III. — Le signe donné au roi
IV. — Saut de la tour de Beaurevoir. — Raisons qui l'excusent.
V. — La certitude du salut. — Soumission de Jeanne à l'Église et rébellion de ses accusateurs.
La carrière de Théodore de Lellis fut courte, mais parfaitement remplie. Il mourut à trente-huit ans, en 1465, avant d’avoir pris possession de la dignité de cardinal, par laquelle Paul II voulait récompenser ses éclatants services. Si, comme tout semble le faire supposer, il a écrit son mémoire en 1452, il ne devait avoir que vingt-six ou vingt-sept ans.
Théodore était né à Thérano dans l’Abruzze, d’une famille à laquelle saint Camille de Lellis devait dans la suite donner un éclat plus grand encore que celui qu’elle tirait du savant cardinal qui nous occupe. Théodore, d’abord auditeur, bientôt après juge au tribunal de la Rote, s y acquit promptement une grande réputation. Pie II ne le fit pas seulement évêque de Feltre; il l’employa aux missions les plus délicates, sûr quïl était de le trouver à la hauteur des plus grandes difficultés. Paul II le transféra au siège de Trévise, lui promit la pourpre, vint le visiter dans sa dernière maladie et le pleura.
Le cardinal de Pavie, le neveu adoptif de Pie II, un des plus dignes personnages du temps, dans une lettre au cardinal Bessarion, faitdeThéodore de Lellis l’éloge suivant. Après avoir exprimé combien il regrettait de ne pas l’avoir vu prendre place dans le sacré collège, il continue en ces termes : « Vous avez vu en quelle estime il était auprès du Pontife. Tous les secrets lui étaient confiés. Les nations et les rois n’ont pas reçu du Saint- Siège une pièce honorable qui ne soit tombée de sa plume. Ce qu’il y avait à dire, il le trouvait facilement et le rendait dignement... Auditeurs et
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
lecteurs étaient éblouis par l’abondance de sa diction. Les plus beaux passages des livres saints, le droit pontifical, les écrits des anciens et des modernes, venaient se placer sous sa plume, comme par forme de conversation.
« Il possédait à un degré éminent l’intégrité, l’art de bien dire et le tact des affaires; il y joignait un grand esprit de piété, de zèle, de charité, d’urbanité. Au milieu des sollicitudes de tant d’affaires, son abord était facile. Une si grande bonté perçait dans ses réponses qu’il semblait faire siens les désirs de ses interlocuteurs. Il vient de mourir avant d’avoir atteint sa quarantième année.
« Membre durant plusieurs années du tribunal de la Rote, ses avis y étaient regardés comme ceux de la vertu et de la prudence. lise rendit en France à la suite du cardinal dfOstie (d’Estouteville), lors de la légation de cette Éminence en ce royaume. Ambassadeur de Pie II auprès des Vénitiens, il fut en la même qualité envoyé auprès de Louis d’Anjou, et il justifia le Pontife de s’être déclaré pour Ferdinand. 11 justifia encore l’excommunication lancée contre le duc d’Autriche, Sigismond ; pressa le roi des Romains de concourir à la guerre contre les Turks, le duc de Bourgogne de s’acquitter de son vœu (pour la croisade); et partout fut regardé comme un prélat de la plus haute sagesse.
« Paul II le visita dans sa maladie, lui prodigua les paroles de consolation, le pleura amèrement et le combla de ses bénédictions. Pie II l’appelait sa harpe vivante , qu’il s’agît de persuader les princes, ou de les admonester et de les réfuter1. »
Tel est l’homme qui composa sur la martyre de Rouen un des premiers mémoires justificatifs, que Quichcrat a intégralement édité. C’est, avec ceux de Gerson, du clerc de Spire, d’Henri de Gorkum, le seul reproduit dans la collection du directeur de l’école des chartes; raison de n’en donner que des extraits pour laisser plus de place aux mémoires jusqu’ici inédits, alors même que ces derniers seraient inférieurs. Quelques-uns le sont peut-être sous plusieurs rapports. Théodore de Lellis ne s’attarde pas, comme Bourdeilles, par exemple, à établir des principes familiers aux théologiens et aux chrétiens instruits. Il les suppose connus et il en montre l’application à la Pucelle. Les réponses de Jeanne à Rouen lui sont très présentes; elles viennent naturellement sous sa plume pour renverser l’échafaudage des douze articles. C’est en effet à montrer la fausseté des douze articles qu’il s’attache; il le fait aisément, sans passion, de manière à en faire saisir la perfidie.
Il se contente d’indiquer les questions que soulève la forme du procès, et il laisse aux juristes de les résoudre.
1. Cité dans Ciaco.mus, Vitæ pontificum , col. 1238; cf. Ughelli, Iialia sacra , t. V, col. 375 et 565.
THÉODORE DE LELLIS ET SON MÉMOIRE
La question des révélations est longuement traitée ; de nombreux signes doivent faire croire que Jeanne tenait les siennes des esprits bons. Voici le résumé de ceux que Lellis développe \
1° L’âge de la voyante. Elle était dans sa treizième année, quand elle a commencé à en être favorisée. Ce n’est pas l’âge du vice, mais bien de l’innocence et de la pureté. Les anges bons, mais non les esprits de malice, s’établissent dans les cœurs purs.
2° L’effet des apparitions. Elles ont d’abord causé de l’effroi à l’enfant; ainsi en est-il des apparitions racontées dans les livres saints ; ce fut le premier sentiment éprouvé par Marie, par Ezéchiel, par saint Jean, à la vue des anges qui les visitaient. L’enfant a été ensuite consolée et rassurée. Ainsi en ful-il de Marie visitée par l’Archange.
3° En se retirant les apparitions laissaient à la Pucelle la joie, et un véhément désir du ciel ; cet effet est signalé dans les vies des saints (voir Procès , t. I, p. 200-201).
4° Rien de meilleur que les conseils donnés à Jeanne : fréquenter l’église, se confesser, communier, être vertueuse; la plus sainte des exhortations, garder la virginité ; toutes choses dont les démons ont horreur. Les apparitions inspiraient à Jeanne une immense pitié pour les malheurs de la France, accompagnée d’un immense désir d’y mettre fin, et cela en arborant l’étendard du toi du ciel. Signe bon encore.
5° Les apparitions se montraient entourées de lumière et de clartés ; il n’est pas à présumer que ce fussent des esprits de ténèbres. Jeanne détestait profondément tout sortilège; elle connaissait donc la différence entre les apparitions célestes et sataniques. Elle a démasqué Catherine (de la Rochelle), une fausse visionnaire.
6° Elle n’a pas cru à la première, mais seulement à la troisième fois ; elle se munissait du signe de la croix, si redouté des démons.
7° A Poitiers un examen rigoureux de ses visions a été fait durant trois semaines par des hommes fort instruits, d’abord incrédules, et qui ont fini par approuver Jeanne. Il n’est pas à présumer qu’ils se soient totalement trompés.
8° Jeanne ne désirait, ne demandait pour elle-même qu’une seule chose : le salut de son âme; ce n’est pas le désir de ceux qui ont commerce avec les démons.