I. — Ce que les simples sont obligés de croire
II. — Les révélations de Jeanne n’étaient pas du domaine de la foi.
III. — Celui qui a reçu de Dieu une révélation ne doit la soumettre à personne, s’il est certain de la révélation reçue. — Orthodoxie des paroles de Jeanne sur ce point. — Elle avait été approuvée à Poitiers.
IV. — Amphibologie du mot Église : expliqué par choses plus obscures encore. — La question posée était dure, contre le style de l’Inquisition, superflue.
V. — La simplicité de la jeune fille l’aurait excusée, si besoin eut été. — Elle entend d’abord parle mot Église l’édifice matériel. — Orthodoxie et piété de ce qu’elle dit de l’unité de l’Église. — Quoiqu’on ait essayé de l’égarer, ses réponses sont aussi exactes que pieuses. — Appel au Pape.
VI. — Jeanne pure de toute erreur, et soumise. — Ses adversaires se disent l’Église, et usurpent sur les fonctions du Pape. — Cauchon et ses complices coupables d’attentat contre le Saint-Siège, et même d’hérésie.
Cette soumission à l'Église a manifestement fourni la matière des interrogatoires les plus capitaux et les plus difficiles de Jeanne; c’est là que, dans leur longue et astucieuse poursuite, avaient dressé leurs principales embûches, ceux qui étaient à la tète de ce procès. Jeanne refuse-t-elle ou diffère-t-elle de se soumettre, ils prétendent aussitôt qu’elle est convaincue d’erreur dans la foi, qu’elle est animée vis-à-vis de l’autorité de l’Église de sentiments peu orthodoxes.
Les réponses de l’accusée, en dépit de la difficulté de la question, et plus encore de la manière captieuse dont Jeanne était interrogée, ont été catholiques et pieuses. Pour le montrer, il faut rappeler ce en quoi les fidèles, et particulièrement ceux du dernier rang, les simples, sont tenus de se soumettre à l’Église.
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
La révélation divine descend d’une manière ordonnée des supérieurs aux inférieurs. Les anges supérieurs illuminent les anges inférieurs, et ont une connaissance plus pleine des mystères divins, enseigne saint Denis au chapitre xn° de la Hiérarchie céleste . Il en est de même des mystères de la foi. Les supérieurs ecclésiastiques, qui ont le devoir d’enseigner les autres, ont le devoir aussi de posséder une connaissance plus pleine des choses à croire, et doivent avoir une foi plus explicite. Il est, est-il enseigné au chapitre de sancta Trinitale , comme une mesure de foi obligatoire pour tous, et qui suffit aux simples.
Ils doivent croire que Dieu est, qu’il punit les méchants et récompense les bons, qu’il est notre Rédempteur; ils doivent croire les mystères, objet des principales fêtes de l’Eglise. Pour les autres points de la foi, ils ne sont tenus de les croire que d’une manière implicite ; c’est-à-dire qu’ils doivent croire tout ce qu’enseigne l’Église catholique. Si quelqu’un, est-il dit dans le chapitre déjà cité, croyait que le Père est plus grand ou plus ancien que le Fils, pensant que c’est là la foi de l’Église, disposé d’ailleurs à croire ce que croit l’Église catholique, celui-là ne serait pas hérétique. On peut même dire que les sentiments erronés qu’il a dans l’esprit ne sont pas sa foi; sa foi est celle de l’Église (c. 2 desum . Trinit., c, hæc est fides , caus. XXIV). Il tient à cette foi plus qu’à ses sentiments privés. Cette disposition de cœur supplée les explications qu’il n’a pas reçues. C’est ce qui a fait dire à saint Augustin dans son livre contre Fauste : Dans l’Église, la multitude jouit de la plus entière sécurité, non par sa pénétration à comprendre, mais par sa simplicité à croire. C’est que, comme l’enseigne saint Thomas (III in sent., dist. XXV, a. l), l’acte de foi explicite n’est indispensable que pour diriger à leur fin dernière les actes des autres vertus ; or pour cela il suffit de la connaissance explicite des mystères indiqués.
Après cet exposé, dont il n’y a ici que l’abrégé, Bréhal dit que pour discuter plus à fond cet article, il faut considérer non seulement la difficulté de la question posée à Jeanne, mais encore l’équivoque des termes dont on usait; l’évidente simplicité de la jeune fille; la saine créance qu’elle a toujours manifestée à cette occasion.
BRÉHAL. — LA SOUMISSION A L’ÉGLISE
La question, si elle voulait soumettre ses paroles et ses faits au jugement de l’Église, était très ardue et très difficile dans le cas présent; à raison surtout de la matière sur laquelle elle a été si souvent harcelée. C'étaient les apparitions, les révélations, les prédictions dont il a été déjà longuement parlé. Elles avaient rapport au gouvernement politique, au relèvement du royaume de France, à l'expulsion des ennemis. Il est étonnant qu’on l'ait molestée sur tous ces points, pour l’obliger de les soumettre au jugement de l’Eglise. Il est évident que ces questions ne font pas partie de l’objet formel de la Foi. Elles ne rentrent pas dans le domaine de ces premières vérités qu’il faut croire de nécessité de salut ; cela ne rentre pas non plus dans l’ordre de ces vérités secondaires, que l’on doit croire par la préparation du cœur, professer en temps et lieu ; parce quelles sont consignées dans les Écritures, ou ont été définies par l’Église.
Il est un autre ordre de vérités, qui ne peuvent être ramenées à l’objet de la foi que d’une manière indirecte, en vertu d’une certaine piété et dévotion des fidèles, telles que certaines histoires, légendes, dont l’Église n’impose pas la foi; l’authenticité de certaines reliques; les points légitimement controversés parmi les théologiens. De ceux-là, on dit : qui ne les croit pas, il nest pas damné . Il est libre à chacun d’en penser ce qu’il veut, alors que de chaque côté se présentent des raisons et des vraisemblances, qui ont leur probabilité. En ce qui ne touche pas la foi, en ce qui ne peut pas en altérer la pureté, une erreur ne rend pas suspect dans la foi. Mais ce que Jeanne a dit et fait n’est pas du domaine de la foi; cela ne faisait courir aucun danger à la foi, alors même qu’elle ne se serait pas soumise en cela. Nulle part la Foi, l’Église, ou l’Écriture sainte, ne nous obligent de croire que des révélations du genre de celles que Jeanne s’attribuait procèdent des malins esprits.
Après ce raisonnement, dont je viens de ne présenter que le fond, le défenseur de Jeanne en fait un second, que je vais reproduire dans son entier.
« Jeanne affirmait et croyait tenir de l’inspiration divine tous les points pour lesquels elle était sollicitée de se soumettre au jugement de l’Église. Or l’inspiration divine apporte la liberté, d’après ces paroles de saint Paul :
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
là ou est l'esprit de Dieu , là est la liberté (II, Cor. III), paroles ainsi commentées par la glose : « L’esprit de Dieu est la loi de l’esprit, loi que Dieu « n’écrit pas avec des caractères matériels, mais qu’il intime aux âmes par « la foi. Cette loi, étant supérieure, exempte de toute autre loi (contraire); « parce que aucun lien humain ne saurait tenir contre une disposition di- « vine. » C’est ce qui est indiqué au chapitre Beatus (c. XXII, q. n), et plus clairement au canon duæ sunt (c. XIV, q. II), au chapitre licet ( de régula rihus), et autres semblables.
« Saint Thomas (la2T, q. 03, a. 6, ad lum) explique ainsi ces paroles de l’Apôtre : Si vous êtes conduit par l’esprit, votts n’êtes plus sous la loi (Gai. V). Les œuvres de l’homme conduit par le Saint-Esprit sont œuvres du Saint-Esprit, plus que de l’homme. Le Saint-Esprit n’étant pas sous la loi, les œuvres des enfants de Dieu conduits par le Saint-Esprit (Rom. VIII', en tant quelles proviennent du Saint-Esprit, ne tombent pas sous la loi. Le même saint docteur dit ailleurs (III in sent. dist. XXV, a ,1) : Quand il s'agit de pouvoirs subordonnés, l’on ne doit obéissance au pouvoir inférieur que tant que ce dernier règle ses ordres sur le pouvoir supérieur. Est-il en opposition avec le pouvoir supérieur, il n’est plus la règle ; il est le perturbateur du bon ordre. Voilà pourquoi l’on ne doit pas se ranger du côté du prélat qui prêche contre la foi; parce qu’en cela il est en désaccord avec la première des règles. Sur ce point, le sujet ne serait môme pas totalement excusé par l’ignorance; parce que la vertu de foi inclinerait à un sentiment contraire, et que l’onction du Saint-Esprit nous révèle ce qui est nécessaire au salut, ainsi que l’enseigne saint Jean dans le troisième chapitre de sa première épître.
« De môme l’on ne doit pas obéir au prélat, soit qu’il commande contre la loi de Dieu, soit que ce soit contre les inspirations (évidentes) que Dieu intime secrètement au cœur.
« Pour ce qui est contre la loi, nous avons l’exemple des apôtres Pierre et Jean disant aux princes des prêtres et à la synagogue : En présence de Dieu , est-il juste de vous obéir plutôt qu’à Dieu ? jugez-en vous-mêmes . Ce que nous avons vu et entendu , nous ne pouvons pas ne pas le dire (Act. V); et au chapitre suivant : Il faut obéir à Dieu , plutôt qu' aux hommes .
« Sur ces paroles de saint Paul : Ceux qui résistent au pouvoir se ménagent la condamnation (Rom. XIII), la glose fait ce commentaire : Si le préposé ( curator ) vous donne un ordre, l’exécuterez-vous malgré le proconsul? Si le proconsul fait un commandement contraire à celui de l’empereur, délibérerez-vous pour savoir s’il faut mépriser celui de l’empereur, pour se conformer à celui du proconsul? Si donc l’empereur fait un commandement, et si Dieu en fait un autre; il faut mépriser le commandement de l’empereur, et obéir à celui de Dieu.
DRÉHAL. — LA SOUMISSION A L’ÉGLISE
« C’était ce que Jeanne exprimait fort bien, quand elle disait être soumise à l’Eglise, au Pape, aux autres prélats, Dieu premier servi ; que ses voix ne lui disaient pas de n’être pas soumise à l’Église, Dieu premier servi . A cela se rapportent ces lignes du canon contrà mores (dist. VIII) : il faut obéir sans hésiter à Dieu, dominateur de toute créature, en tout ce qu’il commande; car, comme dans le pouvoir humain le supérieur est mis au-dessus de l’inférieur, ainsi Dieu est au-dessus de tous.
« Même dans ce que Dieu commande par l’inspiration secrète, il doit passer avant tout homme qui commanderait le contraire. Si les docteurs catholiques enseignent que ne pas acquiescer à une révélation divine est un péché d’infidélité, combien plus de la renier et de l’abjurer! Alors que Dieu commande quelque chose de contraire à une loi humaine, à une coutume reçue, cela n’eut-il jamais été fait; il faut le faire; ainsi que le prescrit le canon contrà mores déjà cité ; et le canon frustrà (ib., q. VII). Il faut s’en tenir à ce qui est meilleur, qui est ce que le Saint-Esprit a révélé.
« Le philosophe, dans son chapitre de la bonne fortune , donne un enseignement adopté par saint Thomas (la 2®, q. 68, a. I) : à ceux qui sont conduits par un instinct divin, dit-il, il n’est pas expédient d’être conseillés par la raison humaine. Qu’ils suivent l’instinct intérieur qui les pousse; c’est un principe bien supérieur à la raison humaine.
« Voilà pourquoi Isaïe disait : Le Seigneur nia ouvert l'ouïe, et moi je ne le contredis pas , et je ne me rejette pas en arrière (c. L). Au chapitre xxu des Nombres, Balaam s’écrie : Ni pour argent , ni pour or, je ne pourrai changer un mot de ce que me dit le Seigneur mon Dieu, ni rien y ajouter , ni rien en diminuer . Au livre troisième des Rois (c. XIII) on lit qu’un prophète vint de Juda en Béthel sur l’ordre de Dieu. Malgré les instances du roi Jéroboam, il ne voulut ni boire ni manger pour ne pas transgresser le précepte intimé par révélation divine. Cependant, trompé dans la suite par un faux prophète, il viola le commandement. La punition de sa désobéissance fut qu’un lion le dévora dans le chemin.
« Michée, pressé par les envoyés du roi d’Israël de se mêler aux faux prophètes, pour prophétiser avec eux selon le bon plaisir du roi, répondit : Vive Dieu, tout ce que me dira le Seigneur , je le redirai hautement (IUReg. ult.). — La très digne Judith disait, elle aussi : Qui suis-je pour contredire le Seigneur? Ce que la glose interprète ainsi : Ce qu'il jugera bon et approuvera, je le ferai .
« Les réponses de Jeanne sont en merveilleux accord, puisqu’elle disait que de ses paroles et de ses faits, elle s'en rapaor tait à l' Église, pourvu que r Église ne lui commandât rien d'impossible . Ce qu’elle expliquait, en ajoutant qu'il lui était impossible de rétracter ce qu'elle avait fait de la part de Dieu. Elle disait encore : Quoi que me commande Dieu , je ne ces -
LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS
serai de le faire pour homme vivant , ni pour quoi que ce soit. En cela il n y a pas évidemment l'ombre d'une faute ; et pareilles paroles sont la justesse môme.
« Nous pouvons ce que nous pouvons faire aisément, ainsi qu’il est dit au dernier chapitre de transactionibus . Le droit réputé impossible ce que l’on ne peut faire sans manquer au devoir (L. Filius qui , FF. de condu. Justi En morale l’on ne doit dire possible que ce qui est juste et bon. Un ordre
inique est réputé impossible (L. P. Paulusf FF de regutis Juris L. lmpossibüium).
L’on doit en dire autant d’une loi injuste (c. erit autem lex, dist. IV).
« Aussi est-ce un point capital, que la certitude que doit avoir celui qui reçoit une révélation, des choses qui lui sont révélées : elle doit être ferme, hors de tout doute, ainsi que cela a été exposé plus haut en traitant des révélations. Jeanne la possédait ; elle avait une connaissance indubitable de ce qui lui avait été révélé, ainsi quelle l’a constamment affirmé. Elle ne devait en ce point obéir à personne (c. Julianus;si Dominas , c. XIII, q. 3); abjurer ces révélations c’eut été se parjurer et mentir; ce qui tes défendu par la loi divine. Agir contre sa conscience c’est édifier pour l’enfer (in cap. finali de prescriptionibus , etc., litleras de restitutione spoL). Il ne faut pas à la voix d’un prélat déposer une conscience bien formée, fondée sur une créance bien éprouvée (c. lnquisit. de sententia excommunie, ad auresethabdur de temp.or ethabetur in cap. per tuas pei' Ost. et Jo. Andream , et Archid.).
« Sur l’ordre du roi, de nombreux docteurs et prélats avaient, à Poitiers, fait subir à Jeanne un examen sévère de trois semaines. Ils n’avaient trouvé en elle rien de superstitieux, rien de mauvais, ainsi que cela est établi parle procès, et par le témoignage de plusieurs survivants, présents à cet examen. De là deux conséquences : La première, c’est que Jeanne, n’ayant pas été condamnée par les prélats et les docteurs, a été confirmée danssafoi aux révélations, etn’apas dû dans la suite les abjurer surd’autres instances. La seconde : l’Eglise de Beauvais, sous le nom delaquelle on simulait défaire ce procès, n’a aucun titre de supériorité sur celle de Poitiers. Jeanne n’était pas tenue de renier, à l’instance de la première, ce que la seconde, après mûr examen, n’avait pas condamné. Un égal est sans autorité vis-à-vis d’uil égal (c. innotuit de clericis. FF. de arbitrisf L. nam magistra tus et FF. de Ircbellis. L. ille à quo , FF. item tempestivum) .
« Ces interrogatoires sur la soumission à l’Église ont été pleins d’équivoques et de réticences. Le mot Église a plusieurs sens, ainsi que lere-