‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 179 sur 377 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LA SOURCE DES RÉVÉLATIONS DE JEANNE (folio cxvi-cxxv r°).

Sommaire : I. — Combien les connaissances des anges, soit bons, soit mauvais, sont pis étendues que celles des hommes. — Les prophètes et les devins. — Dieu parle quelquefois par des hommes mauvais.

II. — Si Jeanne était inspirée par les bons ou les mauvais anges. — Objections. — Quatre sources de preuves font croire qu’elle était inspirée par les bons anges.

III. — Elle a montré des qualités, une sagesse qui accusent un principe supérieur. — Cette sagesse venait d’en haut, parce qu’elle était désintéressée, accompagnée de pureté, d’une humilité vraie, reposant sur ses vrais fondements : dépendance de Dieu, basse idée de soi-même, amour des biens surnaturels. — Cette sagesse accompagnée de vertus divines qui brillent dans la conduite de Jeanne. — Renom de sainteté de Jeanne. — La pureté de sa foi. — Son éloignement du péché. — Sa résistance aux assauts du vice. — Sa pratique des saintes œuvres : de la confession, elle se confessait bien ; de la communion, elle en retirait les fruits. — Témoignage qui lui a été rendu à Poitiers.

IV. — Les personnages qui apparaissaient étaient bons : lumière, respect qu’ils inspiraient; leurs bons conseils, spécialement de virginité. — Ils n’ont jamais poussé Jeanne au mal.

V. — Les apparitions bonnes : désirs du ciel qu’elles laissaient ; elles ne redoutaient pas le signe de la croix.

VI. — Jeanne ne s’est rien proposé que de bon. — Vertus des rois de France. — Plus que les rois de Juda, ils ont eu celles des bons rois. — Éloge de Clovis, de Charlemagne surtout, même de Childebert et de Dagobert. — Responsabilité des rois. — Éloge de Robert, mais par dessus tout de saint Louis. — Dieu n’a pas pu permettre que leurs successeurs fussent le jouet d’une devineresse, alors surtout que Charles avait en horreur tout péché.

VII. — Jeanne justifiée d’avoir porté le vêtement viril, d’avoir fait la guerre, non atteinte par l’excommunication du canon si qua muliei\

Le domaine de l’intelligence se proportionne à sa pénétration. Un esprit délié atteint ce qui sera toujours au-dessus d’un esprit lourd et grossier, qui ne voit que le sensible et le palpable. Ce qui est vrai pour les esprits d’une même nature l’est bien plus encore pour les esprits d’une nature différente, tels que les hommes et les anges.

L’intelligence angélique, autrement élevée que l’intelligence humaine, se trouve avoir, par suite, une bien plus grande étendue. Les démons en perdant les dons de la grâce n’ont pas perdu ceux de la nature; ils les ont gardés dans leur intégrité; leur connaissance s’étend donc à des objets inaccessibles à la nôtre.

Les bons anges ont des limites encore plus reculées; car à leurs connaissances naturelles s’ajoutent les lumières qu’ils reçoivent des révélations divines, ainsi que l’enseigne encore saint Denys. Or, d’après saint Augustin (de Genesi ad lilteram), les bons anges révèlent parfois aux anges mauvais des vérités que ceux-ci peuvent à leur tour communiquer aux hommes.

On donne le nom de devins, de magiciens, de prophètes du démon à ceux qui, par l’intermédiaire des démons, nous révèlent l’inconnu. Ceux qui nous le révèlent après l’avoir appris de Dieu, soit immédiatement, soit par l’intermédiaire des anges, sont appelés prophètes, ou instruits à l’école de Dieu, disciples de Dieu.

Ces deux sortes de révélations ne diffèrent pas seulement par le principe d’où elles émanent ; elles diffèrent encore en elles-mêmes. Le faux ne se trouve jamais dans les révélations qui viennent de Dieu ou de ses anges; au contraire, le démon, comme père du mensonge, ne dit jamais de vérités que pour accréditer certaines faussetés, ainsi qu’on le voit dans les vies des pères du désert.

Il faut remarquer encore que si Dieu et ses anges fon le plus souvent leurs révélations aux bons, ils en font cependant quelquefois aux méchants. Au jour du jugement, il en est qui diront au Sauveur: N’avons-nous pas prophétisé en votre nom ? et qui recevront pour réponse: Retirez-vous de moi\ ouvriers d’iniquité . Au III0 livre des Rois, nous voyons un prophète des idoles séduire un prophète du Seigneur, et apprendre ensuite par révélation la mort du prophète séduit et désobéissant. Balaam était prophète des idoles, magicien, devin; il cherchait auprès des démons la révélation des mystères; et cependant Dieu, sans en être prié par le magicien, lui révéla certains mystères; il empêcha le démon de lui répondre, lui parla lui-même, et le força de proclamer ce qu’il ne voulait pas, la félicité et la prospérité d’Israël, au lieu de l’anéantissement qu’il souhaitait.

Il en fut fait ainsi pour recommander le peuple d’Israël, terroriser ses ennemis, plus encore pour manifester la gloire de Dieu conducteur de ce peuple, préparer le salut des nations, que les prophéties de Balaam devaient pousser à chercher le Sauveur à la crèche.

Que l’on ne s’étonne pas de voir Dieu et ses anges faire quelquefois des révélations aux méchants. La révélation se rapporte à l’intelligence, et c’est la volonté qui rend l’homme bon. L’acte de l’intelligence précède

LA Pl'CELLE DEVANT LÉGLISE DE SON TEMPS.

celui de la volonté, et le premier peut exister sans le second, la révélation sans la charité. C’est à l’honneur de la vérité révélée ; cette dernière reçoit ainsi l’hommage de ses ennemis, et cela peut tourner au bien des autres.

Il suit de là que pour avoir établi que Jeanne avait eu des révélations, nous n’avons pas établi de quelle source elles lui venaient. Posons donc la question : Jeanne était-elle inspirée par Dieu ou par le démon? Si c’était par Dieu, instruisait-il une de ses fidèles vivant à son école, ou bien une devineresse, une magicienne, sans mission de sa part ?

Fidèle à la méthode scolastique, le docte fils de saint François commence par proposer les objections quil résoudra après avoir établi sa thèse; il donne une vue générale des raisons de cette thèse elle-même, il énonce ensuite les chefs de preuve.

1° Il semble que Jeanne n’est pas envoyée par Dieu, mais par le démon. Ceux qui sont envoyés par le Christ font les œuvres du Christ, c’est-à-dire observent sa loi; ceux qui sont envoyés par Satan font les œuvres de Satan, c’est-à-dire violent la loi divine.

Jeanne a violé la loi du Christ dès son apparition, et dans toute la suite de sa carrière. Elle a porté constamment des vêtements d’homme, elle marchait armée; elle s’est jetée au milieu des batailles. Or la loi dit en termes exprès au Deutéronome (c. XXII) : La femme ne portera pas le vête ment de F homme, ni F homme le vêtement de la femme : abominable e$tT devant Dieu , celui qui se rend coupable de cette transgression . D’après le texte hébreu, l’on peut traduire encore : La femme ne portera pas les armes de F homme , abominable est , devant Dieu , celle qui le fait . C’était le cas de Jeanne.

2° Elle n’est pas à Dieu la femme qui est retranchée de l’Église et livrée à Satan. Ici le défenseur de la Papauté se plaît à insister sur cette proposition que, pour être à Dieu, il faut être à l’Église, et il en fait ainsi l’application à Jeanne. La femme qui porte des vêtements d’homme est excommuniée par le canon si qua millier . Elle n’est donc pas à l’Église, elle n’est donc pas à Dieu.

Cependant le sentiment contraire a aussi ses raisons. Saint Augustin nous dit que les démons ne peuvent pas plus exister sans mauvais vouloir que sans tourments. Du mauvais vouloir, il ne peut sortir que des actes mauvais, parce que, dit le Sauveur, un mauvais arbre ne peut pas produire de bons fruits. Ceux qui sont du côté du démon marchent sur les

traces do leur chef : ils font le mal ; mais, comme nous allons le montrer, les actes de la Pucelle furent bons; elle n’était donc pas du côté de Satan.

Bourdeilles dit que, pour la solution de la question, il faut se rappeler les quatre préambules posés déjà plus haut, et la réponse donnée à la question précédente. Dans son humilité, il insiste sur l’obscurité de ces questions, tant que l’Eglise ne s’est pas prononcée; il donnera do nombreuses raisons qui lui paraissent probables; cependant il ne veut rien définir, cela lui semblerait téméraire.

Il lui semble pourtant bien plus juste de penser que Jeanne était inspirée de Dieu, non seulement parce que le bien se suppose et que le mal doit être prouvé, mais parce que ce sentiment est appuyé sur de nombreuses présomptions et bien des raisons vraisemblables.

Il va les déduire de quatre sources : 1° du côté de la jeune fille; 2° du côté de ceux qui apparaissaient et faisaient des révélations; 3° de ces apparitions et de ces révélations elles-mêmes; 4° du côté du roi et des rois ses prédécesseurs.

DU COTÉ DE JEANNE : LES QUALITÉS ET LES VERTUS QU’ELLE A MONTRÉES SONT DIVINES.

Elle a commencé à recevoir des révélations dans sa treizième année. C’est un âge de pureté, de simplicité et presque d’enfance. A dix-sept ans elle se présente au roi comme envoyée par le ciel pour délivrer le royaume. Sa fermetéi d’àme, la sagesse de ses vues, sa constance, son courage, les qualités énumérées plus haut, font l’admiration de tous. La nature humaine, en effet, ne saurait s’élever jusque là dans un âge si tendre, et dans un sexe si frêle. Elle est docte sans maître, expérimentée sans expérience. Des guerriers courageux tremblent en face des périls qu’elle affronte, et au milieu desquels elle conserve son sang-froid et son calme. Ces qualités ne venant pas de la nature doivent venir de Dieu ou du démon. Or il est beaucoup plus vraisemblable qu’elles viennent de Dieu.

On peut le montrer par la différence qui existe entre la sagesse divine et la sagesse diabolique.

La sagesse qui ne vient pas d’en haut, dit saint Jacques, est terrestre, animale, diabolique : terrestre, c’est-à-dire inspirée par l’avarice; animale y ou dictée par la luxure ; diabolique , ou fille de l’orgueil, Satan étant le roi de tous les fils de la superbe . La sagesse qui vient de Dieu est céleste T pudique, humble .

La sagesse de Jeanne n’était pas tewestre, puisque pleine de mépris pour

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les biens de la terre, elle n’avait de goût que pour les biens du ciel, n’ayant jamais demandé à ses voix que le salut de son âme.

Elle fut encore moins animale. Elle a vécu dans la pudicité et la virginité, et cela au milieu d’hommes jeunes et lascifs. Sa réserve y a été telle que jamais on n’a pu former sur elle l’ombre d’un soupçon. On lui a fait presque violence (dans sa prison), mais elle est restée inébranlable dans son propos de virginité, sans qu’on ait pu la rendre infidèle à la promesse faite aux voix.

Là oit est F humilité, là est la sagesse (Prov., XI), la sagesse vraie, celle qui vient d’en haut. On ne la posséda jamais sans humilité, écrit saint Augustin dans sa lettre à Vincent, écrit saint Jérôme dans sa lettre à Paulin. L’humilité, dit saint Basile, est alimentée par trois racines: par un esprit d’habituelle soumission, par la considération de sa propre bassesse, par la vue de biens supérieurs.

La teneur du procès démontre que l’humilité de Jeanne reposait sur ces trois fondements. Elle vivait dans une habituelle dépendance de Dieu et pour sa personne et pour ses actions, elle qui disait que son étendard et les figures qui F oignaient étaient à F honneur de Dieu, que les victoires de V étendard et les siennes devaient être attribuées à Dieu , que r espérance de la victoire était fondée en Dieu , et non en un autre . Sa dépendance était donc continuelle.

Elle avait la vue de sa propre bassesse : elle s’excusait auprès des voix, en disant qu'elle n'était qu'une pauvre fille , qui ne savait pas allei • à cheval . Ce même sentiment lui faisait dire aux juges de Rouen qu’il avait plu à Dieu de repousser les ennemis du roi par une simple pucel/e.

Jeanne avait en vue des biens supérieurs, car elle ne recherchait ni les richesses, ni les délices, ni les honneurs de la vie; elle ne les demandait ni pour elle ni pour les autres; elle en voulait de meilleurs; elle voulait pour elle le salut de son âme; pour le roi et pour le royaume le soulagement et la délivrance ; elle proclamait qu’elle était venue d’abord pour le bien du royaume, ensuite pour les bonnes gens d’Orléans et pour leur duc.

Nous sommes donc autorisés à conclure que sa sagesse venait de Dieu; et le mot sagesse doit s’entendre ici largement pour tout ce qui est bon, et dont par suite Dieu doit être regardé comme l’auteur.

C’est encore de Dieu qu’elle tenait les vertus qu’elle a déployées dans la conduite des affaires séculières, la prudence, la constance, la force, compagnes de la sagesse, d’après saint Ambroise et saint Grégoire.

Personne, dit Aristote, ne naît sage; on le devient par l’étude et par l’exercice; ou bien cette sagesse est infusée par Dieu. Mais quelle étude et quel exercice pouvait faire une jeune fille qui n’avait vécu qu’auprès

des paysans ses parents, et à la suite des troupeaux? N’ayant été formée ni par la nature ni par l’art, elle Ta donc été par la grâce. C’est de la grâce qu’elle avait appris à respecter la justice dans la guerre, à ne se laisser conduire par aucune affection déréglée, à rendre à chacun ce qui lui est dû. Elle disait justement qu’il avait plu à Dieu d’ainsi faire par une simple jeune fille. Qui donc, sinon Dieu, pouvait à ce point l’élever au-dessus de sa fragile nature, faire que dans ce métier des batailles qu’elle ignorait complètement, elle ait pu se passer soudainement de tout conseil humain, ne réclamer que celui de Dieu, de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite; que, forte de leurs avis et de leurs secours, elle ait pu, elle, une fillette sans aucune expérience de la guerre, surpasser l’habileté des grands capitaines les plus consommés, confondre leurs desseins, et refouler leurs armées? Qui ne reconnaîtrait là celui qui conduit les guerres dès leurs commencements , celui dont la puissance ne s'appuie pas sur la multitude et ne compte pour rien le nombre des coursiers? C’est lui qui, fléchi par les prières de notre roi, a rendu vains les desseins d’Achitophel.

Non, il n'est pas de sagesse , il n'est pas de conseil contre Dieu . On peut harnacher les chevaux pour la bataille , mais c est Dieu qui donne la victoire. Il lui est facile, disait Judas Machabée, de rendre la multitude prisonnière d'une poignée de victorieux , et quand il veut vaincre , peu importe le nombre des armées en présence. La victoire ne tient pas au nombre des soldats y c'est du ciel qu'elle vient.

Après s’être laissé aller à son enthousiasme, l’humble Bourdeilles, comme s’il craignait d’avoir été trop loin, ajoute : « Je ne veux cependant pas par ces citations et ces exemples tirés de la Sainte Ecriture tourner ma bouche contre le ciel, et comparer les exploits de Jeanne avec ceux que rapporte cette même Écriture, comme si l’on devait mettre les uns et les autres sur la même ligne. Loin de moi. Je ne veux faire aucune comparaison, mais par ces exemples et ces citations, et avec les restrictions nécessaires, j’ai voulu insinuer que Jeanne a pu être suscitée par le bon esprit, plus que par le mauvais, et que par suite il faut présumer qu’il en a été ainsi. »

2° Une seconde raison se tire du renom et de l’opinion de sainte vie, dont Jeanne a toujours joui, ayant paru constamment fort chrétienne dans sa conduite, ses actes, ses paroles. On voit par le procès qu elle aimait à répéter des paroles telles que les suivantes : Je vous assure que je ne voudrais rien dire ni rien faire contre la foi chrétienne. Si j'avais fait ou dit , ou si je savais qu'il y eut sur moi quelque chose que les clercs pussent montrer être contre la foi que Notre Seigneur a établie , je ne voudrais le soutenir ; mais je U bouterais dehors . Je crois bien que je n'ai jamais défailli et

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je ne voudrais défaillir en la foi chrétienne . Ces paroles prouvent combien elle était bien pensante en la foi. Elle la voulait pure de toute erreur, au rebours des enfants de Satan, qui, imitant leur père, cherchent à l’altérer. Le père de l’erreur et du mal, la source de la malice, Satan, cherche à corrompre; ses fils ne font pas autrement. Non seulement ils aiment leurs erreurs, ils cherchent à les faire aimer par les autres, afin de mieux les dissimuler. C’est le contraire pour les enfants de Dieu; ils veulent se dépouiller de leurs erreurs et se montrent dociles à qui les corrige. Telle était Jeanne ; elle demandait que ses faits et ses paroles fussent examinés par des hommes de savoir, pour en bannir toute erreur, s'il y en avait. C’est une marque de son bon esprit, et une preuve qu’elle venait de Dieu.

La foi sans les œuvres est une foi morte. Jeanne joignait les œuvres à la foi. Elle s’appliquait à conserver la crainte de Dieu, et à s’abstenir du péché. Cela résulte de ses paroles. On l’entendait dire au procès qu'il viest chose au monde dont elle eut été aussi marrie que de se savoir privée de la grâce de Dieu; quelle ne savait pas avoir jamais été en péché mortel. Plaise à Dieu que je n'aie jamais fait , que je ne fasse jamais chose dont ma conscience soit chargée . Ce ne sont pas là les sentiments des fils de Satan; ils veulent accomplir les œuvres de leur père. Ce père les incline toujours au mal, leur fait haïr la vertu, aimer le vice; les excite sans cesse au péché.

Saint Isidore nous enseigne cette manière de discerner les bons des méchants. Satan flatte les siens, tandis qu’il moleste les serviteurs de Dieu. N’étant pas maître de ces derniers, il les poursuit. Il n’est pas dans leur intérieur, il les persécute à l’extérieur; il ne commande pas dans leur «cœur, il leur suscite des persécutions au dehors. Le Saint-Esprit fait qu’ils devinent ses embûches. Afin de rester purs, ils répriment parla sainteté de leurs œuvres ce qu’ils sentent en eux de bas et de terrestre. Il en est autrement des réprouvés et des partisans du démon. Lucifer les illusionne par les séductions du vice; il les fascine par ses promesses, les attire par l’appàt des biens présents, qu’il leur montre comme indispensables; il leur fait envisager les peines éternelles à la manière des peines temporelles et passagères; il enfonce ces malheureux dans l’amour des biens terrestres et des plaisirs sensuels pour les précipiter avec lui dans l’abîme.

Or Jeanne fuyait les vices et spécialement la cupidité, ne désirant rien de terrestre, mais uniquement, ainsi qu’il a été dit, le salut de son âme; elle fuyait les délices de la chair, ayant, ainsi qu’il a été dit, voué à Dieu sa virginité. C’est en vain que l’excitateur de tous les vices envoya (dans sa prison) ses suppôts pour la faire renoncer à son dessein; ils furent vaincus.

C’est une preuve éclatante qu’il ne faut pas la ranger parmi les femmes

qui suivent Satan, mais parmi les servantes du Christ. Ce qui distingue ces dernières, c’est avant tout la crainte de Dieu, et la fuite du péché1.

Mais comme, d’après saint Grégoire, il ne suffit pas d’éviter le mal, qu’il faut encore s’appliquer aux bonnes œuvres, Jeanne, ainsi que je l’ai appris, ajoutait la pratique des saintes œuvres à la fuite du péché. Elle priait avec humilité, entendait dévotement plusieurs messes, se confessait, communiait souvent, œuvres qui toutes sont en opposition avec Satan.

Celui qui se confesse sincèrement, dit saint Ambroise, n’a rien à redouter des accusations de Satan. Le maudit a perdu sur lui tout pouvoir, parce que, comme l’enseigne saint Augustin (de pœnitentia), la confession est le salut de l’àme, la destruction des vices. Elle restaure les vertus, et met les démons en fuite. Jeanne se confessant souvent tenait le démon sous ses pieds, loin d’en être l’esclave. Loin de l’imiter, elle faisait le contraire de ses œuvres, et de ce à quoi tendent ses pompes. Aussi Satan s’efforce- 1- il d’empêcher la confession, parce que la confession détruit ses trames, fait disparaître le péché et réconcilie avec Dieu. Satan lui-même, dit Hugues de Cluny, s’il se présentait bien disposé au tribunal de la confession, obtiendrait le pardon. C’est ce qu’il ne fera jamais; il la fuit; elle le transperce comme d’un dard. Aucun tourment, dit saint Jean Chrysostome, ne lui est plus intolérable, que de nous voir cicatriser par la pénitence et l’aveu les plaies qu’il nous a faites.

Dira-t-on que les confessions de Jeanne étaient feintes et sans sincérité, ce qui, d’après saint Basile, est un nouveau degré d’orgueil? Y eut-il doute, les saints, et le droit, tant ecclésiastique que civil, nous ordonnent d’interpréter en bonne part; mais nous avons de la sincérité des confessions de Jeanne un excellent témoignage : la déposition de son confesseur, F. Martin de l’ordre des Frères Prêcheurs, qui atteste que toujours et spécialement aux derniers moments de sa vie, il la vit pleine de piété et do foi.

Ce qui recommande encore grandement Jeanne, c’est qu’à la suite de ses confessions, avec ces bonnes œuvres qui mettent en fuite les esprits mauvais, Jeanne, comme je l’ai appris de source certaine, aimait à communier souvent, et elle le faisait avec foi et dévotion.

Ici l’auteur donne un vrai traité sur la communion. Les fins de l’Eucharistie, l’excellence delà communion, la double communion sacramentelle et spirituelle, la communion fréquente, la communion indigne, Bourdeilles aborde tous ces points, en s’appuyant sur les Pères, les théologiens, et en renvoyant aux passages de leurs œuvres. Trois grandes pages

i. « Hinc liquido valet persuaderi quod non de fautricibus satanœ, sed de ancillis Christi fore ipsa Johanna debuit opinari, quod probatur maxime limore Dei et abstinentia peccatorura. » (F0 118.)

IA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

du long et large parchemin sont consacrées à l’exposition de l’enseignement catholique, dont il fait ainsi l’application à Jeanne.

Dans la vie de Jeanne, l’on ne voit aucun des effets de la communion indigne, mais, autant qu’il est permis à l’humaine fragilité de le constater, les effets des bonnes et ferventes communions. Nombreux sont ces fruits; le principal cependant, d’après saint Thomas, est comme une transformation du pieux communiant en Jésus-Christ, conversio in Christian , en sorte qu’il peut s’écrier avec l’Apôtre : Je vis, mais non , ce n'est pas moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi . De cette vie du Christ en nous, résultent l’accroissement des vertus, et la restauration des forces diminuées par les péchés véniels et les autres péchés précédents. La communion ravive et accroît la ferveur alanguie par nos défaillances. Dans la réception du sacrement, cette ferveur, dit saint Thomas, doit s’activer et se joindre à la pureté d’àme et de corps, et à l’élévation de l’esprit en Dieu.

Ces effets sont manifestes dans Jeanne. Il a été déjà dit qu’elle attribuait à Dieu toutes ses bonnes et grandes actions, quelle fuyait le péché, qu’elle avait soif de son salut, du soulagement du roi et du royaume, qu’elle n’entreprenait rien qu’au nom de Jésus-Christ et de la bénite Vierge Marie, de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite : toutes choses qui prouvent qu’elle était transformée en Jésus-Christ; c’est le premier effet. Le second, l’accroissement des vertus, résulte de ce qui a été dit de son amour de la confession, de la prière, de la virginité; le troisième, de son amour toujours plus enflammé, plus dévoué au divin Sacrement, de sa dévotion toujours plus grande au saint sacrifice de la messe.

Ainsi nous sommes autorisés à penser que ce n’était qu’avec de saintes dispositions que Jeanne s’approchait souvent de la sainte communion; ce qui la recommande grandement.

3° Troisième raison tirée du côté de la Pucelle . — Elle a toujours grandement détesté les sortilèges de ces femmes, qui, dit-on, volent dans les airs; elle n’a jamais eu de liaisons avec elles; elle les avait en horreur. Elle connaissait donc les différences qui existent entre les révélations divines et les prestiges sataniques; elle détestait non seulement les sortilèges, mais encore tous les vices : signe bien expressif que ce n’était pas du mauvais, mais bien du bon esprit, qu’elle avait reçu ces dons dont l’Apôtre nous dit ; Qu'y a-t-il que vous n'ayez reçu , et si vous les avez reçus , pourquoi vous enorgueillissez-vous , comme s'ils venaient de vous?

4° Quatrième ?%aison prise du côté de la Pucelle . — Lorsqu’elle vint trouver le roi, envoyée par Dieu, disait-elle, pour le délivrer, le roi ne voulut pas d’abord l’admettre en sa présence; il ne voulut ajouter aucune

foi à ses paroles et paraître lui donner quelque importance; mais il la fit examiner durant trois semaines par des clercs et des gradués. Or, après de longs et habiles interrogatoires, ces hommes conclurent qu’il n’y avait rien que de bon en elle.

Ce parti du roi fut dicté par la prudence, parce que, ainsi que le dit saint Bernard d’après les Saintes Écritures, le sage examine toutes choses; le confident intime de Notre Seigneur, saint Jean nous dit encore : Ne croyez pas à tout esprit y éprouvez-les pour savoir s'ils viennent de Dieu ; car bien des faux prophètes ont surgi dans le monde (I Jo., IV).

RAISONS TIRÉES DU COTÉ DES PERSONNAGES QUI APPARAISSAIENT ET FAISAIENT LES RÉVÉLATIONS.

4° Ces personnages apparaissaient entourés de lumière et de clarté. Ce n’est pas ainsi que se manifestent les anges de ténèbres. Même dans les apparitions aux Patriarches de l’ancienne loi, nous ne voyons pas que les anges se soient manifestés entourés de lumière. Ce n’est que dans le Nouveau Testament qu’ils se font voir ainsi, comme la remarque le glose sur ces paroles : Claritas Dci circumfulsit illos (Luc., II).

2° La première apparition, disait Jeanne, et la première audition des voix produisirent sur elle un grand effroi ; il en fut de même à la seconde ; mais elle fut rassurée et consolée. C’est un signe de la présence des bons anges. Pleins de bonté, ils consolent et réjouissent les hommes par leur aspect. Les démons au contraire, dès qu’ils voient le cœur de l’homme en proie à la terreur, cherchent toujours à l’accroître et à la porter au comble, ainsi que l'observe le vénérable Bède sur le premier chapitre de saint Luc.

3° Une troisième raison se tire des avis familiers et salutaires que Jeanne déclare avoir reçus des apparitions. Sainte Catherine et sainte Marguerite, disait-elle, l’exhortaient à se confesser souvent, à fréquenter l'église, à bien se conduire, à garder la virginité.

La virginité, c’est dans une chair corruptible, selon la définition de saint Augustin, une perpétuelle aspiration à l’éternelle incorruption. Il est peu de chose, ou plutôt il n’est rien, qui soit meilleur. L’or est sans valeur à côté d’une àme continente, nous dit l’Ecclésiastique. Par la continence l’homme triomphe de son ennemi domestique, se conforme parfaitement au Christ dans son âme et dans son corps, pourvu que d’ailleurs il n’omette pas les autres saintes œuvres. C’est ce qui a fait dire à l’Apôtre que c'est la vierge qui pense aux choses de Dieu , à être sainte de corps et d'esprit.

LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

C’est cet état de virginité que, par le conseil de ses saintes, Jeanne voua à perpétuité. Des conseils si salutaires, menant si directement au ciel, sont opposés à l’esprit mauvais, au jaloux ennemi de notre nature; jamais il ne les eut donnés à Jeanne; ou s’il l’eût fait, c’eût été pour la perdre plus sûrement.

Nous voyons, dans les conférences des pères du désert, qu’il usa de ce stratagème pour pervertir un jeune moine. Feignant d’être l’ange bon, il commença par lui suggérer de bons conseils afin de capter sa confiance ; maître de son affection, il lui persuada de se circoncire, comme moyen nécessaire au salut.

Mais les voix de Jeanne ne lui ont jamais fait entendre une parole capable de la détourner de Dieu, de la foi, de la porter à quelque acte contraire à l’honnêteté et à sa sanctification. Ce sont donc des esprits bons, et non des esprits mauvais.

Si l’on objecte quelles lui ont conseillé de prendre des vêtements d’homme, les armes, en violation de la loi alléguée déjà, on verra plus loin que l’objection n’est pas sans réponse.

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