EXAMINER ATTENTIVEMENT TOUTES LES CIRCONSTANCES DE CETTE AFFAIRE
« Je me contente de dire en général que l’on n’a pas transmis à l’Université la suite des interrogations, et des réponses faites par Jeanne; on n’a transmis que des lambeaux, et soit, dit sans offense, des lambeaux notoirement diflérents des vraies réponses de l’accusée. Pour s’en convaincre il suffit de les rapprocher du texte même du procès-verbal. Afin de m’en tenir à un seul exemple, on a affirmé qu’elle avait refusé de se soumettre à l’Église; et cependant le contraire est manifeste par les paroles mêmes qui viennent d’être citées.
« Mais, objectera-t-on, le 24 mai, au cimetière Saint-Ouen de Rouen, Jeanne a abjuré tous les crimes sus-énoncés, spécifiés dans la formule française qui est au procès? Voici les faits d’après le procès même.
« De nombreux prélats avaient été convoqués et avaient pris place sur leurs sièges à côté des juges; tout le peuple était accouru; le vénérable docteur, maître Guillaume Erard, fit une prédication sur les crimes imputés à Jeanne, qui était là exposée aux yeux de tous. En concluant, il l apostropha, disant que les juges l’avaient condamnée et l’avaient requise de soumettre à sainte mère l’Église tous ses dits et faits, parmi lesquels, au jugement des clercs, beaucoup étaient répréhensibles et entachés d’erreurs.
« Au nom de Dieu examinons la réponse faite publiquement par Jeanne. Je vous répondrai, dit-elle. Pour ce qui est de la soumission à V Église, je leur ai dit que toutes les œuvres que j'ai faites, actes et paroles, soient envoyées à Rome, vers notre saint père le Pape, auquel et à Dieu premier je me rapporte ; et quant à mes dits et faits, je les ai faits de par Dieu. On lui demande si sur le moment même, en présence do tout le peuple, elle veut condamner ce que les clercs condamnent dans ses paroles et dans ses actes. Elle repart de nouveau : Je m'en rapporte à Dieu et à notre Seigneur le Pape (p. 445).
I. « Benè notanda sunt terapora, et totius hujusnegotii circumstantiæ sunt diligenter attendendæ » (f° clxxii, v°
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
« Ces paroles sont, à mon avis, un cri et équivalemment un appel au Pape et au Siège Apostolique. Or, il lui fut répondu que cela ne suffisait pas, que Ton ne pouvait pas aller quérir le seigneur Pape si loin. Ce sont les paroles mômes du procès. Que les ordinaires étaient aussi juges dans leurs diocèses; et que pour cela il était nécessaire qu'elle s’en rapportât à notre sainte mère Église (p. 445).
« Mais de grâce, qu’ils disent donc ce qu’ils entendent par sainte mère l’Église. Du premier coup d’œil, il semblerait bien qu’ils entendent les juges et les ecclésiastiques là présents; car s’ils entendaient le Concile général, ou l’Église universelle, le Concile général ou sainte mère Église netaient pas plus près de Jeanne que le Pape. Pourquoi donc n’acceptentils pas la soumission de la jeune fille au Pape? Pourquoi veulent-ils qu’elle se soumette encore à sainte mère l’Église? Est-ce qu’ils n’auraient pas pu obtenir justice du Pape, aussi promptement que de cette sainte mère Église dont ils prononcent si souvent le nom? On dirait qu’ils séparent le jugement du Pape du jugement de sainte mère Église, comme si autre était le jugement du Pape, autre le jugement de sainte mère Église; doctrine qui ne me semble pas bien saine; car l’Église est une, selon cette parole du Cantique des Cantiques : elle est unique , ma colombe , ma par faite; elle n’a par conséquent qu’un seul jugement, conformément à l’ordre établi par Jésus-Christ.
« Pareil langage est, à mon avis, passablement étrange , et les interrogateurs parlent peut-être une langue plus repréhensible que celle de la répondante1; ses réponses sont bien plus conformes à l’unité de l’Église; Jeanne reconnaît que sainte mère Église n’a qu’un seul et môme jugement; il n’en est pas de même de ses interrogateurs; ils admettent comme deux tribunaux, l’un du Pape, l’autre de sainte mère Église, et ils ne donnent aucune explication.
« Que si par leur sainte mère Église ils entendent les juges et les ecclésiastiques présents à la scène, comme l’indiquent assez ces paroles; que les ordmaires sont juges aussi, et que pour cela il est nécessaire qu’elle s en rapporte à sainte mère Église ; si telle est leur pensée, il n’est pas douteux que là, comme dans le reste du procès, ils usent d’un langage plein d’équivoques. Et c’est par de semblables ambiguités, qu’ils s’efforcent d’enlacer dans leurs paralogismes une fille si simple ! Et la preuve qu’il en est bien ainsi, c’est qu’aussitôt, sans le moindre délai, contre cette fille qui vient
I. « Videntureliam separare judicium Papæàjudicio sanctæ niatris Ecclesiæ... quasi aliud esset judicium matris Ecclesiæ et judicium Papæ; quod non videtur esse benè sanum... satis extranee loquuntur... forsan reprehensibilius quam ipsa respondens : nam responsiones suæ magis congruunt unitati Ecclesiæ » (f° clxxii, v°j. Que l'on se rappelle la situation de Cybole, au milieu de collègues auteurs du conciliabule de Bâle et fauteurs de l’antipape Félix, qui avait renoncé à la tiare depuis trois ans seulement.
ROBERT CYBOLE. — LA SOUMISSION A L’ÉGLISE
de se soumettre d’une manière si expresse à Dieu et à notre saint Père le Pape, ils se mettent à prononcer la sentence définitive, comme contre une personne rebelle à l’Église, telle qu’ils l’entendaient.
« Ils en avaient lu une grande partie, lorsque, vaincue, ce semble, par l’appréhension du feu, Jeanne prit la parole, et dit qu'elle voulait tenir ce que déciderait l’Église, et ce que les juges statueraient et prononceraient. Elle semblait par là se ranger de leur sentiment, et admettre que l’Église et les juges, c'était tout un ; et cependant elle les tenait pour suspects de haine à son endroit.
« Elle n’était donc pas tenue de leur faire soumission, alors surtout qu'en termes si formels et si exprès elle venait d’en appeler au tribunal du Pape, de soumettre sa personne, ses dits, ses œuvres au Pape, aux cardinaux, aux archevêques, évêques et autres prélats, Notre Seigneur premier servi. Les canons, spécialement le canon quiciimqiie litem (G. XI. Q. I), exigent qu elle fût renvoyée au Pape, aussitôt après qu’elle l’avait demandé.
« Si on lit bien la formule de rétractation, l’on y trouvera bien des choses dont, à mon avis, elle n'a pas été convaincue dans le procès.
« A mon avis encore, cette abjuration lui a été arrachée prématurément, et cela pour plusieurs raisons : elle n’en avait pas prévu la formule ; elle lui a été imposée en même temps qu’on lisait la sentence de condamnation ; elle lui a été arrachée par la crainte. Or, d’après le droit, ces sortes d’abjurations doivent avoir été méditées mûrement, se faire délibérément et avec un cœur contrit. Rien de tout cela dans la susdite abjuration; Jeanne n’en a pas compris tous les points ; ainsi elle a dit n’avoir jamais juré de ne pas reprendre le vêtement d’homme. »
Cybole traite ensuite de la prétendue rechute de Jeanne.
Il n’y a pas eu de rechute dans l’hérésie, puisqu’il n’y avait pas chute. Si elle a repris ses vêtements d’homme, elle avait pour cela de bonnes raisons ; elle était disposée à porter les vêtements de son sexe, si on la renfermait dans les prisons ecclésiastiques.
Il n’y a nullement lieu de la taxer d’infidélité, de schisme, ni d’hérésie.
Cybole, parcourant les principaux points sur lesquels on avait voulu entacher Jeanne, rappelle comment elle a parlé d’une manière aussi orthodoxe que pieuse. Pour une hérésie, il faut deux choses : erreur dans l’intelligence, pertinacité dans la volonté* Loin que l’on puisse relever des erreurs dans les paroles de Jeanne, Cybole admire qu’au milieu de tant et de si
LA PL CELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
grands écueils semés sur ses pas, la Pucelle n’ait pas laissé échapper un mot, qui blesse, même légèrement, la vérité de la foi. Elle s’est montrée ferme dans ses assertions, mais nullement opiniâtre, puisqu’elle a été disposée à accepter les corrections de l’autorité légitime. Même celui qui défend un sentiment faux et pervers, sans opiniâtre animosité, ne doit pas être compté au nombre des hérétiques. C’est le sentiment de saint Augustin, adopté par le droit canon (caus. XXIV, q. 3); ce Père ajoute : l’hérétique est celui qui, en vue d’un intérêt temporel, surtout de vaine gloire et pour paraître l’emporter, met au jour ou soutient des opinions nouvelles. Il a été prouvé que Jeanne était désintéressée et ne cherchait que le bien du roi et du royaume.
Voilà pourquoi, d’après le sentiment de Cybole, non seulement il n’y avait pas lieu de condamner Jeanne comme hérétique, il n'y avait pas même lieu de l’inculper sur ce point.
D’ailleurs il ne veut pas l’exempter de toute faute ; elle peut en avoir commis de celles dont Dieu seul est juge. D’après Cybole, qui s’appuie sur Nicolas de Lyre, on peut en relever dans Débora, Jahel, Judith. L’Écriture les loue de l’amour qu’elles ont eu pour le peuple de Dieu, non des fautes mêlées à leurs œuvres,
« Autant peut-être l’on peut en dire de Jeanne la Pucelle. Membre du royaume de France, elle avait, comme tous les habitants du royaume, hommes et femmes, un juste titre de défendre son pays, et de travailler à en expulser les oppresseurs. Il faut la louer de ce que, femme forte, elle a mis la main à des œuvres laborieuses, alors surtout qu’elle n’a eu d’autre but que devenir en aide au royaume et aux pauvres gens opprimés. Pas de guerre plus juste; le pouvoir public n’a pas d’autre motif légitime de la déclarer. Que sera-ce si elle l’a entreprise par commandement divin, à la suite d’avis souvent réitérés, sans s’y être ingérée d’elle-mème? Elle mérite louange, alors que par ailleurs elle ait pu pécher. »
Cybole renvoie aux juristes pour les vices de procédure. Il signale sans développements la haine de l’évêque de Beauvais, et la juste récusation qu’en avait faite l’inculpée; il signale encore la prison séculière, et les mauvais traitements dont Jeanne y a été l’objet : abus d’autant plus criants, que Jeanne était poursuivie au nom de la foi, cause grave et ecclésiastique entre toutes. A ses yeux le procès est vicieux pour le fond et la forme. Il termine ainsi :
ROBERT CYBOLE. — LA SOUMISSION A L’ÉGLISE
« Ce que j’ai écrit, je le donne comme vraisemblable, et comme mon sentiment, sur les instances qui m’ont été faites, à moi Robert Cybole, humble professeur de théologie, chancelier et chanoine de Paris, doyen d’Evreux. Je soumets le tout à l’amendement, correction et jugement du saint Siège Apostolique, conformément à la protestation que j’ai faite au commencement de ce traité ou mémoire, expression de ma manière de voir, écrit de ma main et souscrit de ma signature.
« Fait à Paris, en mon domicile, au cloître de Notre-Dame, le 2 janvier de l’an 1452 (1453).
« Ainsi signé : Robert Cybole. »