‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 181 sur 377 · RAISONS TIRÉES DU COTÉ DU ROI ET DES MONARQUES QUI ONT PRÉCÉDÉ · texte numérisé non relu

RAISONS TIRÉES DU COTÉ DU ROI ET DES MONARQUES QUI ONT PRÉCÉDÉ

La première raison résulte de ce qui a été dit plus haut. Jeanne venait pour la délivrance du roi et du royaume ; et il a été établi que les anges mauvais ne concourent pas à pareille œuvre. Il est d’ailleurs supposé, comme chose notoire, que Jeanne par cette délivrance n’avait en vue aucune espèce de tyrannie, d’excès, de cupidité, d’injuste oppression de ses adversaires, de vengeance; quelle ne poursuivait qu’une juste délivrance, et la cessation de maux accablants.

Les Anglais opposeront peut-êtrè que le secours des anges ne s’exerçant que contre une injuste domination, ce n’est pas contre eux qu’il pouvait être dirigé, qu’ils avaient des droits sur la France; mais soit dit sans les offenser, d’après quel titre prétendent-ils que le royaume de France leur appartient? Je n’en vois pas l’ombre, et à l’encontre l’on pourrait produire bien des raisons opposées. Insister serait inutile.

La seconde raison se tire de la sainteté et des grandes vertus des rois, prédécesseurs de Charles VIL Ces vertus furent resplendissantes; ils furent les serviteurs du roi des rois leur Seigneur, et par suite agréables à ses yeux. On est fondé à croire que ce sont ces mérites qui ont affermi le royaume.

La Sainte Ecriture nous apprend que sur ce grand nombre de rois qui régnèrent en Judée, la plupart furent rebelles à la loi de Dieu, et secouèrent le joug de sa crainte. Trois seulement, David, Ezéchias et Josias furent agréables au Seigneur; et cependant en leur considération, de David surtout, Dieu passa par-dessus les iniquités des autres. Si les iniquités des rois et du peuple déchaînèrent sur Juda de graves châtiments, si Dieu alla jusqu’à le laisser tomber en captivité, il ne voulut cependant

LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

jamais le voir périr entièrement. Dans la multiplicité de ses miséricordes, il arrêtait les rigueurs de la justice, et cela, comme il est dit dans grand nombre de passages des Saintes Écritures, à cause de David son serviteur.

Que ne sommes-nous pas autorisés à penser de ce beau royaume de France gouverné par tant de grands rois de sainte mémoire! Ils ne pouvaient pas ne pas être agréables à Dieu, ces monarques dans lesquels brillaient toutes les vertus convenables à un roi : 1° la franchise et la clémence ; 2° l’humilité et l’obéissance ; 3° la magnanimité et la sagesse ; 4° la piété et la sainteté; 5° le zèle de la foi catholique; 6° le bon gouvernement de leur royaume ; 7° le courage et la puissance de la vertu.

Bourdeilles développe la nature de ces vertus et la nécessité pour les rois de les posséder, en empruntant ses preuves aux auteurs sacrés et profanes; et il entremêle ses développements de l’éloge des rois de France qui lui paraissent mieux les mériter. Les études historiques étaient loin d’être cultivées, comme elles le sont aujourd’hui; les moyens matériels faisaient défaut; l’on en était réduit à quelques compilations rudimentaires, où parfois des erreurs de date et de personnes, fort grossières, se conciliaient avec un exposé qui, par ailleurs, n’était pas sans mérite.

Pour Bourdeilles, les Francs descendent des Troyens; Titus est un roi de ces mêmes Troyens; Charlemagne a passé les mers pour aller combattre les infidèles.

Ce qui est indubitable, c’est l’amour du saint évêque pour la dynastie nationale ; il parle des sentiments chrétiens de nos rois avec un enthousiasme que nous n'avons plus aujourd’hui. Quelques citations seulement.

« Dira-t-on que dans la maion de France l’on ne voit pas un second David merveilleusement élu de Dieu? J’ose dire qu’il s’y trouve. Rappelons la sainte et digne mémoire de celui que Dieu choisit entre mille, pour être le premier de cette illustre maison, le roi Clovis.

« Les mérites de la très sainte et merveilleuse Clotilde son épouse, les prières et les enseignements de cette lumière du monde, qui est saint Rémy, le convertirent à la foi. Il reçut miraculeusement le baptême des mains de saint Rémy. Il était au baptistère; et le chrême faisant défaut, ô merveille! ô ineffable condescendance de la miséricorde de Dieu ! voilà qu’une colombe apparaît portant dans son bec une ampoule remplie de chrême. Le Pontife s’en sert pour oindre le roi ; et le vase saint conservé dans l’église de Reims fournit le chrême pour le sacre des rois ses successeurs; mémorial permanent à travers les âges, laissé à la maison de France, pour que ce pieux, humble et indélébile souvenir la fasse renouveler dans la résolution de ne pas offenser le Seigneur son Dieu, qui l’a honorée d'un signe de si particulière alliance ; pour qu’elle soit sans cesse sous sa main, prompte à le servir, à servir son Eglise, à révérer et défendre ses ministres.

« Ce même Clovis fut ferme dans sa parole, juste dans ses jugements, avisé dans ses desseins, remarquable par sa charité, fort humble, obéissant, dévoué à Dieu et à ses ministres. La vertu de Dieu agissait en lui. C’est par elle qu’il subjugua le royaume des Goths. Embrasé du zèle de la foi, il marchait contre leur roi infecté de l’hérésie arienne, et se trouvait en face d’un fleuve qu’il ne savait comment traverser. Or, voilà que soudain apparaît une biche qui le franchit sous ses yeux, indiquant le gué, et disparaît, ce service rendu. Cette même nuit, on vit un grand flambeau lumineux sortir de l’église de Saint-Hilaire, répandre ses clartés sur la tente de Clovis, et aller s’éteindre au camp d’Alaric. Clovis ne fut pas ingrat. Sur le conseil de saint Rémy, il envoya au tombeau de saint Pierre une couronne ornée de pierres très précieuses, sachant bien que c’était le Christ qui l’avait élevé sur le trône. »

Bourdeilles nous présente Childebert comme rivalisant en largesses pour les pauvres avec saint Germain, évêque de Paris; il loue dans Dagobert le constructeur de la basilique de Saint-Denis, le défenseur de la foi qui ordonne aux Juifs de choisir, entre quitter le royaume, ou se faire baptiser.

Mais c’est surtout en parlant de Charlemagne qu’il donne cours à son admiration, le proclamant le prince unique, rappelant ses principales qualités et disant qu’un grand homme seul pourrait le louer dignement.

« Quelle n’était pas, dit-il, sa vénération pour le Seigneur et le Siège Apostoliques! Il les comblait d’honneurs, les visitait parfois personnellement dans les grandes fêtes. Avec quelle humilité ce vrai fils d’obéissance se soumettait au Seigneur Pape, lui qui disait: /?n mémoire du bienheureux Apôtre Pierre , honorons la Sainte Église Romaine et le Siège Apostolique . Là est la source de la dignité sacerdotale et il faut conserver P humilité dans la douceur . Aussi quand même il nous impose un joug à peine tolérable , il faut le supporter , et le supporter avec un pieux dévouement ; paroles qui depuis sont passées dans le droit ecclésiastique. »

Le fils de Charlemagne, dit le saint évêque, n’hérita pas seulement de ses États, il hérita aussi de ses vertus; éloge mérité, mais fort injustement étendu à Lothaire.

Au milieu de ces développements, le zélé prélat, qui écrivait pour Charles VII, mêle des avis tels que les suivants : Plus le rang est élevé, plus le péril pour l’àme est grand ; plus grande est la splendeur de la dignité, plus honteuse est l’iniquité... C’est folie de vouloir commander aux autres, quand on ne sait pas commander à soi-mème... Lorsque les méchants gouvernent, dit Boèce, c’est peu pour la vertu d?être sans récompense, elle est sous les pieds des scélérats... Les mauvais exemples des rois entraînent la chute et la ruine d’innombrables sujets; et ces rois en

LA PI CELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS

porteront la peine au tribunal du juge éternel. L'Ecriture l’enseigne : un jugement très sévère est réservé à ceux qui sont à la tête des autres; le petit obtiendra facilement miséricorde ; mais aux puissants qui prévariquent seront appliquées de puissantes tortures ... Les rois ne sont pas donnés seulement pour commander; ils le sont aussi pour servir de modèle... Au jour de leur sacre, l’Eglise leur rappelle de bien des manières l’amour de la justice, le zèle de la foi, la défense de l’Église, et le soin de leurs peuples.

Bourdeilles revient ensuite à l’éloge des rois de France; c’est Robert que le saint prélat proclame très parfait, resplendissant de piété et de ferveur, auteur d’hymnes sacrées, guerrier, érudit, si dévot qu’il a mérité que Dieu fit des miracles en sa faveur.

Mais c’est surtout dans l’éloge de saint Louis qu’il se donne carrière, plus même que dans l’éloge de Charlemagne, mêlant avec raison à l’éloge du fils celui du père, Louis VIII, et de Blanche de Castille.

Enfin le noble évêque tire la conclusion des longues prémisses dont on vient de voir les principales lignes :

« Quoi donc ! pourrions-nous penser que Dieu a délaissé une maison distinguée par tant de prérogatives! loin de nous une telle pensée. Comme un vrai père, il l’a souvent châtiée, mais il ne l’a jamais abandonnée. Non, une race ainsi enracinée dans la foi, établie sur les mérites des saints, n’aura pas été pendant si longtemps le jouet d’une magicienne, d’une sorcière sacrilège, d’un suppôt de Satan, et cela dans un temps où le roi était animé des excellents sentiments qu’il avait à l’arrivée de la Pucelle. Dans l’immense tribulation quij’oppressait, il ne voulait pécher en aucune manière, n’user d’aucun mauvais artifice, et il avait une particulière horreur d’appeler les démons à son aide et conseil. Voilà pourquoi il voulut, comme il a été dit, que Jeanne fût examinée par les docteurs. C’est que, comme je le crois, il n’altendait sa délivrance que du ciel.

« Aussi pouvons-nous selon moi penser pieusement que le Dieu tout puissant qui frappe et guérit, humilie et redresse, qui n’abandonne pas ceux qui espèrent en lui, aura été touché par les mérites de tant de saints rois de France, et surtout de saint Louis; qu’il aura voulu nous visiter par cette seule et simple pucelle, conduite peut-être par le Bienheureux Archange saint Michel, et par les saintes Vierges déjà souvent nommées.

« Il n’aura pas voulu que cette délivrance fût attribuée à la sagesse, à l’habileté, à la puissance des hommes ; mais uniquement à son infinie clémence et aux mérites des saints rois qui avaient gouverné la France. Il a voulu que l’on se rappelât les oracles déjà cités : Il est facile à Dieu de faire tomber des multitudes au pouvoir d'une poignée des siens ... Ce nest pas le nombre qui décide de la bataille; cest du ciel que vient la victoire .

« De toutes les raisons qui viennent cTêtre exposées, il semble qu’on peut conclure avec probabilité que Jeanne n’a pas été suscitée par le mauvais, mais bien par le bon esprit. Je pense cependant qu’il 11e faut rien définir témérairement, mais laisser tout au jugement de Dieu. »

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