CHAPITRE III
JACQUES GELU ET SES ÉCRITS SUR LA Pl'CELLE
Sommaire : I. — Gelu croit à la Pucelle. — Conseils à Charles VII. — Reconnaissance, humilité, invitation à la clémence ; lettre à la belle-mère du roi. — Ses traités sur la Pucelle.
II. — Notice sur Jacques Gelu. — Sources inédites. — Dévouement de l’archevêque à la cause française. — Sa place dans l’Église. — Son traité latin sur la Pucelle.
III. — Lettre dédicatoire. — LaProvidence rendue palpable parle fait même de la Pucelle. — Les impies de tous les temps confondus. — Court résumé des causes de la ruine de la France. — Dénûment absolu du roi. — Les divers motifs qui ont pudéterminer Dieu à nous octroyer un secours miraculeux. — Objections.
IV. — Division du traité. — Providence spéciale de Dieu sur l’homme et sur les peuples. — Application à la France. — Dieu n’accomplit pas toujours ses miracles instantanément. — Il fait ses œuvres merveilleuses tantôt parles Anges, tantôt par les hommes. — Raisons de convenance qui lui ont fait dans le cas présent choisir une femme. — 11 peut par exception employer des femmes aux œuvres naturellement réservées à l’homme. — Pourquoi il l’a fait dans le cas présent.
V. — Est-il possible de distinguer le surnaturel divin du surnaturel diabolique? — Objections. — L’intérieur révélé par l’extérieur habituel . — Application à la Pucelle. — Les œuvres. — Œuvres le plus souvent mauvaises rendues bonnes par les circonstances.
VI. — Part de la prudence humaine dans la réalisation des œuvres miraculeuses? — L’avis de la Pucelle doit être requis et l’emporter sur tous les autres. — Bonnes œuvres conseillées au roi.
VIL — Appréciation du traité de Gelu.
Après la délivrance d’Orléans, Jacques Gelu ne garda plus de défiance à l’égard de la bergère. L’historien des Alpes Maritimes nous a conservé dans son manuscrit l’analyse substantielle des lettres que l’archevêque d’Embrun écrivit à son royal pupille. Le Père Fournier continue ainsi son récit, auquel je ne change que quelques tours de phrase.
« Depuis ce temps, comme les issues furent toutes miraculeuses par la main de cette bergère, en la délivrance d’Orléans, Gelu envoie au roi une autre dépêche, par laquelle il l’avertit de n’être point ingrat pour un tant signalé bienfait. En même temps, il lui remet en compte les autres
JACQUES GELU ET SES ÉCRITS SUR LA PUCELLE
obligations précédemment contractées comme la délivrance de sa personne dans le péril auquel il se trouva non loin de Saintes et à la Rochelle.
« Il insiste surtout sur le bienfait reçu en dernier lieu ; comment destitué de tout humain secours, dans une disette même des choses nécessaires à l'entretien de sa maison, il a reçu ce secours tout divinement, d'une manière bien extraordinaire.
« Il exalte la divine puissance, choisissant les choses basses pour des effets tant héroïques et si propres à humilier les superbes. Par une chétive bergère, elle ramène au parc de leur véritable pasteur, de leur roi, les taureaux les plus rebelles : princes, généraux, maréchaux de France, colonels, maîtres de camp, capitaines, devenus, de taureaux et de lions, agneaux obéissants et débonnaires.
« Enfin, il lui conseille de se laisser mener par Dieu, qui lui a tant donné de preuves de sa providence, et de ne pas s'étonner de pertes de simple apparence; il faut qu’il laisse gouverner la sagesse divine qui le conduit par cette fille envoyée pour être comme son ange.
« Gelu inculque plus que jamais à l’âme royale du prince l’humilité avec la reconnaissance; qu’il dise avec saint Bonaventure : Je dois vous aimer, mon seigneur, de toute ma vertu et de toute mon âme. Je dois suivre vos vestiges; ce qui ne peut être accompli par moi, si ce n’est que par vous-même vous joignez mon àme après vous. Donnez-moi, seigneur, la sagesse qui assiste toujours à votre trône ; qu’elle soit avec moi, qu’elle travaille avec moi, pour que comme votre plus petit serviteur et votre» valet, je puisse obéir aux ordonnances de Votre Majesté et vous rendre des louanges agréables .
« Aidez, seigneur, mon imperfection et mon impuissance et me préservez de toutes les mauvaises actions qui ne plairaient pas aux yeux de Votre Majesté. Donnez-moi un cœur docile pour toutes les choses qui sont à votre gré, et ne retirez jamais votre toute-puissante main de moi, votre très indigne serviteur, ni de votre peuple qui est commis à mon inutilité, seigneur mon Dieu qui êtes béni ès siècles l. »
Ce n est qu’à un prince profondément pieux que pouvait être tenu sem blable langage. À cette époque de sa vie, disent de nombreux contemporains, Charles VII était tout entier à ses devoirs de chrétien. La lettre de Gelu en est une confirmation. L’Archevêque l’engageait à se mettre sous la main de Dieu. Une autre lettre citée par Fournier nous montre qu’en cela, d’accord avec Jeanne, il l’exhortait à pardonner et à bien accueillir ceux qui l’avaient abandonné dans le malheur. Voici cette lettre :