‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 24 sur 377 · Hist. des Alpes Maritimes , fo 331 v · texte numérisé non relu

Hist. des Alpes Maritimes , fo 331 v

LA PICELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

« Mon souverain seigneur, il est venu en ma connaissance que plusieurs de vos sujets qui s étaient laissé tirer au parti de vos ennemis par une erreur assez publique (commune), veulent revenir à votre obéissance, après avoir vu les attestations miraculeuses que Dieu dans sa puissante sagesse a données à la justice de votre droit. Ils sont prêts de se soumettre à votre autorité, s’il peuvent espérer avec confiance de n’être pas éconduits de votre sévérité, ainsi que le mériterait leur offense; bien plus encore, s’ils osent espérer d’être accueillis des bras de votre clémence, qui ne doit se mouler qu’aux exemples de la Divinité.

« Si je suis reçu à vous dire mon sentiment, je dirai bien fort, confidemment, qu’il n’est pas convenable d’être chiche, alors que Dieu vous a été si libéral. Il ne serait pas convenable que vous preniez un autre air que celui d’un père envers ses enfants, auxquels il ne saurait refuser le pardon, quand il est demandé avec repentir et avec une soumission, qui mérite que des pieds où ils se mettent, on les relève au baiser de paix.

« Les amorces de cette bonté sont capables d’en attirer un grand nombre; elles feront que nul genre de victoire ne lui manquera; ayant subjugué les uns par la puissance de vos armes, vous aurez dompté les autres par la puissance de votre obligeante bonté.

« Ce sera par là que vous irez sur les pas de la Divinité, dont la beauté et la bonté ravissante et attrayante à bien faire et à pardonner libéralement domine non seulement sur les pervers, mais encore sur la perversité.

« Le prince est assez bien flanqué pour se rendre redoutable par sa puissance ; mais sa bonté demeurera toujours suspecte, tant que l’on n’en verra pas de remarquables et effectives évidences.

« Le prince fera bien plus avec l’amour de ses sujets qu’avec les contraintes de la force et de l’épouvante. Il faut que le sujet qui doit être en la main de son souverain pour lui servir ait l’assurance d’y pouvoir demeurer, pour exécuter avec plus de correspondance et d’allégresse les ordres de celui qui le met en œuvre.

« Avant tout, il est nécessaire d’employer ou de vaincre votre cœur à vous gagner ceux de votre sang; et il faut prendre tant d’accortise et de condescendance, qu’ils se plaisent à se rejoindre à vous. Qu’il ne tienne jamais à vous que vous ne puissiez manier leur fidélité à votre plaisir et tempérer par votre affable suavité leurs humeurs effarouchées en la connaissance de leurs crimes.

« Quand on pourrait venir en la connaissance de la mauvaise volonté de quelqu’un, il faudrait apporter toutes les machines de la puissante douceur pour les vous faire posséder.

« Lorsque j’aurai pu mettre quelques deniers dans mon épargne, je

JACQUES GELU ET SES ÉCRITS SUR LA PUCELLE

fais état de me rendre auprès de vous, et d’aller vous offrir mes humbles services comme je le fais à présent, à vos pieds...

« Je me laisse couler dans une peine d’esprit, qui me fait craindre que mes écritures ne vous abordent avec trop de privauté; ce qui ne laissera pas de mériter son pardon, parce qu’elle est la production d’une amitié, qui mèmement pour de telles fautes ne doit jamais attirer qu’amitié. C’est aussi cette cordiale amitié qui prie toujours pour la conservation de votre sacrée personne, et pour l’heureuse conduite de vos états l. »

Le Père Fournier ne donne pas la date de cette lettre, et il pense que Gelu plaide ici la cause de l’odieuse Isabeau. Il cite à la suite une intéressante lettre qu’il dit adressée à cette mère dénaturée ; le contexte même prouve qu’elle a été adressée non à la mère, mais à la belle-mère du jeune prince : Gelu vante la bonté d'esprit , le sens, la prudence, la discrétion au-dessus de la portée de son âge, les dons de la nature et du ciel, dont Charles est abondamment partagé. Cyest une affaire, dit-il, qui vous touche de ramener les seigneurs à leur devoir , quand ils se seront piqués contre leur monarque , votre fils2.

Que ce fils ne soit que le gendre, c’est ce qui ressort manifestement de la phrase suivante : Je suis à présent votre voisin à raison de la Provence . Iolande, reine de Sicile, était duchesse de Provence. Chassée de Naples, c’est en Provence qu’elle résidait souvent, alors qu’elle n’était pas à la cour de France auprès de la reine sa fille, Marie d’Anjou.

Ce n’était pas non plus, je crois, la cause d’Isabeau que l’archevêque plaidait surtout auprès de Charles VII, en lui demandant de faire grâce aux princes de son sang. Il avait en vue une réconciliation générale entre les princes de la maison de France ; il voulait ménager principalement la paix avec le duc de Bourgogne. A la suite du sacre, il y eut à cet effet de longs pourparlers, qui aboutirent à une trêve perfide, dont il faudra dire un mot dans la suite.

Ce n’est pas seulement dans une correspondance, dont nous n’avons pas encore vu la fin, que l’archevêque d’Embrun a parlé de Jeanne. Lui aussi a écrit un traité sur la Pucelle ou plutôt deux. Le Père Fournier, en effet, exprime le regret de ne pouvoir transcrire un traité en français sur la Pucelle, qu’il dit avoir entre les mains, et qui est probablement perdu pour toujours : mais nous possédons plusieurs exemplaires d’un traité en latin. L’analyse, et même la traduction partielle, va en être donnée; mais avant, il faut faire connaître le personnage qui parlait au roi avec cette familiarité et cette privauté d’un maître à son disciple, ou d’un père à son fils.

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