CHAPITRE II
PASSION ET PARTIALITÉ DE L'ÉVÊQUE JUGEUR. — SA BARBARIE (folio clxxxxi r°-CLXxxxn v°).
Sommaire : I. — Dix-sept preuves de la passion haineuse de l’évêque.
II. — Vingt-huit arguments de sa barbarie. — (Détails historiques pleins d'un douloureux intérêt .)
III. — Combien pareilles dispositions sont abominables dans pareil juge. — Combien contraires à l’esprit de l’Inquisition. — Ce qui met le comble à l’odieux, ce sont les protestations de piété et de zèle, dont Cauchon essaie de les couvrir1.
Pour mieux faire ressortir l’incompétence du prétendu juge, l’évêque de Beauvais, il convient de parler de sa manifeste passion ou de sa partialité, de la sévérité qu’il a fait paraître dans sa manière de procéder.
Ainsi qu’il vient d’être dit, pour un vrai jugement, pour que le juge soit compétent, ou tout au moins bon et légitime juge, il doit procéder par amour de la justice. Sans cet amour il n’est pas un juge (c. negotium , S causa , de vrrborum signifie ... XXV J II, et caus . XXIII , q. II, c. justum ). C’est ce que proclament à l’envi l’Écriture, les lois et les canons. Les citer serait aussi long que fastidieux. Cela se déduit de la cause XI, q. 3 dans son entier, et bien expressément du chapitre cum ælernum [île sententiàet rejudicatâ, VI0). Or dans le jugement rendu contre Jeanne, de nombreux faits montrent d’une manière évidente la passion et la partialité de l’évêque jugeur , plus encore que de tous les autres.
1° Fuyant son prince naturel et légitime, bien plus, méprisant son siège épiscopal qui lui faisait prendre rang parmi les pairs de France, il a mieux aimé, a-t-il été dit, vivre en fugitif parmi les Anglais, que promettre et garder à son légitime roi la fidélité qu’il lui devait; et cela sans qu’aucun motif fondé l’autorisât à se soustraire à l’obéissance du roi de France.
2° Cet évêque a été jusqu’à sa mort comme le premier et principal con-
1. Dans toute cette seconde partie, je ne serai que traducteur; tant que le texte même ne dira pas que je résume les arguments de Bréhal.
LA Pl'CELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS.
seiller du roi d’Angleterre, de l’ennemi déclaré, du ravisseur de la couronne de France, et il a toujours vécu à la solde du monarque anglais.
3° Fait plus significatif, et qui montre jusqu’à quel point il fut partial dans cette cause ; cet évêque se rendit auprès du duc de Bourgogne et du seigneur Jean de Luxembourg, alors au camp de l’armée qui assiégeait Compiègne; il leur demanda de lui livrer Jeanne devenue leur prisonnière, leur offrit de nombreux et riches dons, débattit longtemps les stipulations du contrat à intervenir, développa dans une pièce artificieusement conçue les vœux du roi d’Angleterre et les siens propres, et enfin obtint au prix de dix mille livres, et à un prix encore plus élevé, que la prisonnière lui fût livrée et mise en mains.
4° Il requit que Jeanne fut remise non pas directement entre ses mains, mais bien plutôt entre les mains du roi d’Angleterre, ennemi mortel de la jeune fille.
5° Quelle que fût la provenance de la somme indiquée, que l’évèque l’ait fournie de son fond et de ses biens, ou qu’il l’ait exigée du roi susdit, c’est là une preuve de sa perversion et de sa connivence. Ni le droit, ni la coutume, ne veulent que prélats ou princes versent la somme même la plus minime, pour se procurer des personnes suspectes en matière de Foi.
6° Jeanne étant amenée à Rouen par cet évêque, comme elle exposait sa mission devant les Anglais, on vit cet évêque triompher ouvertement, éclater en paroles d’allégresse, la témoigner par le rayonnement de son visage, par ses battements de mains et par tous les mouvements du corps. Cependant la loi observandum (FF. de of ficio præsidis) dit qu’il n’est pas un juge sérieux et équitable, celui qui laisse voir sur ses traits les sentiments de son âme. Mais selon le vers élégant du poète :
Heu! quàm difficile est criincn non prodere vultu .
« Qu’il est difficile que le visage ne trahisse pas le crime du cœur. »
7° Jeanne, au milieu de l’admiration et de la stupeur universelle, accomplissait, ainsi que le publiait la renommée la plus étendue, une légation divine. Elle avait fait les plus vaillants exploits militaires, remporté partout d’étonnantes victoires. Pour heurter par semblable procès le sens général, cet évêque devait avoir l’esprit aveuglé par la passion, et avoir perdu en partie l’intégrité de sa raison.
8° Paris plus que Rouen était favorable à la conduite équitable du procès. Il était non seulement plus rapproché, mais il renfermait une plus honorable et plus nombreuse assistance de sages; il était plus paisible, plus sûr que Rouen, où se trouvait alors, avec la cour d’Angleterre, 1 armee anglaise, le fracas, le tumulte et l’agitation qui les accompagnent l’une et l’autre. Il a choisi Rouen.