BRÉIIAL. — PASSION ET BARBARIE DE L’ÉVÊQUE
9° Il proteste vouloir instruire le procès à Rouen, parce que là, dit-il, abondent les docteurs et les sages. Pourquoi donc en fait-il venir un si grand nombre de Paris et d’ailleurs? Pourquoi durant près de six mois les entretient-il si nombreux, ainsi que cela résulte des informations et du procès, ou à ses frais, ou aux frais du roi d’Angleterre?
10° Il a appelé spécialement les docteurs connus pour leurs sentiments anglais; il a rejeté, chassé les autres, sans leur permettre de paraître au procès.
11° Les énormes dépenses du procès ont été supportées par les Anglais; ce qui n’a pu avoir lieu sans l’intention de les favoriser. Pareil fait est inouï dans les procès en matière de foi.
12° Jeanne a été prise dans l’armée du roi de France. Aucune information, au moins canonique, n’établissait qu’elle eût jamais commis de faute en matière de Foi. Il est vraisemblable que si cette information eût jamais existé, elle eût été insérée au procès. Il n’y a pas seulement lieu de s'étonner ; c’est certainement une prévarication, c’est une iniquité, que d’oser intenter un procès en matière de foi dans de semblables conditions. La conclusion, c’est que pareil procès n’a été introduit que pour perdre entièrement Jeanne et infamer autant que possible le roi de France.
13° Tout le procès s’est déroulé dans le château de Rouen, alors conquis et occupé par les Anglais; lieu par suite non seulement peu convenable pour pareille cause, mais évidemment suspect, alors surtout que l’on sait que le dit évêque avait demandé à Rouen le lieu ecclésiastique réservé à semblable procès, et qu’il l’avait obtenu, bien conditionné et bien dûment disposé.
14° Un célèbre docteur, maître Jean Boliier (Lohier), alors auditeur de Rote en cour de Rome, ayant consciencieusement émis son avis sur l’iniquité et la nullité du procès, Cauchon par ses menaces l’intimida, au point qu’aussitôt il prit secrètement la fuite, ainsi que cela résulte des informations.
13° Le dit évêque n’a pas procédé simplement et de piano , comme le demandait l’affaire et que le droit le prescrit. Il a donné à la cause le plus de pompe et d’appareil qu’il a pu. Son but, ainsi que cela a été patent, n’était pas de rendre, grâce aux lumières et à la direction de nombreux assistants, une sentence plus mûrie et plus équitable; il voulait, sous le voile perfide d’un tel déploiement, montrer la grandeur de la cause, et, par ces dehors d’apparente justice, jeter l’infamie sur le parti français. Il était l’imitateur du pontife Caïphe qui, debout sur son tribunal, déchira son vêtement en haine du Christ, acte dont saint Chrysostome a dit : Il en agit ainsi pour aggraver l’accusation, et grossir par ce signe ce qu il alléguait en paroles.
LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS
16° A la fin, lorsqu’il fut bien avéré que Jeanne avait repris le vêtement d’homme, ce même évêque félicita les Anglais sans aucune retenue. Il leur disait, assure-t-on, avec des transports de joie : La voilà prise maintenant : ainsi l’ont affirmé ceux qui ont été entendus dans les informations.
17° C’est vraisemblablement à sa persuasion, par ses soins, pour s’acquérir en tout lieu grand renom, et mieux encore, pour imprimer au parti français une note universelle de suprême infamie, que le roi d’Angleterre écrivit au Pape, aux cardinaux, à l’Empereur, à tous les prélats de France, des lettres dans lesquelles il se félicitait de l’issue de cette affaire. Le texte de ces lettres se trouve à la suite de l’instrument du procès.
Ce sont là des preuves évidentes de la partialité, de la passion, du mauvais vouloir de l’évêque. Elles montrent que le désir de plaire aux Anglais fut la raison qui lui fit entreprendre cette affaire, et la conduire comme il le fit.
C’est de la même racine, ou mieux du même foyer de haine contre la personne de Jeanne, que provient la féroce barbarie, dont l’évêque a fait preuve contre la prisonnière, durant toute la durée du procès. Dévoué du fond des entrailles au parti anglais, il haïssait dans la Pucelle celle qui avait heureusement combattu pour le droit national (pro jure regni ), pour le droit du vrai roi des Français, celle qu’il savait être l’adversaire bien résolue des ennemis de son pays. Les témoins entendus à Rouen sont à peu près unanimes pour constater cette animosité profonde; elle ressort du procès.
1° La barbare sévérité du dit évêque ressort de ce que Jeanne une fois dans ses mains, il se hâta de la remettre entre les mains des Anglais, ennemis mortels de la captive.
2° Résolu à procéder contre elle en matière de Foi, il permit, au mépris de toutes les règles du droit, sans besoin pour la cause, qu’elle fût enfermée dans les prisons du château de Rouen, quoiqu’il eût demandé et obtenu, ainsi qu’il a été dit, les prisons ecclésiastiques de cette ville.
3° Il la fit aussitôt garotter très inhumainement, et, avec une chaîne de fer, rattacher très étroitement à une poutre. Les informations établissent pire encore. Il fit faire une cage de fer, dans laquelle Jeanne aurait été obligée de se tenir constamment debout, et de soufffrir ainsi de continuelles tortures.
4° Avant toute citation, avant toute ouverture de procès, cet évêque ordonna, ou tout au moins permit, qu’elle fût renfermée dans un cachot
BRÉHÀL. — PASSION ET BARBARIE DE LÉVÈQl'E.
étroit, barbare, une geôle. Ce qui est absurde : la citation fut par son ordre intimée à la jeune fille ainsi enchaînée et prisonnière.
5 II voulut, décida, décréta qu’elle serait gardée par des hommes d’armes Anglais, qu’il savait bien être des ennemis de l’accusée, lui être odieux; et très vraisemblablement libertins et insolents.
6° En instituant ce genre de gardiens, il les chargea de fournir à la prisonnière nourriture suffisante et convenable, sans les admonester de ne pas lui faire violence. Il les avertit de faire bonne et diligente garde, d’empêcher que personne ne lui parlât sans son autorisation. Il leur en fit faire le serment: serment bien inutile, car ils n’y étaient déjà que trop portés. Il est à présumer que non seulement elle fut en proie à beaucoup de souffrances, mais qu’elle eut encore à se défendre contre bien des avanies.
7° En effet, quand elle fut citée, elle fit trois demandes aussi pieuses que raisonnables, auxquelles le dit évêque opposa un cruel refus. La première fut de pouvoir entendre la messe et assister quelquefois aux saints offices; la seconde qu’on voulût bien appeler au procès autant d’ecclésiastiques du parti français qu’on en comptait du parti anglais; la troisième qu’on allégeât la dureté de sa prison, et qu’on la déchargeât des fers qui, disait-elle humblement, lui causaient de grandes souffrances. Un refus amer fut la réponse de l’évêque ; on peut le voir au commencement du procès.
8° Par volonté et disposition du même évêque, elle était amenée du cachot au lieu des interrogatoires, et ramenée dans sa prison, par ces mêmes gardes anglais et non par d’autres.
9° Le même évêque voulut et permit que trois Anglais fussent constamment dans la prison, même durant la nuit.
10° L’évêque statua que personne ne pourrait parler à Jeanne qu’avec la permission et en présence des Anglais. Les choses en vinrent à cet excès que l’évêque lui-même et son assesseur dans cette cause, le sousinquisiteur, ne purent lui parler qu’avec l’autorisation et en présence des Anglais. C’est ce qui ressort des informations.
11° U contraignit l’accusée de jurer sur l’Évangile, à chaque interrogatoire, qu’elle dirait la vérité sur tout ce qu’on lui demanderait. Énormité qui provoqua tes vives plaintes de Jeanne. C’est au procès.
12° Sans égards pour la faiblesse du sexe, pour le défaut d’instruction de la Pucelle, il lui fit dès l’abord poser, ou permit qu’on lui posât des interrogations difficiles, obscures, subtiles, captieuses, incomplètes. Ce fut à un point tel que les assistants en murmuraient souvent; ce qui ne fit que leur attirer de dures incrépations de la part du prétendu juge. C’est ce qui résulte du procès et des informations.
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
13° Insidiateur perfide, fourbe imposteur, il ordonna de poser plusieurs questions sans rapport avec la cause de la Foi, dont il se donnait hypocritement comme le vengeur; mais qui avaient trait aux plus mystérieux secrets du royaume et de la couronne de France; questions auxquelles la Pucelle circonspecte, ou mieux inspirée parle Saint-Esprit, répondait: Cela n'est pas de votre procès , passez outre, et semblables paroles. Elle a souvent ajouté qu’elle préférerait se laisser couper la tête que révéler ce qui regardait le roi son seigneur. Tout cela est établi par le procès.
14° La faiblesse du sexe, les longues et dures tortures des fers et de la prison, rinsuffisance de la nourriture et de l’alimentation, de fréquentes maladies, rien de tout cela ne détourna levêque de soumettre sa victime à des interrogatoires continus et presque quotidiens, depuis le commencement de janvier jusqu’à la fin de mai; et, comble de férocité, les interrogatoires duraient quelquefois trois heures le matin et autant le soir. C’est établi par les informations.
15° Le promoteur de la cause ne libella pas moins de soixante-dix articles de suite contre l’accusée. Lecture lui en fut donnée sans interruption. Jeanne devait répondre à chacun d’eux par elle-même, sans personne qui l’assistât. La joute dura quatre jours. Il est incroyable à quel point Jeanne fut molestée; on peut le voir au procès.
16° Pour vaincre cette jeune fille, mineure, simple, sans instruction, l’évêque appela à son aide tant de prélats, de docteurs, de savants, qu’à certaines séances le nombre dépassait cinquante, et que le plus souvent il atteignait quarante. Jeanne fut, durant tout ce temps, examinée tantôt par l’un, tantôt par l’autre, plus d’une fois par plusieurs à la fois; ils parlaient sans ordre, s’interrompaient mutuellement. Pareille assistance eût troublé et fait trembler le docteur le plus érudit. La confrontation du procès et des informations établit la vérité de ce qui vient d’être avancé.
17° Le même évêque choisit à dessein, et vraisemblablement désigna des officiers du procès, astucieux, évidemment affectionnés au parti anglais, notamment le promoteur, l’interrogateur, et certains greffiers frauduleux, qui rédigeaient leurs actes en cachette, altéraient et faussaient les paroles de Jeanne. Heureusement que le greffier principal, sire Guillaume Manchon, résista virilement et rompit l’artifice. C’est établi par les actes du procès et par les informations.
18° Jeanne étant tourmentée en toute manière pour se soumettre au jugement de l’Eglise, un religieux, dans un interrogatoire public, lui suggéra de faire sa soumission au concile général alors ouvert, lui faisant entendre qu’il s’y trouvait des prélats du parti français. Elle se hâta de donner un joyeux assentiment; mais l’évêque s’emporta en termes violents contre le religieux, lui ordonna de se taire au nom du diable, et dé-