‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 235 sur 377 · ELLE A CONTINUÉ A ÊTRE TOUJOURS ASSISTÉE PAR SES VOIX · texte numérisé non relu

ELLE A CONTINUÉ A ÊTRE TOUJOURS ASSISTÉE PAR SES VOIX

A cela se rapportent les prédictions que prisonnière, en plein tribunal, en fixant l’époque, elle faisait avec la plus grande assurance ; plus admirable encore par sa constance et son courage que par la vérité de ses prophéties, Il en a été déjà parlé. Que tant découragé, d’intrépidité, soit pour Jeanne comme pour Jérémie un signe de la divinité de ses révélations, j’en apporterai pour preuve jusqu’à Quintilien, qui au huitième livre de ses Institutions oratoires écrit ces mots : on a beau vouloir dissimuler, la feinte se trahit. Il n’est pas possible de parler longuement sans se troubler, sans hésiter, quand il y a désaccord entre le cœur et les lèvres.

Il serait facile, dit Bréhal, de montrer que le mot sic-ut y comme , employé par Jeanne n’emporte pas égalité. Après en avoir cité plusieurs exemples, entre autres celui que les mémoires précédents ont tiré d’une phrase du symbole de saint Athanase, il conclut : Il existe une grande différence entre la similitude et l’identité; de là le proverbe : il n’est pas de comparaison qui ne cloche.

Les paroles de Jeanne fournissent encore une autre réponse. Elle a dit souvent être certaine de la bonté de ses voix, à cause des saints enseignements, du bon réconfort, qu’elles lui départaient. C’est un motif suffisant de

certitude; car, observe la glose sur ces paroles de saint Paul : Satan se transforme en ange de lumière (II Cor., XI) : le diable a toujours pour but de faire aboutir à ses perverses intentions. Mais déjà ce point a été suffisamment exposé.

Une autre parole dont on s est prévalu contre Jeanne est celle par laquelle elle affirmait être aussi certaine de son salut, que si elle était déjà en Paradis (p. 156).

Cette affirmation était fondée sur les paroles de ses apparitions qui lui disaient : Reçois tout de bon gré, ne t'inquiète pas de ton martyre , tu viendras enfin dans le royaume du Paradis ; et elles lui disaient cela simplement, absolument sans faillir . C’est tout au long dans le procès (p. 155).

La certitude se proportionne à la puissance du motif qui la produit. Jeanne devait croire absolument aux esprits, ainsi que l’enseigne saint Augustin, sur ces paroles de la Genèse : Jacob craignit beaucoup (c. XXII). Toutes les fois que Dieu affirme une chose, dit saint Chrysostome, sa parole doit être reçue avec une pleine foi; discuter c’est de l’opiniâtreté. Bède dit à son tour : Quand un ange promet, il n’est pas permis de douter.

Cette fermeté de foi n’était dans Jeanne que la certitude de l’espérance. Or, dit saint Thomas (III in sent., dist. XXVI, q. 2, a. 4), cette vertu, autant qu’il est en elle, incline infailliblement et conduit à son terme : la vie éternelle. Car de même que la foi s’appuie sur la vérité première qui ne peut pas tromper; de même l’espérance provenant de la grâce et des mérites se fonde sur l’infinie libéralité qui ne peut pas être trouvée en défaut. Aussi, pour ce qui est de l’inclination produite par la vertu, la certitude est grande dans une âme, dont l’espérance est informée par la charité. Elle est quasi comme la certitude de nature, qui ne se trouve en défaut que par accident. Sur cette parole : Vous m'avez singulièrement établi dans F espérance, la glose fait ce commentaire : Le prophète n’a qu’une espérance, par laquelle, à la place de la multiplicité des biens de ce siècle, il attend singulièrement le seul et vrai bien; et certainement son espérance ne sera pas frustrée. Saint Paul ne dit-il pas aux Romains : Nous avons été sauvés par F espérance de la gloire, c’est-à-dire par une espérance certaine ? A cela se rapportent bien les paroles souvent répétées par Jeanne, qu’elle n’avait jamais demandé à ses voix que le salut de son âme.

Une réponse plus péremptoire est fournie par Jeanne elle-même. Elle expliqua qu’il fallait entendre cette certitude, à condition qu’elle garderait la promesse faite à Dieu, à savoir celle de la virginité de corps et d’âme.

BRÉHAL. — JUSTIFICATION DES PAROLES DE JEANNE

Or cette virginité comprend non seulement la fuite de tout acte honteux,

mais encore de toute pensée gravement désordonnée

La parole de Jeanne est donc à l’abri de tout blâme.

Elle a dit une fois connaître un Bourguignon dont elle aurait voulu savoir la tête coupée : parole qui sent la cruauté, et est contraire à la charité.

Jeanne a fait disparaître elle-même toute signification défavorable, puisqu’elle ajoutait : Si telle eut été la volonté de Dieu. Judith disait aussi d’HoIopherne : Faites, Seigneur , que sa superbe soit abattue par son propre glaive. Sur quoi voici la glose : Elle ne parlait pas ainsi, par le plaisir qu’elle prenait au châtiment; mais par amour de la justice.

Tels les prophètes qui, voyant en esprit ce qu’opérera un jour un jugement de justice, prédisent par le même esprit ce qui doit se faire; ou mieux encore, celui qui prédit est celui qui le fait et l’annonce par leur bouche. Tel est cet oracle : Que la table dressée devant eux soit pour eux un piège, etc., et cette parole de Paul au prince des prêtres : Dieu te frappera, mur blanchi (Act., XXIII).

Un autre point sur lequel elle a été singulièrement tourmentée est celui-ci : Pendant que le roi était à Cliinon, disait Jeanne, un ange était venu d’en haut, et était entré par la porte de la chambre du roi, Jeanne étant avec lui. Il marcha sur le sol depuis la porte jusqu’à l’endroit où se trouvait le roi. Arrivé en sa présence, ce même ange lui fit la révérence et s’inclina ; il rappela au prince la grande patience dont il avait fait preuve dans ses tribulations ; il lui donna un signe très riche ; et tout cela en la présence et sous les yeux de plusieurs princes et prélats du royaume, qui virent en ce moment le dit ange. Il était accompagné de beaucoup d’autres anges, dont les uns avaient des ailes et des couronnes, tandis que les autres n’en avaient pas. Sainte Catherine et sainte Marguerite se trouvaient dans le cortège.

Telles sont en résumé les assertions de Jeanne, qui ont paru à plusieurs grandement absurdes, et déroger entièrement à la nature et à la dignité des anges.

LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

Attentivement examinées, rapprochées, comme cela doit être, de ce qui les explique, elles ne renferment certainement rien d’absurde, et même rien de faux.

Il est notoire qu’il y avait là un grand mystère, qui regardait directement le roi et même le salut du royaume tout entier. Aussi Jeanne prisonnière, traitée en ennemie, pressée sur ce point, usa d’un prudent artifice.

Parfois elle fit des réponses propres à jeter la terreur parmi ses ennemis. Telle est celle par laquelle elle disait que le signe donné par l’ange porteur de la couronne, c’est que le céleste messager certifia au roi qu’il posséderait le royaume de France dans son entier, à l’aide de Dieu, et moyennant le labeur d’elle Jeanne. C’est ce qui se lit à la page 139 du procès. On y voit plusieurs choses semblables.

D’autres fois elle dissimule avec finesse; ou ce quelle dit, elle le dit en figures et en paraboles.

En prêtant serment, Jeanne a toujours protesté que pour ce qui regardait son roi, l’on pourrait lui demander bien des choses sur lesquelles elle ne dirait pas la vérité.

Pareille conduite était fort licite, et cela pour trois raisons. 1° Le secret demandé, à raison même de sa grande importance, n’était pas de nature à être ouvertement révélé. Il est bon de cacher le secret du roi, ainsi qu'il est dit au xn° chapitre de Tobie. La deuxième pour que Jeanne ne se parjurât pas, puisque, ainsi qu’elle l’a souvent répété, elle avait promis de ne jamais manifester ce qui regardait le roi. 3° S’il n’est jamais permis de mentir ou de se parjurer, on peut cependant par de prudents détours taire la vérité et user de fictions, ainsi que le fit Abraham en présence de Pharaon (Gen., XII). L’exemple est allégué au chapitre quæi'itar , § ecce (caus. XXII, q. II). Il n’est pas rare de voir les prophètes, les saints, les hommes de Dieu en user ainsi, sans que pour cela l’on puisse les accuser de mensonge. Saint Augustin dans ses questions sur l’Évangile dit à ce sujet : toute fiction n’est pas un mensonge. Lorsque la fiction n’a pas de signification, elle est mensonge. Elle ne l’est pas, lorsqu’elle exprime une vérité sous le voile d’une figure. S’il en était autrement, il faudrait regarder comme des mensonges ce que les sages, les saints, le Seigneur lui-même, ont dit dans un sens figuré, puisque les mots pris dans leur acception ordinaire ne recouvriraient pas une réalité. Telle la parabole de l’Enfant prodigue... Saint Thomas (Il in sent. dist. VIII, a. 3) enseigne qu’il n’y a pas de fausseté dans les expressions métaphoriques; parce que les mots ne sont pas employés pour signifier les choses dont ils sont l’expression; mais bien les objets dont ces choses sont la similitude

Dans la question posée à Jeanne, il s’agissait de choses très graves. Les

BRÉHAL. — JUSTIFICATION DES PAROLES DE JEANNE

ennemis mortels du roi témoignaient d’un véritable acharnement, pour lui faire révéler un secret, dont ils auraient abusé au grand détriment du royaume. C’était sagacité de leur répondre par figures et par allégories ; de dérouter une nation amie des superstitions réprouvées et de leurs prestiges. L’artifice de Jeanne en ce cas était licite, utile, un acte de prudence.

Disons donc que l’ange, c’était elle-même, ainsi qu’elle le déclare, en jouant sur le mot. Le mot ange signifie l’office, dit saint Grégoire; un envoyé s’appelle ange dans Malachie (c. IX), dans saint Mathieu (c. II). Ceci s’accorde parfaitement avec ce qu’elle a dit que l’ange était monté par les escaliers, avait marché dans la chambre, s’était incliné, avait fait la révérence, et semblables détails. L’ange venait de haut. D’après son explication même, il faut entendre qu’il venait par le commandement de Dieu.

Il n’y avait ni absurdité, ni orgueil, pour Jeanne parlant de sa mission, à se donner le nom d’ange. Il n’y avait pas d’absurdité. Elle ne faisait que désigner, selon la propriété du terme, ce que devait produire son arrivée, ainsi que l’événement le prouve. Ce n’était pas un acte d’orgueil. Nous lisons expressément que Débora dans son cantique s’est appelée du même nom. C’est l’interprétation de la glose au chapitre v des Juges, où il est dit : Débora s'appelle an ange , c'est-à-dire un envoyé de Dieu. Jeanne interrogée si c’était à cause de ses mérites que l’ange était venu répond avec autant d’humilité que de sagesse : il venait pour grande chose, à savoir pour donner secours aux bonnes gens d’Orléans, et aussi pour le mérite du roi et du bon duc d’Orléans (p. 145).

Quant au signe ou à la couronne, au sujet de laquelle elle a si grandement été molestée, il semble assez manifeste, d’après ses paroles, qu’elle n’entendait par là que le couronnement du roi, couronnement promis et garanti par elle avec la plus grande assurance. Elle dit en effet de la couronne qu’elle était si précieuse, si riche, qu’orfèvre au monde ne saurait en faire une pareille, qu’homme vivant ne saurait la décrire. Ce qui s’accorde avec les paroles déjà citées d’Engelidc : « Le laurier de Reims fait de main non mortelle fleurira heureusement. » Jeanne dit ailleurs que la couronne signifiait que le roi viendrait en possession de son royaume.

La couronne fut remise entre les mains de l’archevêque de Reims, qui la reçut et la donna au roi, en présence de Jeanne; elle fut ensuite déposée dans le trésor du roi notre sire; le signe durera mille ans et plus. Tout cela montre manifestement que Jeanne parlait allégoriquement, qu’elle entendait le couronnement du roi, qui, par la faveur de Dieu, se fit peu de temps après. Elle embrassait plusieurs circonstances qui eurent lieu au couronnement. Par l’assistance des anges et des saintes vierges Catherine et Marguerite, il faut entendre, je crois, le secours spécial que ces person-

nages surnaturels ont prêté à l’accomplissement d’un événement si miraculeux. Il ne faudrait pas cependant nier que Jeanne a peut-être vu des anges et des saints assister à la très sainte cérémonie du sacre, puisqu’il est prouvé que c’est du ciel que vient l’onction des rois de France.

Peut-être par ces anges avec ou sans ailes, avec ou sans couronnes, elle entendait les personnes notables des divers états, conditions et lieux, qui, en si grand nombre, se trouvèrent au couronnement. Ceux qui avaient des ailes seraient les hérauts d’armes ; il faudrait mettre les autres parmi ceux qui n’en avaient pas. Les prélats et autres personnages ecclésiastiques seraient ceux qui avaient des couronnes. On pourrait l’exposer aussi des vierges dont il a été parlé.

Ainsi ce que Jeanne a dit sur cette matière, et ce qu’à son arrivée elle apporta au roi en espérance, c’est ce qui eut lieu, lorsque les événements se déroulèrent en réalité.

Il est cependant à croire que, dès les premiers jours de l’arrivée de la Pucelle, il y eut des choses plus secrètes que celles que nous venons de dire. Tout le monde les a ignorées, et elles ne sont connues que du roi et de Jeanne. Nous n’avons pas à les deviner. Ce n’est pas à nous à rechercher avec trop grande sollicitude ce que cachent ces secrets mystères.

Cette dernière réflexion de Bréhal est très digne d’attention. Ainsi que la plupart des auteurs des mémoires déjà reproduits, il parle comme d’une chose notoire de la révélation de secrets impénétrables, dont la manifestation accrédita Jeanne dès sa première entrevue avec le roi. L’objet en était-il aussi peu connu du Grand Inquisiteur qu’il feint de le dire? On serait tenté d’en douter à la manière dont il s’exprime ici et dans d’autres passages. Il parle de leur grandeur ; il a parfaitement raison, puisque c’était le ciel confirmant par le miracle la constitution politique de la France, la loi salique, et proclamant que le fils de Charles VI en devait bénéficier, vu qu’il était le vrai fils, le légitime descendant du roi précédent. Les ennemis en auraient abusé, dit-il. Nul doute encore, puisque le secret n’était autre que le soupçon nourri par Charles sur la légitimité de sa naissance* Bréhal insinue que son explication des paroles de Jeanne serait plus entière, s'il pouvait s appuyer sur l’objet de cette révélation. Rien de plus vrai. Ces réponses sont dès lors radieuses d’à propos, de justesse ; incomparablement glorieuses pour la couronne de France. Ces séances, qui embarrassent tant les historiens, sont peut-être celles où se manifeste avec plus declat l’inspiration, qui ne fit jamais défaut à la céleste jeune fille, dans ces interrogations de plus de trois mois.

Revenons à l’œuvre du très sympathique Dominicain.

BRÉHAL. — JUSTIFICATION DES PAROLES DE JEANNE

On impute à Jeanne d’avoir dit qu’elle ne fit jamais œuvre de péché mortel. C’est une pure fausseté. Interrogée captieusement si elle se savait en état de grâce, elle lit une réponse très catholique et très humble. Si je n’y suis pas , dit-elle, que Dieu m’y mette , et si j’y suis , qu’il m’y garde . Elle ajouta ne pas savoir si elle était en péché , assurant qu’elle serait le plus en douleur du monde si elle savait n’être pas dans la grâce de Dieu. Elle ne pense pas avoir fait œuvre de péché mortel. Plaise à Dieu , s’écrie- t-elle, que je n’en aie jamais rien fait, dont mon âme soit chargée. Elle croyait encore que l’on ne peut jamais trop purifier sa conscience , que si elle était en quelque grand péché , la voix ne viendrait pas à elle. Quand elle la voit ou l’entend, il lui semble quelle n’est pas en péché mortel.

Voilà toutes ses paroles à ce sujet. Pas un bon esprit qui ne sente quelle orthodoxie et quelle piété elles respirent.

Une autre parole alléguée contre Jeanne, c’est celle qu’on lui attribue après son abjuration. Elle aurait dit que pour sauver sa vie elle s’était damnée , par le consentement donné à la grande trahison qui l’avait fait abjurer. Il en est qui sont si rigoureux dans leurs appréciations qu’ils voient là un péché mortel. Cependant cette parole sainement comprise ne préjudicie en rien à Jeanne (nihil præjudicat).

Elle peut avoir appelé damnation la peine de mort que cette rétractation devait lui faire encourir. Cette manière de parler n’est ni impropre, ni inusitée. Sur ces paroles du chapitre xxm de Luc : Tu es dans la même damnation , in eâdem damnatione es, la glose dit : c’est-à-dire dans la même peine. Au chapitre xxiv du même évangéliste, on lit du Christ : Les princes du peuple le livrèrent à la damnation de la mort, in damnationem mortis. Saint Jérôme écrit de lui-même à Eustochium : Moi donc qui m’étais ainsi damné. Cette damnation, d’après l’Apôtre (II Cor., III), emporte une idée de gloire plus que de peine, ou d’ignominie. C’est pour cela que Jeanne a dit à dessein qu’elle s’était damnée, et non pas qu’elle avait damné son âme.

Elle a pu encore appeler damnation le péché qu’elle peut avoir encouru, en consentant par crainte des hommes à se rétracter et à abjurer. Cela s’accorde parfaitement avec ce qu’elle ajoute à la suite : quelle se dam -

LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

lierait y si elle avouait n'avoir pas bien fait y en faisant ce qu'elle avait fait de la part de Dieu y ou que Dieu ne l'avait pas envoyée. Nul motif au monde ne devait le lui faire rétracter, le lui faire renier. Il faut de la hardiesse, dit saint Thomas {de veritate ), lorsqu'il y aune vérité révélée à proclamer; Ton ne doit pas laisser de la faire entendre à cause des ennemis qu'elle trouve. C'est ce qui faisait que le Seigneur disait à Ézéchiel (c. III) : Je t'ai donné un visage plus fort que leurs visages , un front plus dur que leurs fronts ; ne crains pas y affronte leurs menaces. L'Ecclésiastique dit encore: Que l'amour de la vie ne t'empêche pas de dire la vérité (c. IV).

Et par là peut-être Jeanne a péché... et il est possible qu’elle ne soit pas entièrement excusable. Aussi ne travaillons-nous pas à la montrer absolument exempte de toute faute; mais seulement des crimes dont elle est principalement accusée. Si elle ne peut pas être totalement excusée, la faute paraîtra grandement diminuée à quiconque fera les trois considérations suivantes :

1° Jeanne avait subi les tourments d’une longue détention; elle avait été soumise à des interrogatoires fatigants, continus, prolongés ; on avait essayé de l'envelopper dans des circonvolutions captieuses; elle était affaiblie par une maladie dont elle n'était pas encore remise. Quoi d’éton* nant, si une parole peu exacte lui a enfin échappé? Il est écrit en saint Jacques (c. III) : Nous commettons tous des offenses en plusieurs choses; si quelqu'un ne pèche pas en paroles , il est parfait. D’après la glose, si cela n’est pas impossible, c’est cependant presque inévitable. De là ce mot de l'Ecclésiastique : Quel est celui qui ne pèche pas par la langue ? 11 faut donc considérer dans Jeanne la fragilité du sexe, le facile entrainement de la langue, la variété des interrogations qui lui étaient faites, leur fatigante prolongation.

2° Une fort bonne excuse, ce sont les fraudes et perGdies employées contre elle. D’après les informations faites à Rouen, elle fut circonvenue par des conseils hypocrites, par des promesses menteuses ayant pour but de l'amener à une abjuration. Il sera parlé plus loin de ces déloyaux artifices. C'est à cela proprement que se rapporte ce qu’elle appelle, ainsi qu'on l’a vu, la grande trahison. Défiez-vous y nous dit le sage dans l'Ecclésiastique, du conseil de ceux qui vous jalousent. Tout conseiller de ce genre est un traître (c. XXXVII).

Sur quoi la glose fait ce commentaire bien adapté à notre sujet : le mauvais conseiller est celui qui vous conseille au préjudice des intérêts de votre âme. Il faut aimer le conseiller qui conseille ce qui plaît à Dieu. C’est un conseil d’ennemi que celui qui est à l’encontre des conseils du Saint-Esprit. Jeanne a été frauduleusement conseillée à l'encontre de l'inspiration divine. Voilà pourquoi, au procès, on l’entend dire qu’elle na

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jamais voulu révoquer la vérité de ses inspirations : excuse fondée, qu’elle fait au milieu des gémissements et des lamentations.

Il n’y a en cela aucune faute pour elle. Celui qui est trompé est regardé comme ne voulant pas. Une fallacieuse déception est pire que la violence, est-il dit dans le droit. L’on ne doit pas s'étonner qu’elle ait succombé à ces perfides exhortations. Il arriva une chose plus étonnante encore à un homme de Dieu, à un saint prophète, ainsi qu’on peut le voir au chapitre xiii* du troisième livre des Rois.

3° On peut très raisonnablement excuser Jeanne par la crainte de la mort, dont elle était menacée : crainte capable d’ébranler un homme d’ailleurs ferme. La terreur enlève aux hommes le conseil et la prévoyance. Voilà pourquoi l’on ne tient pas compte des paroles proférées dans cet état (c. juslum , XI, q. III ; c. notificasti , XXXIII, q. V; c. presbytei'os , cum multis similibus). Ce sera traité plus amplement dans la suite.

Cependant pour l’intelligence plus entière de cette parole de Jeanne, et d’autres semblables, il faut se rappeler ce qu’enseigne saint Thomas (2a 2*, q. 173, a. 4). Dans la révélation prophétique, l’esprit est mu par le Saint-Esprit ; l’homme est instrument, mais instrument sans proportion avec le principal agent, qui est le Saint-Esprit. Aussi lorsque l’inspiration divine pousse quelqu’un, le fait parler, le fait agir, il arrive souvent qu’il ne connaît pas la portée de tout ce qu’il voit, de tout ce qu’il dit et de tout ce qu’il fait.

Lorsque l’inspiré connaît que c’est le Saint-Esprit qui lui fait comprendre, qui le fait parler ou agir, c’est alors proprement une prophétie. David comprenait qu’il parlait par inspiration divine, quand il disait : L'esprit de Dieu a parlé par moi (II Reg., c. XXIII). Il savait ce que le Saint- Esprit avait en vue par les paroles qui lui étaient révélées.

Jérémie connaissait que le Saint-Esprit le faisait agir, lorsqu’il cacha dans l’Euphrate son linge de corps, car il voyait la signification de cet acte.

Lorsque le prophète est mu, sans connaître la signification des paroles ou des actes qui lui sont inspirés, ce n’est pas la prophétie dans sa perfection, mais bien plutôt un instinct prophétique, auquel les hommes sont soumis à leur insu, d’après saint Augustin (2 °sup. Gen. adlitter.).

Une autre remarque : connaître est le propre de la prophétie plus que le faire. Aussi le grade infime de la prophétie est celui par lequel un instinct intérieur pousse quelqu’un à faire un acte extérieur prophétique. Tel Samson dont il est dit : que l'esprit de Dieu s'abattit sur lui , et que de même que le lin s'enflamme à t ardeur du feu , de même se rompirent les liens et les chaînes dont il était chargé .

Jeanne se présentait comme envoyée pour travailler à la restauration et

à l'allégement du royaume. Il n'est pas étonnant que quelquefois elle ait dit des paroles telles que celle qui est en question, surtout sous l’impression de la crainte, ou dans toute autre circonstance. Elle ne s’est jamais mêlée de prêcher, d’enseigner, soit secrètement, soit publiquement ; elle ne s’est jamais attribué pareille mission.

Elle ne pouvait donc pas semer d’erreur périlleuse; et l’on n’a jamais dû. ni pu, le penser avec justice.

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