jour de février, l’an de grâce 1449, (1450), et de notre règne le vingt-huitième1. »
Charles VII commençait ainsi l’affaire de la réhabilitation ; affaire très épineuse en elle-même, plus épineuse encore par les grands personnages
1. Procès, t. II, p. I. En France l’année coiüraençant alors à Pâques, les années datées de janvier, février, mars et parfois avril, sont en retard d’une unité.
LA Pl'CELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS.
dont elle devait amener la flétrissure : un évêque, l’Université de Paris, le gouvernement d’Angleterre. Le monarque la poursuivit avec persévérance. La reconnaissance et l’intérêt lui en faisaient un devoir. Il n’y avait pas encore 19 ans depuis le martyre.
Quel était donc le personnage que Charles VII appelait à l’honneur de travailler le premier à cette grande réparation?
Guillaume Bouillé fut un des plus distingués théologiens de son temps : thcologiæ magister eruditissimus, est-il qualifié dans le Gallia christiana. Il est probable que lors de la condamnation de Jeanne, en 1431 , il se trouvait parmi les étudiants de l’Université; de bonne heure il en occupa les hautes dignités. Proviseur du collège de Beauvais, procureur de la nation de France, il eut son trimestre de suprême magistrature, ayant été élu Recteur le 16 décembre 1439. Les succès le suivirent dans la faculté de théologie; il en devint le doyen, et soutint les prétentions de sa corporation contre les privilèges des Ordres Mendiants.
Bouillé était en même temps pourvu de plusieurs bénéfices. Le principal était un canonicat dans l’église de Noyon. Là aussi il fut doyen dès 1447, assista en cette qualité au concile de Soissons en 1454, et renonça à cette dignité en 1464. Il ne mourut qu’en 1476; son humilité lui fit défendre d’élever aucun monument sur son tombeau.
Charles VII avait une telle estime pour son mérite qu’il le nomma membre de son Grand Conseil, et qu’il l’envoya en mission auprès du Saint-Siège. Bouillé a souscrit la condamnation portée contre les Nominaux en 1473*.
Tel est l’homme qui le premier fut appelé à ouvrir une enquête sur l’assassinat de Rouen. Ordonnée par Charles VII, cette enquête ne pouvait pas avoir un caractère juridique. Jeanne avait été condamnée au nom de l’Eglise ; c’était à l’Église à déclarer qu’on avait profané son nom et perverti sa législation ; le travail de Bouillé devait servir à la mettre en mouvement.
Bouillé entendit sept témoins, tous fort compétents. Leurs dépositions n’ont pas été relatées dans le procès de réhabilitation; mais elles nous sont parvenues. On y entend quatre fils de saint Dominique, Martin Ladvenu et Isambart de la Pierre, présents à bien des séances du procès de
1. Gallia christiana, t. IX, col. 1035. Du Boulay, t. V, p. 441, 601, 875, 931. Qoi- CHERAT, Procès, t. II, p. 1.
CHARLES VII ENTREPREND LA RÉVISION DU PROCÈS. 2 H
condamnation, particulièrement intéressants à cause du rôle de consolateurs de la dernière heure, rempli par eux auprès de la martyre, ainsi que cela a été déjà indiqué. Leurs confrères Jean Toutmouillé et Guillaume Duval, qui les avaient accompagnés dans quelques graves circonstances, parlèrent aussi de ce qu’ils avaient vu. Impossible de trouver des témoins qui fussent dans la nécessité de tout observer plus que le principal greffier Manchon, et l’huissier Massieu. Bouillé les entendit. Une affaire d’intérêt avait fait accourir de Besançon à Rouen le terrible interrogateur Beaupère1. Il fit une déposition dont il a été déjà parlé. Duval, Toutmouillé, Beaupère ne paraissent pas dans les informations subséquentes ; il n’en est pas de même des quatre autres. Il en est qui seront interrogés jusqu’à trois fois encore.
Bouillé reparaît aussi dans la procédure ecclésiastique; il assiste à l’ouverture du procès, interroge quelques témoins à Orléans, et enfin, d’après le Gallia christiana , il prêcha à Rouen le jour même de là réhabilitation, sur ce texte des psaumes : Souvenez-vous des merveilles quelle a opéi'ées et des oracles tombés de ses lèvres; paroles bien choisies; elles l’invitaient à peindre la guerrière et la prophétesse et à insister sur la mémoire que la France et l’histoire devaient en garder.
Bouillé a écrit sur Jeanne un mémoire qui est un des neuf insérés dans l’instrument de la réhabilitation. Quicherat pense que c’est le premier composé sur la matière et qu’il a précédé ceux des théologiens romains ; ce qui est très vraisemblable. L’auteur avait entre les mains le procès de condamnation. Le préambule seulement en a été édité par Quicherat. L’œuvre va être reproduite ici presque dans son intégrité. On en trouvera le texte dans le manuscrit 3970 de la Bibliothèque nationale, du f° clx r° à
Le mémoire de Bouillé est un des plus courts. Le lecteur en parcourra de plus complets et de plus profonds. Tel qu’il est, il intéresse par sa limpidité et sa simplicité. Le savant théologien nous avertit lui-même qu’il ne veut pas tout dire; son but principal est d’attirer l’attention de plus doctes que lui, affirme-t-il dans sa modestie. Laissant aux juristes le soin de relever les vices de la procédure, il s’attachera à quatre chefs principaux : les révélations, le port d’habits masculins, la soumission à l’Église, et les XII articles. C’est pour l’honneur du roi qu’il veut