CHAPITRE PREMIER
Sommaire : I. — Vie agitée de Basin. — Ses ouvrages.
II. — Mémoire sur le procès de Rouen. — Les divisions du traité.
Ce fut une vie bien agitée que celle de Thomas Basin. Le docte évêque nous en a décrit les vicissitudes dans une autobiographie quïl nous a laissée sous ce titre : Sommaire de la pérégrination et des domiciles au nombre de quarante-deux , de Thomas Basin, (T abord évêque de Lisieux en Normandie , maintenant archevêque de Césarée en Palestine , dans sa marche à trav&'s le désert de la vie , vers la vraie terre promise ; écrit à Utrecht en mai 1488. Basin avait alors soixante-seize ans. Un autre de ses opuscules personnels qui porte le titre à' apologie nous fait encore mieux pénétrer dans le fond de cette existence. En voici les principales péripéties.
Thomas Basin naquit la même année que celle dont il devait défendre la mémoire, en 1412, à Caudebec, d’une famille de riches bourgeois. Ce fut de bonne heure que le petit Thomas prit le chemin de l’exil. Les Anglais envahissaient la Normandie en 1415. Le père de l’enfant se retira avec sa famille, d’abord à Rouen, et successivement à Vernon, à Falaise, à Saint-James Beuvron, à Rennes, et enfin à Nantes. Il rentra à Caudebec en 1419.
Thomas montrait pour l’étude un goût et des dispositions précoces; pour les favoriser, son père l’envoya à l’âge de douze ans, sous la conduite
LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS
d’un précepteur, à l'Université de Paris. Avant l’âge, l’adolescent pouvait aspirer à la maîtrise ès arts ; par dispense, il obtint ce degré à dix-sept ans. Il se rendit à la suite à Louvain pour y étudier le droit civil, alla le continuer à Pavie, et en revint licencié. Après le droit civil, il s’appliqua au droit canonique à Louvain, prit ses degrés, et vint passer quelque temps à la cour pontificale sous Eugène IV.
Rentré en Normandie, il ressentit tant de douleur à la vue de l’oppression et de la tyrannie anglaise, qu’il résolut de repartir pour l’Italie. Les chemins par la France n’étaient rien moins que sûrs; Thomas résolut de s’y rendre par la Hollande et l’Allemagne. Dans la traversée de Caudebec à Amsterdam, le vaisseau qu’il montait fut poursuivi par des corsaires, si bien que le commandant n’eut d’autre ressource que de se jeter dans la Tamise et de remonter h Londres. Une maladie mortelle y retint durant deux mois le jeune canoniste, qui, guéri, n’eut rien de plus pressé que de reprendre son itinéraire vers l’Italie. Arrivé à Florence, il y assista à la réconciliation des Grecs avec l’Église romaine, s’attacha au cardinal d’Otrante envoyé comme nonce en Hongrie, et, après huit mois, rentra à Rome avec son protecteur.
Eugène IV nomma le jeune ecclésiastique à un canonicat vacant dans l’Église de Rouen. Basin y était à peine installé, qu’il fut invité à venir professer le droit canon à l’Université de Caen, récemment fondée. Durant six ans, il occupa cette chaire avec une réputation toujours croissante, qui lui valut l’unanimité des suffrages du chapitre de Lisieux, lorsque, en 1447, vint à vaquer le siège épiscopal de cette ville. Nicolas V ratifia l’élection, et Basin ceignait la mitre à trente-cinq ans.
Il connaissait les devoirs de sa redoutable charge ; il s’appliqua à les remplir dignement. Dans un siècle où trop de prélats foulaient aux pieds la loi élémentaire de la résidence, Basin sortit rarement de son diocèse, et toujours pour affaires majeures. Ce n’était pas une résidence oisive; il avait l’œil sur tous les intérêts de son église. S’il veillait avant tout aux intérêts spirituels, il ne négligeait pas les intérêts temporels, auxquels son titre de comte de Lisieux l’obligeait de donner un soin spécial.
On en eut des preuves à la conquête de la Normandie par Charles VII. Lisieux fut une des premières places occupées; le cœur de l’évêque était pour la cause française; il ne fallait pourtant pas s’attirer l’animadversion des Anglais, qui avant de se retirer se fussent vengés d’une défection trop précipitée. L’évêque négocia avec tant d’habileté que Lisieux redevint français, sans exactions, comme sans effusion de sang. Il fut le premier évêque normand qui reconnut Charles VII. Basin ne se contenta pas de sa soumission personnelle; il contribua beaucoup au prompt retour de la province entière, tant par son exemple que par ses négociations et par un
plan de conquête fort loué du roi et des généraux. Il méritait l'honneur, qui lui fut accordé, de haranguer le roi à son entrée à Rouen.
Le titre de conseiller royal récompensa de si hauts services. Ce ne fut pas pour l'évêque de Lisieux une raison de quitter son troupeau ; en dixsept ans d'épiscopat, il ne vint que deux fois à Paris. Un prélat de cette valeur devait être naturellement consulté dans la grande cause de la réhabilitation de la martyre. Quoique le mémoire de Basin ne porte pas de date, il fut certainement l'un des premiers composés.
Un autre mémoire fort curieux est celui que Basin écrivit pour la réforme de l'administration de la justice. Le tableau qu'il fait de la manière dont elle se rendait au premier tribunal de la province, l'Echiquier de Rouen, donne une triste idée des facilités accordées au droit pour se faire jour. Basin aurait voulu une réforme basée sur le modèle du tribunal de la Rote, à Rome. Il en décrit le fonctionnement; il en vante l'Équité, la prompte expédition des affaires, en même temps que leur sérieuse étude.
Le prélat jouit, durant tout le règne de Charles VII, d'une existence calme et honorée ; il ne devait pas en être ainsi sous le règne du successeur, Louis XI. Les écrits de Basin prouvent que l’évèque se faisait du pouvoir l'idée qu'en donnent les grands théologiens et les grands canonistes du moyen âge. Assurer aux sujets la facilité de se mouvoir dans le bien, c’est l'obligation essentielle de celui qui commande; c'est la fin du pouvoir, qui n’est pas une propriété personnelle, conférée premièrement pour l'utilité de celui qui la possède. On sent que l'âme de l'évêque était profondément révoltée par la vue de l'oppression et des exactions exercées sur les multitudes. S’il reconnaît que les armées permanentes ont été une nécessité, afin de refouler l'invasion et de comprimer le brigandage, son regard lui fait voir dans l'avenir les périls qu’elles recèlent. Il voit le pouvoir central, maître de cette force irrésistible, confisquer à son profit les libertés locales et individuelles, et épuiser les peuples d'impôts, pour entretenir cet instrument de tyrannie. Aussi en aurait-il voulu la dissolution, avec la fin des nécessités qui en avaient autorisé la formation. Ce n’est pas à notre siècle qu’il faut demander si les prévisions de l’évêque étaient bien fondées.
Pareilles vues n'étaient pas celles du monarque que l'on appelle justement le fondateur, ou le restaurateur de l'unité nationale. Louis XI voulait abaisser cette féodalité qui, par ses alliances avec l'envahisseur, avait mis en si grand péril l'existence de la France, durant la guerre de cent ans. Des esprits même bien intentionnés pouvaient, selon qu’ils étaient plus frappés par le besoin d’unité ou la crainte du despotisme, souhaiter ou redouter l'accroissement du pouvoir royal. Basin était de ceux qui le redoutaient ; il est permis de croire que ce fut le motif qui le
fit adhérer à la ligue du bien public , avec un désintéressement que n’avaient pas tous les confédérés. La ligue fut vaincue; l’évèque de Lisieux, pour échapper aux rigueurs du vainqueur, se réfugia à Louvain.
Louis XI ayant publié une amnistie en 1465, Basin crut pouvoir aller reprendre le gouvernement de son diocèse. Dans cette vue, il se rendit à la cour que le roi tenait tantôt à Bourges, tantôt à Tours. L’audience qu’il sollicita ne lui fut accordée qu’après une attente de six mois. Loin de lui permettre de rentrer dans sa ville épiscopale, Louis XI l’envoya présider la cour souveraine du Roussillon récemment annexé à la France. Perpignan, à cause de ses chaleurs, était alors regardé comme meurtrier pour les Français du Nord. Basin y remplit, durant quatorze mois, à la satisfaction de tous, ses fonctions de premier magistrat, si bien que l’évèché d’Elne étant venu à vaquer, le chapitre lui demanda d’accepter le titre et les fonctions de pasteur du diocèse. Loin de vouloir répudier sa première épouse, l’évêque normand, selon l’esprit des saints canons, était en instances pour la revoir et se dévouer à ses besoins. Le crédit de l’évêque d’Avranches, Bochard, un autre apologiste de la Pucelle, avait fini par obtenir l’autorisation demandée, et l’exilé se mettait en devoir de rentrer, lorsqu’il apprend que les dispositions du roi sont changées, et qu’un courrier vient à sa rencontre, muni d’un ordre lui intimant de rester à Perpignan.
Sans l’attendre, Basin quitte la ville, se dirige vers le Dauphiné, s’efforce de dépister le messager, et atteint Genève, où le duc de Savoie tenait alors sa cour. Le courrier le poursuit, perd sa trace, revient sur ses pas, finit par l’atteindre à Genève, et lui signifie le commandement dont il est le porteur.
Basin, craignant qu’on n’en veuille à sa vie, reste au-delà de la frontière ; habite successivement Bàle, Louvain, Trêves; mais durant ce temps le temporel de lamense de Lisieux avait été saisi, et les frères de l’évêque, chargés par lui de l’administration, jetés dans les cachots. Ils en sortirent après un an de détention, à la condition d’aller raconter à leur frère tout ce qu’ils avaient souffert, et ce qu’ils étaient menacés de souffrir encore. Louis XI mettait en jeu ces moyens barbares pour obtenir la démission de l’évêque de Lisieux; il arriva à ses fins. Le prélat persécuté se rendit à Rome auprès de Sixte IV, renonça à son évêché de Normandie, et reçut en échange le titre d’archevêque de Césarée de Palestine, in partibus infi delium. C’était en 1474. Après quelque temps de séjour à Trêves, l’archevêque de Césarée habita successivement Louvain, Liège, Utrecht, Bréda, et finit par se fixer à Utrecht, où il vécut jusqu’à sa mort, arrivée le 2 décembre 1491. Les plus grands égards entourèrent Basin sur la terre étrangère; et c’était justice.
Son exil fut studieux. Le Breviloquium , l’ Apologie, œuvres écrites pour sa justification, ne sont pas tous ses opuscules; il en a composé d’autres; mais son principal ouvrage, c’est Y Histoire de Charles VII et de Louis XL Il y raconte des événements dont il fut le contemporain ; quelques-uns auxquels il a pris part. Quoique il soit sincère dans ses récits et dans ses explications, l’on ne doit pas être étonné de plusieurs inexactitudes dans les détails, vu qu’il a commencé à écrire cinquante ans après le commencement des faits qu’il raconte. On trouve de ces menues inexactitudes dans les chapitres consacrés à la Pucelle. L’histoire de Charles VII n’est pas pour cela sans mérites. Quant à celle de Louis XI, l'historien avait eu trop à souffrir de ce prince pour être impartial, et l’on s’explique la passion avec laquelle il en parle.
L’Église a un reproche plus sérieux à faire à Basin; il a écrit un mémoire en faveur de la Pragmatique Sanction. Louis XI avait débuté par abolir *cet acte néfaste, malgré l’opposition de l’Université et du Par lement ; il avait mérité par là de grands éloges de la part du Saint-Siège, en même temps qu’il s’était concilié le cœur des meilleurs catholiques de son royaume. Quelque temps avant qu’éclatât la ligue du bien public, le monarque consulta sur cet acte l’évêque de Lisieux. Celui-ci voulait-il par son zèle apparent pour l’agrandissement du pouvoir royal endormir le roi sur la conjuration formée; voulait-il faire perdre à un prince qui n’avait pas ses sympathies les avantages que lui donnait cette satisfaction accordée au saint-siège et aux désirs des bons Français? Il conseilla de la rétablir et de la mettre en vigueur. Conduite peu en accord avec les plaintes fort vives que fait l’évêque historien sur les empiètements de la magistrature, dans le domaine du gouvernement ecclésiastique. Faire revivre la Pragmatique, c’était rendre les robins maîtres de la discipline dans l’Eglise, faire passer sous leur joug l’épiscopat et le clergé, et pour tout dire en un mot, donner des fers à l’épouse du Christ. Les événements l’ont bien prouvé. De cette source empoisonnée sont sortis, durant quatre siècles, des maux sans nombre parmi nous; la tyrannique ingérence du pouvoir séculier, des parlements, du conseil d’État, dans le gouvernement intérieur des choses ecclésiastiques, est devenue un droit, dès que l’on a reconnu la valeur légale de la Pragmatique.
Il semble que la punition ne s’est fait guère attendre pour le défenseur de cet acte schismatique. Les malheurs personnels, qui ont poursuivi jusqu’à la mort l’évèque de Lisieux, ont commencé presque aussitôt après qu’il eut donné ce funeste conseil.
Malgré cette tache, l’on ne peut se défendre d’une réelle sympathie pour cette figure de prélat, un des beaux types de l’épispocat des temps féodaux. Docte, appliqué à ses devoirs d’évêque, et pourtant intervenant à propos
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
dans Tordre politique, Basin n’a pas été seulement l’apologiste de la Pucelle, il a continué son œuvre par la part qu’il a prise au recouvrement de la Normandie; aimant son roi, mais sans bassesse, il est attaché plus encore aux légitimes franchises locales et individuelles; frappé par le malheur, et forcé de s’exiler, il utilise ses loisirs par la composition d’écrits, dont la paternité lui a été longtemps refusée.
Les écrits de Basin ont été en effet, jusqu’à ces derniers temps, attribués à un certain Amelgard, qui embarrassait fort les historiens. On ignorait, et pour de justes causes, quel était cet Amelgard. Ici encore Quicherat a été bien servi par sa sagacité de paléographe; il a démontré que le prétendu Amelgard netait autre que Thomas Basin, évêque de Lisieux. Après l’édition du double procès de Jeanne, un des beaux titres de célébrité du directeur de l’école des chartes, c’est l’édition des œuvres de Basin, en quatre volumes. En tête se trouve une introduction qui est une histoire du prélat et une appréciation de son caractère et de ses œuvres. La partie paléographique mérite tout éloge ; il y aurait bien des restrictions à faire sur les appréciations. Le régime de 1830 est l’idéal de Quicherat; Ton s’en aperçoit en le lisant. Jamais la reine des sciences, la théologie, ne fut plus dédaignée. N’est-ce pas la raison pour laquelle le directeur de l’école des chartes n’a pas fait entrer dans l’édition des œuvres de Basin le mémoire en faveur de la Pucelle, dont il va être rendu compte1?
Dans son Histoire de Charles VII , Basin affirme avoir vu le procès de condamnation, aussitôt après l’expulsion des Anglais de la ville de Rouen. Nouvelle preuve qu’il fut un des premiers consultés. Il ne l’avait cependant pas entre les màins, lorsqu’il composait son mémoire; il nous dira lui- môme qu’il écrit d’après le sommaire de Paul Pontanus que lui a transmis le doyen Bouillé. Ne lui avait-il pas aussi transmis son propre mémoire? L’identité de quelques phrases semble le prouver; les deux œuvres cependant diffèrent grandement dans le plan et la conception.
Celle de Basin est peut-être, après celle de Bréhal, la plus complète et la plus parfaite de toutes; le procès de condamnation y est jugé au point de vue de la forme et du fond, sous le rapport canonique et théologique. Le docteur dans l’un et l’autre droit, le professeur de décrets, possède les pandectes aussi bien que les décrétales, saint Thomas non moins que
1. Sur Basin, voir l’introduction citée, l'apologie de l’auteur, t. III, p. 237 et seq. ; le Breviloquium , t. IV, p. 7, etc.
l’Ecriture sainte. Il connaît les commentateurs du Corpus juris et s'appuie de leur autorité; moins verbeux d’ailleurs que Montigny ou Bourdeilles. La raison qui a fait alléger Montigny du poids de ces citations, de ces renvois trop nombreux, existe cependant; et le lecteur ne les y trouvera qu’en petit nombre. A cette abbréviation près, l’argumentation de Basin, spécialement en ce qui regarde les défauts de forme, sera substantiellement reproduite.
Après avoir annoncé le sujet de la consultation, l’auteur donne ainsi la division de son travail : « Sauf la correction et amendement de notre seigneur le Souverain Pontife, et de tout catholique mieux pensant et mieux en état de juger; le procès et la sentence libellés contre Jeanne la Pucelle me semblent pouvoir être attaqués pour des raisons nombreuses, fondées, juridiques, vraies. Afin d’y procéder avec ordre, je divise le sujet en deux parties. Dans la première, je montrerai que pour défauts dans la procédure, procès et sentence sont nuis et doivent être annulés. Ce n’est pas que je prétende que l’on doive annuler ce qui est nul de soi, c’est impossible; je veux dire que parmi les raisons que j'apporterai, les unes concluent à la nullité, les autres à l’annulation.
« Dans la seconde partie je montrerai, Dieu aidant, que, procès et sentence fussent-ils revêtus de toutes les formalités de droit, les aveux de Jeanne, tels qu’ils sont contenus dans les actes, n’autorisent pas à la déclarer schismatique, hérétique, idolâtre, blasphématrice, à la dire chargée des autres crimes que l’on a coutume d’abjurer, et pour lesquels elle a été ensuite condamnée comme relapse. »