LES RÉVÉLATIONS DE LA PL’CELLE
« Que faire? quelle conduite tenir? Si nous croyons facilement, nous pouvons être trompés, puisque d’après l’Apôtre l'ange de Satan se transforme souvent en ange de lumière. Si nous nions de prime abord que ces apparitions viennent des bons esprits, si nous en faisons un sujet de dérision et d’incrimination, nous paraîtrons infirmer l’autorité de la révélation divine, qui peut avoir lieu aujourd’hui non moins qu’autrefois ; car le bras du Seigneur n’est pas raccourci; nous serons un sujet de scandale; les simples diront qu’il n’en est pas autrement des révélations et des prophéties de notre foi ; que ce sont des impostures, et que l’on est libre de n’y voir que des imaginations et des illusions.
« Il faut garder le milieu, qui, selon la parole d’Ovide, est la route sûre, medio tutissimus ibis, et nous conformer au précepte de l’apôtre Jean : il ne faut pas croire à tout esprit , mais éprouver s’ils viennent de Dieu, et comme nous le prescrit encore l’Apôtre, garder ce gui est bon.
« Nous devons examiner si, dans les apparitions et révélations faites à Jeanne, l’on trouve les cinq vertus que fit paraître la Bienheureuse vierge Marie dans la révélation qu’elle reçut de l’ange. Le même évangile de saint Luc nous les montre encore dans Zacharie et Elisabeth, lorsque leur fut révélé le nom de saint Jean. C’est à la lumière de ces vertus qu’il faut examiner une apparition ou une révélation.
« Hugues de Saint-Victor, dans son Traité des instincts, semble convenablement les énumérer : ce sont l’humilité, la discrétion, la patience, la vérité, la charité. Ces vertus prouvent la présence du bon esprit.
« Les réponses de Jeanne, telles qu'on les trouve dans le texte du procès, convaincront manifestement quiconque les étudiera que Jeanne remplissait la première condition et qu’elle était fort humble.
« Elle s’excusait auprès de ses apparitions de ce qu elle n’était qu’une simple Pucelle sans aptitude pour la mission qui lui était confiée. Elle faisait ainsi ce qu’avait fait Jérémie, quand il répondait à Dieu qui l’envoyait: Ah! ah! Seigneurie ne suis qu'un enfant, et je ne sais pas parler (Jér. 1).
« Son humilité éclate en ce qu’elle ne chercha pas les honneurs du monde; elle ne demanda à ses voix que le salut de son âme.
« Harcelée de questions redoublées et difficiles, l’on ne voit pas qu’elle ait répondu avec hauteur. Elle était donc bien apte à recevoir les révé-
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
lations du bon esprit, selon cette parole d’Isaïe (LXIII) : Sur qui reposera mon esprit , sinon sur F âme humble , et qui révère ma parole ?
« Ses ennemis, pour noircir et faire disparaître ce caractère d’humilité, attribuaient à un suprême orgueil la mission quelle disait avoir reçue. C’était, assuraient-ils, jactance de sa part.
« Les saints docteurs répondent à cette objection, entre autres saint Chrysoslome : Autre chose, enseigne-t-il, est de manifester des grâces et îles vertus secrètes par une sorte de nécessité, ou pour l’utilité de ceux à qui l’on parle; autre chose de les livrer à tout vent par vaine gloire, et sans utilité pour soi, ni pour les autres. Marie, qui conservait d’abord les mystères célestes dans son cœur, et les méditait dans le silence, les manifesta dans la suite aux Apôtres et surtout à saint Luc. Ce n’était pas par jactance quelle révéla des secrets dont elle avait seule reçu le dépôt et possédait seule la connaissance. Ainsi la Pucelle reçut, comme elle l’avoua dans son procès, des révélations dès sa treizième année1, et elle ne les révéla qu’en temps opportun et pour l’utilité du royaume.
« C’est dans ce sens que saint Chrysostome a dit encore qu’il n’importe pas peu, dans ces questions, si ce que l’on dit avoir été révélé est pour le profit des mœurs, le salut commun, l’honneur et l’accroissement du culte divin; ou s’il s y mêle des discours et des récits superflus. Saint Grégoire dans ses dialogues enseigne que la vraie humilité n’est pas opiniâtre, mais qu’elle sait condescendre avec retenue. Il raconte qu’un saint personnage était conjuré de ressusciter un enfant; il s’y refusait; ce n’eut pas été œuvre de vertu, ajoute-t-il, si la charité n’avait fini par l’emporter.
« C’est pour ce motif que cette femme par elle-même si faible, Jeanne, se disait envoyée pour arracher le royaume à ses ennemis, délivrer Orléans, faire couronner le roi depuis si longtemps expulsé de ses États. Tout cela était pour le bien public.
« Un second signe de la bonne révélation, c’est la discrétion, vertu qui rend la personne favorisée d’une révélation prompte à obéir au bon conseil. Jeanne affirmait croire à la bonté des esprits qui la visitaient, à cause des bonnes et salutaires exhortations qu’ils lui faisaient. Tous leurs avis tendaient à lui inspirer la vertu; ils lui disaient de fréquenter l’église,
1. C'est ainsi que nous traduisons in ætate tredecim annorum , ici et dans les autres mémoires. Les treize ans n'étaient pas encore accomplis. Cette seule remarque fait çrouler biçn des hypothèses naturalistes.
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d’être la jeune fille exemplaire, de confesser souvent ses péchés, de garder la virginité d’âme et de corps. Tous leurs conseils et toutes leurs exhortations avaient donc pour but la sainteté, la piété, les pratiques catholiques.
« Ce sont ces esprits qui l’invitèrent à garder la virginité, et rien n’est plus connu que la fidélité avec laquelle elle l’a conservée toute sa vie. Ce n’étaient donc pas des esprits immondes. Job (XI), nous parlant du démon sous le nom de Béhémot. nous apprend qu’il dort dans les marais, c’està-dire dans la luxure. Le Seigneur ayant chassé des démons, ils lui demandèrent d’être relégués dans des porcs luxurieux, pour eux délicieuse habitation.
« Il est établi par le procès, par les enquêtes sur la vie et la conduite de la Pucelle, qu’elle a promptement obéi aux pieux conseils des esprits. Les esprits mauvais n’ont pas coutume de donner pareils enseignements; les leurs sont le plus souvent en opposition avec ceux de la Foi.
« Un troisième signe d’une bonne révélation, c’est la patience qui amène la durée et la persévérance dans les bonnes œuvres. La patience de Jeanne a brillé dans les épreuves, notamment dans la constance de sa chasteté, que jusqu’à la mort elle a conservée dans son intégrité, au milieu des hommes d’armes. Partout où se trouve une vierge, là se trouve un temple de Dieu, enseigne saint Ambroise au chapitre TolerabUius (causa XXXII, q. V). La virginité jointe à l’humilité mérite toute admiration (Hoc autem scripsimus, XXX dist.). Jeanne, autant qu’elle le pouvait, bannissait hardiment de l’armée les femmes de mauvaise vie.
« Elle rendait le bien pour le mal; ce qui est le sommet d’une patience arrivée à la perfection, d’après S. Augustin au psaume CVIII (Deus laudem). Jeanne défendait de tuer, de blesser des ennemis de toute insolence, alors qu’ils étaient tombés aux mains de ses compagnons d’armes. Elle avait en horreur l’effusion du sang humain ; elle endurait très patiemment les injures dont elle était l’objet de la part du camp ennemi; elle épargnait les vaincus, elle avertissait les chefs de cesser la dévastation de la France, et de rentrer dans leurs foyers. C’est démontré par la déposition de nombreux témoins dignes de foi, et par plusieurs endroits du procès.
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« Un quatrième signe de bonne révélation, c’est la vérité. Ce signe est donné au Deutéronome (XVIII), où il est dit : « Vous direz intéi'ieure ment : comment comprendre si cest le Seigneur qui parle (par la bouche de celui qui se donne comme prophète) ? La réponse vient à la suite : Si ce que le prophète a annoncé n’amve pasy le Seigneur n'a pas parlé .
« De ce passage les docteurs tirent deux conclusions : La première, c'est que nul ange, nul prophète n’annonce l’avenir, sans que cet avenir ne se réalise dans le sens que le prophète ou le Saint-Esprit avaient en vue. Tels ne sont pas les oracles des démons; les démons trompent et sont trompés. La seconde : si ce que le prophète avait prédit n’arrive pas dans le sens que semblent indiquer les mots, le prophète recevra à ce sujet une seconde révélation, par laquelle le Saint-Esprit lui manifestera comment il faut entendre la prophétie : si c’est dans un sens conditionnel, littéral ou mystique. Il en fut ainsi pour Jonas au sujet des Ninivites, pour Isaïe au sujet d’Ezéchias.
« Jeanne a prédit des événements futurs, en un temps où ils se dérobaient à la connaissance des hommes ; lorsque, vu la diversité des fortunes, personne ne pensait qu’ils pussent humainement se réaliser. Ces événements futurs dépendaient de la volonté variable des hommes ; les dénions ne peuvent former sur cela que des conjectures, sans pouvoir en affirmer rien de certain. Jeanne les affirmait avec grande assurance, tels que nous les avons vus se produire; preuve que c’étaient de vraies prophéties, des prophéties venant de Dieu, ainsi que l’enseigne saint Augustin aux livres XYII et XVIII de la Cité de Dieu .
« Jeanne a prédit la levée du siège d’Orléans, le couronnement du roi, la soumission de la ville de Paris avant sept ans, l’expulsion des Anglais du royaume entier, la paix avec le duc de Bourgogne. Tout est arrivé, comme elle l’avait prophétisé.
« Guillaume de Paris, dans la seconde partie de son livre de l’univers (De parte nobiliori ), enseigne que les bons anges ont un soin particulier de la défense des nations, des cités, des contrées, des royaumes; et il en donne pour raison la grandeur ou l’abondance de la charité dont les anges et les âmes saintes sont remplis. Si le bien de la paix qu'ils cherchent à procurer aux hommes n’en résulte pas toujours, cela ne provient pas d’un défaut de leur part, mais bien de la malice des hommes. Ainsi, avant la destruction de Jérusalem, on entendit les anges s’écrier : sortons d’ici.