CHAPITRE XI
M0NT1GNY. — LE PROCÈS INTENTÉ SANS FONDEMENT (folio cxlii-clvi).
Sommaire : I. — Courte notice sur Jean de Montigny.
IL — Son traité un des premiers composés, probablement par ordre d’Estouteville,sur le texte du procès de Rouen. — L’érudition du canoniste. — Sa modestie. — Division du traité. — II n’y avait pas même lieu d’intenter un procès en matière d’hérésie.
III. — Pas lieu à cause des révélations. — Signes fort nombreux énumérés par Montigny qui font croire que Jeanne était tenue de soutenir ses révélations ; et que si elle eût soumis ces signes à l’Église, l’Église lui eût probablement commandé d’y adhérer. — Eût-elle été trompée ou trompeuse, ce n’eût pas été crime d’hérésie. — Jeanne est éloignée de toute ombre d’hérésie.
IV. — Cette accusation ne peut pas plus être fondée sur le port de l’habit viril. — Jeanne était autorisée à le porter, sans que l’on puisse alléguer contre elle l’Ancien, le Nouveau Testament, ou les canons. — On alléguerait encore à tort qu’elle a porté les armes; chose permise aux femmes dans une guerre défensive. — Rien d’idolàtrique dans les hommages rendus par elle aux saints, ou dans ceux qu’elle autorisait à son égard.
V. — La Pucelle n’était pas tenue de prouver sa mission aux Anglais par l’Écriture ou le miracle. — Elle avait en sa faveur l’équivalent de l’Écriture. — Elle avait donné des signes tirés du miracle et de la prophétie. — La prophétie dans la Pucelle. — Eût-elle été trompée, il n’y avait pas lieu de la poursuivre comme hérétique. — Pourquoi?
Jean de Montigny : c’est ainsi que Quicherat propose de suppléer les lettres enlevées par le relieur dans le manuscrit où l’on lit : opinio Joan nis de Mo ... decretorinn doc taris.
La conjecture du directeur de l’école des chartes semble moralement certaine. A l’époque du procès de réhabilitation, l’Université comptait en effet parmi ses membres un Jean de Montigny, maître ès arts et docteur en droit canon1.
Il jouissait de la considération de ses collègues, puisque quelques années
1. M. Lanéry d’Arc nous apprend que la Bibliothèque nationale possède un autre manuscrit du présent mémoire avant pour suscription : opinio magistri Joannis de Montigny decretorum famosi doctoi'is.
MONTIGNY. — LE PROCÈS INTENTE SANS FONDEMENT
plus tard on le voit choisi pour faire partie de l’ambassade que la ville de Paris envoya vers les princes confédérés dans la ligue du bien public.
Nous avons une preuve que Montigny ne partageait pas les intolérables susceptibilités de ses collègues. Dans cette suspension de 1453, où FUniversité, sourde aux sollicitations de l’évêque de Paris, du Parlement, du roi, aux murmures des fidèles, interrompit, durant dix-huit mois, prédications et leçons, Montigny fit entendre des conseils de modération. Sa voix ne fut pas plus écoutée que celle de Cybole. Cet apologiste de la libératrice mourut en 14711. Puissent d’heureux chercheurs lui consacrer un jour une notice plus étendue que celle que je suis contraint de borner à ces quelques détails.
Pour composer son mémoire, Montigny n’a eu en mains que le procès de Rouen; encore se plaint-il de n’avoir pu le garder que cinq jours (f° 157 r°), et d’en être réduit à des extraits. Cela explique une légère inexactitude qui lui est échappée. D’après lui, Jeanne se serait repentie d’avoir quitté ses parents sans leur congé ; c’est une erreur : la Pucelle n’a jamais pensé avoir commis une faute en cela ; Dieu commandait, il fallait obéir, ainsi qu’elle s’en exprime bien expressément.
Montigny ne cite nulle part les témoins entendus dans la double enquête préparatoire; c’est une preuve que son mémoire est un des premiers composés : ou l’enquête n’avait pas eu lieu, ou les transcriptions n’en étaient pas encore faites. Il se plaint du peu de temps qui lui est laissé pour son travail ; il exprime les craintes que lui fait éprouver l’éminence des seigneurs et pères qui liront son écrit, et à la lin il trace la marche à suivre pour faire aboutir le procès.
Tout cela n’indiquerait-il pas que d’Estouteville aura encore chargé le professeur de droit canon de composer cette œuvre? Rien de plus naturel; le Cardinal Légal, venu à Paris après avoir entendu les premiers témoins à Rouen, aura enjoint au canoniste de prendre la plume.
Le ton de modestie, déjà remarqué dans les précédents mémoires, éclate aussi dans celui-ci. Sous ce rapport, le contraste est frappant entre les docteurs bourreaux et les docteurs apologistes. Les premiers osent bien, de leur propre aveu, se mettre en opposition avec l’Eglise Occidentale presque entière; hors de leur cercle, il n’existe pas d 'homme en ce connaissant; loin de déférer au Siège Apostolique, ils rejettent l’appel de
i. Quicherat, Procès , 1. 111, p. 319, note; Crevier, t. IV, p. 204
LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS
Jeanne à ce refuge des opprimés ; ils se prémunissent contre la possibilité de sa justice, ils écrivent au Pape la lettre si sèche rapportée dans le livre précédent.
Bien différent est l’accent des défenseurs de l’innocence. Ils n’entendent pas prononcer un jugement absolu ; ils soumettent leur sentiment à de plus habiles qu’ils ne le sont, disent-ils; tous abandonnent leur écrit au jugement du Pontife suprême, et renouvellent, souvent plusieurs fois, l’expression de leur entière docilité.
Montigny se fait remarquer, plus encore que les autres, par ce signe du vrai mérite. Le docte canoniste parle de la difficulté du sujet, de la lourdeur de son esprit. Sans autorité, sans valeur personnelle, dit-il, il appuiera ses assertions sur les canonistes de renom, en possession de l’autorité dans les écoles. Il tient parole, et l’on voit qu’avec le Corpus juris , il connaissait fort bien ceux qui en ont été les meilleurs interprètes.
Leurs noms et leurs commentaires sont aujourd’hui fort peu connus. Aussi leurs textes et leurs noms vont-ils être supprimés. Le traité de Montigny est long quoique fort concluant. On ne trouvera ici que l’analyse des principes avec l’application qui en est faite à Jeanne.
Montigny divise son sujet en deux parties, le fond même du procès et la procédure. Pour la question de fond, il n’y avait pas même matière à intenter une accusation en matière de foi. Les accusateurs, ce semble, l’ont basée sur les révélations de l’inculpée; sur son habit masculin et la part qu’elle a prise à la guerre ; sur les hommages rendus par elle aux esprits et sur ceux dont elle a été l’objet; enfin sur son défaut de soumission à l’Eglise. Montigny se propose d’établir qu’aucun de ces griefs ne rendait Jeanne suspecte dans la foi. Le défaut de soumission à l’Église ayant trait au fond et à la forme, il en sera traité dans la seconde partie; mais il faudra se rappeler ce qui en aura été dit dans la première.
Folio cuiir°.
Les révélations de la Pucelle, considérées en elles-mêmes ou dans leurs circonstances, ne donnaient pas fondement à une poursuite pour hérésie.
L’on ne peut poursuivre pour cause d’hérésie que celui qui nie un article de foi défini par l’Église. Or, en se disant favorisée de révélations, la Pucelle ne niait aucun article défini par l’Église.
Bien plus, tout considéré, la Pucelle aurait été répréhensible de ne pas
MONTIGNY. — LE PROCÈS INTENTÉ SANS FONDEMENT
croire à ses révélations, et de ne pas obtempérer aux ordres de Dieu1. Il faut obéir aux commandements divins, et, s’il y a lieu, supporter pour cela jusqu’à l’excommunication de prélats égarés.
Or, tout pesé, il est à présumer que les révélations de Jeanne venaient de Dieu. Rien ne répugne en soi. Jésus-Christ est avec nous jusqu’à la consommation des siècles; et quoique les dons merveilleux par lesquels il manifeste sa présence ne soient plus nécessaires comme aux premiers âges de l’Eglise, il ne laisse pas d’en concéder pour la consolation des fidèles, et les diverses nécessités des temps. Jeanne par l’innocence de son àg6 et de sa vie, l’humilité de sa condition, était apte à recevoir ces communications. Le manière dont elle dit les avoir reçues convient aux révélations divines. Montigny énumère quelques-uns des signes déjà indiqués par Lellis et Cybole. Elles ont duré jusqu’au jour même de sa mort. En vertu de ces révélations, Jeanne a prédit des événements futurs naturellement au-dessus de la portée de l’homme. Ces prédictions venaient de Dieu, parce que le démon ne pouvait pas savoir et annoncer, avec la certitude qu’y mettait Jeanne, des événements de l’importance de ceux que prophétisait la Pucelle. Ces prédictions tendaient à la gloire de Dieu, parce que leur but était d’apporter la paix au royaume très chrétien ; la Pucelle en les faisant ne cherchait aucun intérêt humain. Or dans les prédictions faites par les démons il y a ambiguité et quelque côté qui éloigne de Dieu.
Les calamités de la France, et particulièrement du peuple, étaient comme intolérables; la prière et les gémissements montaient vers le ciel, car on ne voyait pas comment tant de malheurs pouvaient humainement finir. Il est dans l’ordre de la foi que Dieu, touché de compassion, soit intervenu par un instrument aussi apte à le manifester que l’était la Pucelle.
La Pucelle est devenue meilleure à la suite des révélations. Depuis lors elle n’a plus dansé avec ses compagnes ; elle a ressenti le désir de l’apôtre, celui de mourir pour être avec le Christ ; elle était exhortée à une vie sainte, à la virginité qu’elle a gardée; à la réception des sacrements de Pénitence et d’Eucharistie, dont elle s’approchait souvent, lorsqu’elle était en liberté, quelle réclamait dans sa prison avec grandes instances, quoiqu’on lui ait refusé jusqu’à l’audition de la messe.
Dieu était la fin de toutes ses œuvres. Loin de s’ingérer d’elle-même dans son expédition guerrière, elle a dù y être en quelque sorte contrainte par ses voix; leurs inspirations étaient si fortes, qu’elle ne pouvait plus se supporter elle-même, ainsi qu’elle le dit.
Peut-être que si elle avait soumis à l’Eglise tout ce qui se passait en elle, on lui aurait fait une obligation d’obtempérer3, selon cette parole
1. Potiùs increpanda veniret si dictis revelationibus. . . non acquiesceret. »