VI. — La faculté de droit moins acerbe
VIL — Elle accuse faussement la Pucelle de ne pas admettre l’article credo sancbw ecclesiam catholicam, quand Jeanne ne récuse que l’église de Beauvais.
VIII. — Jeanne n’étaitpas tenue de prouver sa mission, surtout aux Anglais, par le miracle, ou l’écriture. — Elle en a fait suffisamment.
IX. — Fausseté de ce mot : avis doctrinal. — Le châtiment ne doit atteindre que les coupables. — Bréhal estime qu’ils doivent être en petit nombre. — Une supposition qu’il aime à faire.
Une disposition du droit veut que, dans les causes de la foi, l’on n’en vienne pas à la sentence de condamnation, sans que le procès n’ait été intégralement et droitement mis sous les yeux d’hommes prudents, honnêtes et religieux (c. statuta de hæi'eticis VI0). Avant d’aborder la sentence rendue, il sera donc utile de dire quelque chose des délibérations auxquelles elle a donné lieu.
Si l’on y relève des vices et des défauts, ceux qui ont donné leur avis diront pour la plupart, et non sans quelque fondement, qu’ils ont suivi la teneur et l’exposé des points qui leur avaient été soumis. Ce que cet expose renferme de faux et de vicieux ne doit pas leur être imputé, le procès ne
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leur ayant pas été transmis dans son intégrité, ni avec le sérieux que demandait la grandeur de la cause.
Néanmoins, soit dit sans offense de qui que ce soit, les jugements de quelques-uns et même du plus grand nombre ont été trop sévères, trop durs, et même, si je ne me trompe pas, médiocrement indignes d’une telle cause. Le grand nombre de ceux qui ont donné leur avis sur cette affaire, ainsi qu’il conste par le registre, nous entraînerait dans une discussion sans fin, s’il fallait examiner le sentiment de chacun. Je ne prends donc que deux décisions empruntées aux docteurs de Paris : la décision de la faculté de théologie, et la décision de la faculté de droit ecclésiastique. On trouve, en effet, que la plupart des autres consulteurs se sont rangés à ces deux avis.
La sentence, surtout celle des théologiens, est conçue, pour chaque article en particulier, en termes vraiment formidables, à peu près comme s’il avait fallu condamner un manichéen, Arius en personne, ou quelque autre hérésiarque. Cependant, puisque nous avons discuté plusieurs des points soumis à leurs délibérations, que d’autres sont ou sans gravité ou complètement faux, je m’arrête seulement aux deux qui provoquent chez eux la plus étonnante indignation, je veux dire les révélations et apparitions, et la soumission à l’Église.
Ces docteurs disent des apparitions et des révélations que, vu la manière dont elles se produisent, vu leur objet, la qualité de la personne, le lieu où elles se manifestaient, et les autres circonstances, ce sont ou des impostures pleines de séduction et pernicieuses, ou des révélations superstitieuses provenant des esprits infernaux Bélial, Satan et Béhémot.
Nous avons assez longuement parlé de toutes les circonstances, la qualité de la personne exceptée. Par là ils doivent entendre ou le sexe, ou la naissance, ou le genre de vie.
Il ne faudrait pas trop facilement supposer qu’ils entendent le sexe. N’est-il pas notoire que l’esprit divin et prophétique est commun aux hommes et aux femmes, ainsi que le remarque la glose sur ces mots de la première aux Corinthiens (ICor., XII) : C'est le même esprit qui départ ses dons à chacun comme il l'entend ? Joël ne dit-il pas : Je répandrai de mon esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront , et un peu plus bas : Je répandrai mon esprit sur vos serviteurs et sur vos servantes , et saint Paul (I Cor., xn) : Toute femme qui prie ou prophétise? Les Écritures nous
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
montrent grand nombre de femmes favorisées du don de prophétie : Marie, sœur d’Aaron (Ex., XV); Débora au livre des Juges (c. IV); Anne, mère de Samuel (I Reg., c. II) ; Olda, femme de Sellum (IV Reg., XXII) ; Elizabeth, mère de saint Jean-Baptiste (Luc, II); les quatre filles du diacre Philippe (Act., XXI). L’histoire nous montre bien d’autres femmes douées de prophétie. La sybille a prédit bien des événements de la vie du Christ, ainsi que le rapporte saint Augustin, au septième livre de la Cité de Dieu . D’après saint Jérôme, saint Isidore, on compte neuf autres sybilles. F. Vincent dans son Miroir des histoires cite comme douées du don de prophétie plusieurs des femmes qui ont été déjà mentionnées.
Si par la qualité de la personne ils entendent la naissance, la famille, ils se portent un coup bien profond. Qui donc ignore que les prophètes les plus éminents, bien plus, les apôtres, ont été pour la plupart choisis et tirés par Dieu des derniers rangs du peuple? L’Apôtre insiste sur ce fait (I Cor., I). Saint Bernard y voit briller la toute-puissante vertu de Dieu, et l’accomplissement d’un miracle à part. C’est encore la remarque du cardinal d’Ostie et de Jean d’André au chapitre venerabilis (de præbendis).
Il me semble plus probable que par la qualité de la personne ils veulent indiquer le genre de vie et d’existence de Jeanne, son vêtement d’homme, sa vie de guerrière, la part qu’elle a prise aux œuvres les plus difficiles, les plus au-dessus de la condition d’une femme. Mais il n’y a pas à en douter, rien de tout cela ne s’oppose aux révélations et aux communications divines; bien plus, par une secrète conduite de Dieu, ces communications en deviennent plus frappantes et plus admirables.
Aussi, soit dit sans les troubler, ils auraient dû considérer avec les yeux de la piété cette vie si innocente que Jeanne menait dans l’admirable accomplissement de sa mission, sa simplicité, sa modestie, son humilité, sa patience, sa virginité, sa pudeur, et ce qui est encore plus excellent, cette piété si éminente qu’elle faisait éclater envers Dieu, envers la Foi chrétienne, envers l’Eglise, non moins que sa douceur et sa charité à l’égard de tous.
Ils diront peut-être : Jamais nous n’avons appris cela ; jamais nous n’avons connu en elle ni ces vertus ni rien d’approchant; nous ne l’avons connue que par les vices que l’on nous en a juridiquement manifestés; nous aurions dû deviner ses vertus.
Mais la plus retentissante renommée les publiait partout; elle célébrai! dans cette fille d’élection des merveilles bien plus grandes que celles qui viennent d’être rappelées. Comment ces hommes de savoir auraient-ils pu les ignorer? Elle n’a été incriminée qu’auprès de ses ennemis déclarés. Partout ailleurs il n’y avait qu’une voix pour proclamer sa vertu, son innocence, sa pudeur. Lorsqu’ils allaient à l’encontre de cette renommée
BRÉHAL. — LES QUALIFICATIONS DE L’UNIVERSITÉ DE PARIS
si éclatante, que leur disait leur conscience? Que leur disait-elle lorsqu’ils rendaient leur décision? C’est le secret de celui qui n’ignore rien, qui scrute les cœurs et les juge sans obliquité1. Sur ce point je passe bien des choses qui sont bieu clairement exprimées dans le procès ; il faut se modérer.
Une chose m’étonne souverainement de la part de ces maîtres de la Sainte Écriture, de ces hérauts de la divine sagesse. C’est qu en voyant une personne si faible conduire avec tant de bonheur des entreprises inouïes, alors qu’elle était un sujet d’admiration universelle, ils aient cru pouvoir si facilement, si âprement, mépriser le sentiment universel, et qualifier mal ce qu’il appelait bien a. La science théologique n’est cependant pas seulement une science de souveraine gravité ; c’est une science de souveraine équité, de très compatissante charité. Son auteur, c’est le Fils de Dieu qui dans l’Évangile prohibe tout jugement prononcé à la légère, tout jugement téméraire fondé sur le soupçon ou sur une simple présomption (Mat., VU et Joan., VII).
Le saint docteur (saint Thomas) dit là-dessus d’une manière excellente (2a 2*, q. 60, ar. 4) : Une personne est honorée, quand elle est jugée bonne; méprisée, quand elle est jugée mauvaise. Voilà pourquoi nous devons la juger bonne, à moins qu’une raison évidente ne nous manifeste le contraire... Une erreur, par laquelle on juge bon celui qui est mauvais, ne fait aucun tort à la rectitude de l’intelligence ; parce qu’il n’est pas de la rectitude de l’intelligence de connaître la vérité sur chaque fait contingent. Juger ainsi suppose un bon cœur... Bréhal ajoute de nombreux textes pour prouver que telle est la règle canonique. Il continue ensuite.
1. « Salvà eorumpace, pie magis attendere debuissent ipsius Joliannæ vitam, etiam non obstante suæ missionis admirabili exercitio, innocentissime actam, utpote simplicitatem ipsius, modestiam, humilitatem, lolerantiam, virginitatem ac pudicitiam ; sed et, quod mullo prœstantius est, ad Deuni, ad fidem et Ecclesiam summam religioms pietatem, quippe et ad omnes mansüetudinem etcaritatem. Quod si dicant: bœc nunquam audivimus, ista non cognovimus.... dicitur quod, celebri et publicà famà currente, et rnulto his majora de ipsâ electâ puellâ undequaque prædicante, quatenus, quæso, ista eoslaterepotuit? Namduntaxat apud manifestos hostes culpæ notam habuit, ergà vero alios quoslibet sempervirtuosa, innocens et pudicaproclamatafuit. Unde, quid incontrarium clarissimæ farme agendo, istorum conscientia dictaret, seu etiam illorum determinationi quale testimonium ad intrà redderet, novit ille qui nihil ignorât, quique solus cordium penetrator est et arbiter inobliquabilis. » (F0 199 v°.)
2. « Hoc permaxime admiror professores divinæ scripturæ ac cœlestis sapentiæ præcones sic faciliter et asperè, de exili personà hujuscemodi negotia inaudita et cunctis admiranda féliciter gerente, malum potius quam bonum, etiam contra publicam famam, dijudicasse. » (F0 199 v°.)
LA PÜCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
Ces docteurs qualifient d’une manière précise ces révélations. Ce sont cependant choses hors de leur compétence, et que les hommes ne sauraient juger d’une manière certaine. Ainsi que l’enseigne saint Thomas au livre de veritate, la révélation est la manifestation d’une vérité au-dessus de l’homme. Voilà pourquoi on ne peut en avoir une science certaine que par une connaissance supérieure, puisée à la source même d’où procède la révélation ; pas plus que nous ne pouvons avoir autrement une connaissance évidente des mystères de la foi. C’est Dieu qui pèse les esprits, est-il dit au livre des Proverbes (c. XVI). D’un seul mot l’Apôtre réprouve un jugement précipité, bien plus une recherche curieuse, sur ces inspirations et révélations, lorsqu’il dit: Ce qui est de Dieu n'est connu que par l esprit de Dieu (ICor.,I), et il ajoute : V homme animal ne perçoit pas ce qui est de l'esprit de Dieu; il n'est personne qui connaisse le sens de Dieu . L’esprit de Dieu est maître de son action, il souffle où il veut et il opère comme il veut. Cependant, nous dit l’infaillible vérité : Vous ignorez d'où il vient et où il va. Si en votre présence il remplit quelqu’un, vous ne verrez pas comment il a pénétré son âme, ni comment il s’en est retiré, parce qu’il est invisible par sa nature.
Pour ne pouvoir pas comprendre ces révélations, on n’est pas en droit de les réputer fausses ou mauvaises. Car, dit saint Thomas ( contràGentiles , lib. I, c. III) : ce serait une grande sottise de la part d’un ignorant de déclarer faux, par la raison qu’il ne le comprend pas, ce qu’enseigne un philosophe; c’est une sottise bien plus grande, c’est le comble de la sottise de déclarer faux ce qu’il plaît à Dieu de révéler par le ministère des anges, parce que le comment nous échappe.
C’est pour cela que l’Apôtre nous dit : N'éteignez pas l'esprit , ne méprises pas les prophéties (IThes:, V). Sur quoi la glose fait cette remarque : Dieu, qui a délié la mâchoire d’une ânesse, révèle quelquefois aux petits ce qu’il y a de meilleur.
Saint Augustin au troisième livre de ses Co?ifessions déplore dans les termes suivants la témérité à laquelle, avant sa conversion, il s’était laissé aller sur ce point : « Aveugle que j’étais, je me moquais des saints patriarches, non seulement pour les ordres et les inspirations qu’ils recevaient de Dieu afin de bien user du présent; mais encore pour les prédictions d’un avenir que Dieu leur avait révélé. » Et un peu plus loin : « Bien des choses improuvées par les hommes ont l’approbation de Dieu ; et d’autres louées par les hommes sont réprouvées par Dieu. Autre est l’extérieur du
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fait, autre l’esprit de celui qui l’accomplit, et la circonstance d’un moment qui échappe à nos appréciations. Dieu vient-il soudainement à commander quelque chose d’inusité, d’imprévu, de contraire à ses ordres précédents; dissimulât-il la raison de son commandement, une assemblée d'hommes aurait-elle statué le contraire; qui doute qu’il ne faille obéir? Les saints connaissaient bien que c’était le commandement de Dieu. Dans mon ignorance, je me moquais des saints, des serviteurs, des prophètes de Dieu. Et que faisais-je par mes moqueries, sinon m’attirer les moqueries môme de Dieu? » C’est en ces termes que saint Augustin parle de lui-même.
Saint Paul dans sa première épître aux Corinthiens (c. XIII) écrit: Si quelque chose est révélé à quelqu'un des auditeurs , que celui qui parle se taise . Sur quoi voici la réflexion de la glose : que la place lui soit cédée, parce que le petit reçoit quelquefois ce qui n’est pas concédé au grand, l’inférieur ce qui est refusé au supérieur; le sage apprend d’un ignorant soudainement inspiré ce qu’il ne savait pas.
Il n’y a pas, il ne peut y avoir de règle pour discerner (d’une manière absolue) la bonté et la vérité de ces révélations; il est donc téméraire de porter sur ces choses un jugement certain, ainsi que le chapitre grave nous en avertit (XI, q. III).
Aussi quelques-uns des docteurs consultés, mais en fort petit nombre, ont-ils opiné que la question était douteuse.
Ces docteurs de Paris, dans la première partie de leur disjonctive, prononcent que ces révélations sont des impostures inventées pour séduire et pour nuire. Une telle sentence me semble indigne, et cela pour quatre raisons.
La première se tire de la simplicité de Jeanne, et de la simplicité de ses parents, incapables d’ourdir un tel artifice. Savoir dissimuler pour monter de fallacieuses machinations, faire de la parole un voile pour couvrir ses vrais sentiments, donner au faux les couleurs du vrai, et au vrai les couleurs du faux, pareils artifices font partie de l’astuce ou de la sagesse du monde, ainsi que l’enseigne saint Grégoire dans ses morales, dans le commentaire qu’il donne de ces paroles de Job (c. XII) : On se joue de la simplicité du juste . 11 n’est pas croyable que Jeanne ait pu feindre les merveilles qu’elle a accomplies en si grand nombre, tant en œuvres qu’en paroles.
La seconde raison, c’est l’incontestable accomplissement des faits et des
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événements prédits par Jeanne. L'issue, dit le poète, donne la valeur des actes; et la suite fait comprendre ce qui a précédé (c. primum, causa XXIV, q. 1 circà finem).
La troisième raison se déduit de la persévérance, de l'inébranlable fermeté avec laquelle Jeanne a poursuivi le cours de ses merveilles. Ce qui est l'effet de l’artifice, de la feinte, ne saurait se soutenir longtemps. L’excellent scribe Gamaliel dit fort bien au livre des Actes : Si cest là une œuvre qui vienne des hommes , tout cela tombera ; si cela vient de Dieu, vous ne f arrêterez pas et vous devez craindre de lui résister. Tullius au troisième livre du De officiis exprime la môme vérité en ces termes : Tout ce qui est feinte passe comme fleurs, et la dissimulation ne peut pas être de longue durée. Sénèque (I lib. De clementiâ) n’a pas moins bien dit : L'on ne saurait longtemps soutenir un rôle d’emprunt, et l’on retombe bientôt dans le naturel. Le temps n’affermit que ce qui vient d’un fond réel.
La quatrième raison résulte de l’accord très constant, de la fermeté inébranlable des réponses faites par Jeanne dans diverses occurrences. Elle fut d’abord examinée à Poitiers durant trois semaines avec le plus grand soin ; ensuite les grands du royaume, les nobles l’observèrent de près pendant qu’elle accomplissait avec eux ses vaillants et heureux exploits militaires; enfin à Rouen elle fut durant six mois tourmentée en toute* manières sur tout son passé. Elle n’a jamais varié dans ses affirmations. Cela suffit pour exclure toute hypothèse de dissimulation. Quintilien (lib. VIII, De inst. oraior.) dit fort bien : « On a beau vouloir feindre, l’on finit par se trahir. La langue, lorsqu’il y a désaccord entre les lèvres et le cœur, n’a pas assez de ressources pour ne pas tituber, ne pas hésiter. » Dans le môme sens le patriarche saintFrançois écrit au commencement de son livre De la vie solitaire : '< La vérité seule est immortelle; la fiction et le mensonge ne durent pas. La dissimulation se fait jour promptement; c’est la chevelure frisée avec soin, un léger souffle la met en désordre. Le mensonge, même habile, s’évanouit devant la vérité, et mis en face de son ennemie devient diaphane. » Il continue : « Dissimuler longtemps demande grand effort; personne ne peut vivre longtemps sous les eaux; il faut nécessairement venir à la surface et montrer la tôte qu’on y cachait. »
Dans la seconde partie de leur disjonctive, ces docteurs disent que s» ces révélations ne sont pas une imposture, elles sont un effet de la superstition et procèdent des esprits infernaux. C’est surtout à cet avis qu’ils se
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rangent, quoique beaucoup plus défavorable. Cependant le païen Sénèque a fort bien dit dans une de ses lettres : Ce qui est indécis, il est de rhumanité de le voir du bon côté; et les lois ont réglé que ce qui est douteux doit être interprété dans un sens favorable (c. estote , de reguld juris , cum midtis similibus). Non seulement il y a lieu de s'étonner qu’ils fissent dériver ces révélations des démons, ce qui est incontestablement fort dur; le contraire est fondé sur de bien plus nombreuses probabilités; des signes manifestement évidents forcent d’y voir le bon plutôt que le mauvais esprit. Cela a été suffisamment démontré lorsque cette question a été traitée.
Pour aggraver leurs accusations contre Jeanne, ils ajoutent les noms des démons inspirateurs : Bélial, Satan et Béhémot. lls ne font que montrer la perversité de leurs dispositions; combien ils étaient éloignés de la maturité exigée par l’acte qu’ils avaient assumé d’accomplir, et par la grandeur de la cause.
Bélial signifie sans joug, Satan adversaire, Béhémot animal ou bestial. Ils veulent probablement insinuer par là que Jeanne, par suite de son commerce avec les esprits infernaux, a secoué le joug des bonnes mœurs r de l’obéissance, de la discipline ; qu’elle a rompu, ou empêché de se former les liens établis par la foi catholique; que dans l’ordre politique elle a rompu l’union, fruit d’une paix conclue ou en voie de se conclure; ils semblent vouloir marquer qu’elle a vécu sans retenue, dans la sensualité,, le libertinage, foulant aux pieds les lois de la pudeur, de la modération, de l’honnêteté, exigées par sa qualité de femme. Rien de plus contraire à la vie réelle menée par la Pucelle.
S’en tenant à ce sentiment comme plus fondé, ils en concluent que ces apparitions, effets de la superstition, sont périlleuses dans la foi; conclusion opposée à la glose donnée sur ces paroles : Satan se transforme en ançjc de lumière . Elle dit : Lorsque le démon fait illusion aux sens du corps, sans ébranler dans l’àme la vraie et sincère résolution selon la foi, il n’y a pas de péril pour la religion, et encore : Quand Satan, feignant d’être le bon esprit, fait ou dit ce qui convient aux bons anges, le prendre pour le bon esprit n’est pas une erreur périlleuse ou de conséquence. Le saint docteur (2tt 2®, q. IV, a. II) donne le même enseignement que l’on peut voir aussi au paragraphe His ita de la cause XXIX, q. I, au mot aliter.
Jeanne, par les révélations dont elle se disait favorisée, n’était portée qu’à la foi et à la piété, ainsi que cela a été démontré; il n’y avait donc nullement lieu de voir là quelque chose de superstitieux ou de périlleux pour la foi. Laissons de côté les autres points, et venons-en à la soumissioa à la Foi catholique.
LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS
Ces consulteurs affirment que Jeanne est schismatique; qu’elle nourrit sur l’unité et l’autorité de l’Église des sentiments réprouvés ; qu’elle est apostate, et professe opiniâtrément en matière de foi des opinions erronées. Sans doute, ainsi qu’il a été déjà montré, les articles remis à ces docteurs renfermaient bien des faussetés, et étaient entachés de bien des vices. Cependant, même en tenant compte de ce fait, ces qualifications paraissent bien dures. Si Jeanne a refusé ou différé de se soumettre, elle en a suffisamment exprimé la raison : elle avait horreur de se soumettre à un évêque notoirement son ennemi. Les docteurs consultés pouvaient suffisamment le connaître, ou se l’imaginer. Ils savaient bien que l’Eglise soumise au roi notre sire n’avait admis et autorisé la Pucelle qu’après un long examen de sa Foi.
Pour ce qui est le point principal de l’accusation, Jeanne affirmait avec grande fermeté n’avoir rien fait que par inspiration divine; question que l’Eglise réserve expressément au jugement de Dieu (c. erubescant, XXXII, nm similibus ), ou mieux abandonne à la conscience de la personne qui se dit inspirée. Cette conscience est-elle suffisamment formée? l’inspirée ne doit pas la déposer sur le jugement du supérieur (c. inquisitioni, de summâ excwmunicatione cum aliis concordantiis). La loi privée comme supérieure exempte de la loi humaine ( duæ sunt , caus. XIX, q. II, licet de régula).
L’on voit au procès-verbal la décision de la faculté de droit de cette célèbre Université de Paris. Certes dans la mesure où ma petitesse est en état d’en juger, cette décision est bien plus mesurée, bien moins rude que celle de la faculté de théologie.
Les docteurs présu pposent nom mément deux choses ; ils en affirment principalement deux autres. Ils présupposent — et raisonnablement — que Jeanne parfaitement maîtresse d’clle-même a non seulement soutenu avec opiniâtreté ce qui est exposé dans les articles; mais qu’elle a fait ce qui est allégué contre elle. Ils veulent en second lieu que l’on ne donne valeur à leur décision que tout autant que Jeanne aura été charitablement exhortée et dûment avertie par le juge compétent. Ces deux restrictions ne sont pas sans apporter à l’accusée quelque décharge. Broyée par une longue affliction,
BRÉHAL. — LES QUALIFICATIONS DE L'UNIVERSITÉ DE PARIS
elle fut presque constamment malade durant presque toute la durée du procès. On pouvait par suite présumer que pour répondre à tant et de si hautes questions, elle n’était pas assez maîtresse d’elle-même, si l’esprit de Dieu n’avait pas suppléé. Ce qui précède nous a montré qu’elle n’avait rien soutenu avec opiniâtreté de contraire à la foi, pas plus que, comme on l’en accusait, elle ne s’était pas laissée aller à des actes de témérité. Il a été déjà suffisamment traité des exhortations et de l’incompétence du juge.
Ceci présupposé, la délibération inculpe principalement deux points : Jeanne se séparait de l’Église, et errait dans la foi, elle était en opposition avec cet article du symbole : Je crois l'Église une , sainte , catholique . Secondement Jeanne ne montrait pas quelle était envoyée de Dieu en confirmant sa mission par le miracle, ou par un texte spécial do la Sainte Ecriture.
La première de ces assertions ne tient pas devant les actes du procès. Jeanne a été toujours et continuellement soumise au Pape et à l’Église universelle ; elle a souvent parlé en termes fort pieux de la sainteté et de l’autorité de l’Église. Elle a justement refusé de se soumettre à l’Église de Beauvais, ou à la sentence de l’évêque de cette ville. Elle agissait ainsi en conformité avec la clémentine Pastoralis (§ estoigitur , de sententid et re judicatd). Il n’est pas juste de conclure que Jeanne a été en opposition avec l’article sus-mentionné; dans cet article se trouve précisément le mot Catholique, c’est-à-dire universelle, ainsique l’explique saint Isidore, et que cela est dit au chapitre Prima (de consecralione , dist. IV). La foi de l’Église n’est pas la foi de telle ou telle Église particulière, pas plus que l’Église appelée catholique par le symbole n’est l’Église de tel royaume ou de tel diocèse. Cette Église est une; elle forme un seul peuple composé de tous ceux qui veulent être dans la voie du salut. Sous la conduite du Christ, elle n’a qu’un seul chef, le Pape, auquel tous doivent obéissance. C’est dans ce sens que parlent les canons.
L’Église étant ainsi entendue, il est certain que si quelqu’un, non par ignorance, mais bien délibérément, se sépare de la foi catholique dans un article qu’il est obligé de croire explicitement; ou s’il nie opiniàtrément un autre article défini par l’Église; celui-là est hérétique. Je dis un article déterminé par l’Église, c’est-à-dire par l’Église Universelle ou Romaine; car il n’appartient pas à une église particulière de définir ce qui est de foi catholique (c. majores , de Baptismo). Celui donc qui parle contre les articles définis par un évêque peut bien encourir l’excommunication; mais il ne
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tombe pas dans le crime d’hérésie. Il n’est pas douteux que l’article unam sanctam ecclesiam ne doive s’entendre de l’Église universelle.
Saint Thomas (2* 2*, q. l, a. 9) enseigne que si l’on dit : credo ... in sanctam ecclesiam catholicam , le sens est celui-ci : Je crois en l’Esprit-Saint qui sanctifie l’Église; mais il est mieux, dit-il, de s’en tenir à l’usage commun, de ne pas mettre en cet endroit la préposition in, de dire simplement : credo unam sanctam ecclesiam catholicam , je crois la Sainte Église catholique, ainsi que le veut le pape saint Léon.
L’on ne voit pas ombre d’erreur dans la Pucelle à l’endroit de cet article. D'un côté elle a soumis humblement au Souverain Pontife et à l’Église Romaine toutes ses paroles et tous ses actes ; et ceux qui l’accusent sur cela semblent être tombés dans les crimes signalés par le canon Bæc est f ides (causa XXIV, q. 1), canon que cependant ils mettent en avant contre Jeanne; de l’autre côté, elle a dit s’en remettre à Dieu par dessus tout de ses actions et de ses paroles, en quoi elle parlait conformément à l’explication que saint Augustin donne de ces paroles de Notre Seigneur : Vous croyez en Dieu , croyez aussi en moi . Nous croyons à Pierre et à Paul, dit ce Père, mais nous ne croyons qu’en Dieu.
Le second reproche fait à Jeanne, c’est que se donnant comme l’envoyée de Dieu, elle ne prouvait pas sa mission par le miracle, ou par un témoignage de la Sainte-Écriture. C’est une allusion au chapitre cum ex in j uncto (de hæreticis ) .
Si l’on examine soigneusement ce canon, il ne s’applique pas au cas présent. 11 regarde celui qui se dirait invisiblement envoyé pour gouverner la multitude, par voie d’autorité et de supériorité, ou pour la prêcher et lui intimer des ordres du ciel. C’est de la première manière que Moïse fut envoyé pour être le chef du peuple d’Israël; et il prouva sa mission par des miracles, ainsi qu’on le voit aux chapitres vi et vu de l’Exode. Jean-Baptisle fut envoyé de la seconde manière, et il produisit ce témoignage de la Sainte Écriture : Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : préparez les voies au Seigneur, ainsi que le dit Isaïe .
11 ne faut pas admettre à la légère celui qui se dit envoyé pour ces deux ministères, ou pour l’un des deux, surtout pour celui de la prédication. La prédication est l’œuvre principale dans l’Église, ainsi qu’il est dit au chapitre déjà cité cum ex injuncto . Ministère grandement privilégié; c’est par là que la foi est exposée aux fidèles dans toute sa vérité. Aussi ne doit-il
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pas être confié à toute sorte de personnes, mais principalement aux prélats et à ceux qu’ils envoient à cette fin... Il est interdit aux femmes.
Il en est autrement si quelqu’un se dit envoyé pour accomplir une œuvre qui regarde la police de ce bas monde, la disposition politique des citoyens, et choses semblables. Connaître plus qu’agir est le propre de la prophétie, d’après saint Thomas (2a2T, q. 170, a. 31).
Jeanne était envoyée pour travailler au relèvement du royaume accablé ; voilà pourquoi il n’était pas requis qu’elle produisît des miracles. Samuel ayant reçu ordre d’aller sacrer comme rois d’Israël, Saül d’abord, David ensuite, ne fit pas de miracles comme signe de sa mission. Nathan proposant une parabole à David lui intima l’ordre de faire pénitence, sans faire de miracle. Élisée, venant en aide à trois rois dans une nécessité pressante, leur promet des merveilles, sans confirmer ses promesses par le miracle.
Jeanne était envoyée au roi de France ; elle n’était pas envoyée à ceux qui nourrissaient contre elle des sentiments de haine. On peut dire d’eux ce que l’on voit en saint Luc : cette génération perverse demande an miracle, que Jeanne n’était pas tenue de leur donner.
Ou celui qui se dit envoyé de Dieu demande au nom du ciel qu’on fasse une chose mauvaise de soi ; et alors sa révélation procède du mauvais esprit, ainsi que l’enseigne le canon nec mirum ( caus . XXVI); ou il demande qu’on fasse une chose bonne, ou indifférente; et dès lors un ensemble de circonstances font connaître si c’est le bon esprit qui intervient. C’est le cas présent.
Au reste nous pouvons ici raisonnablement affirmer que Jeanne a fait de nombreux miracles. Une jeune fille jusqu’alors étrangère à la guerre et aux armes, sans leçons, sans expérience, a remporté d’admirables victoires ; elle a relevé le royaume d’une cruelle oppression; elle a prédit avec assurance des événements futurs, etc.
Il faut remarquer que ces docteurs qualifient leurs décisions d’avis doctrinal Doctrine n’est pas le mot qui convient; c’est la science séparée
de la justice; elle s’appelle astuce et non science ou doctrine.
On lit au chapitre xxviii de l’Exode, et au chapitre viii du Lévitique, que Dieu avait ordonné qu’on écrivît au-dessus du rational du jugement : doctrine et vérité . Saint Jérôme remarque que le mot vérité était superposé à celui de doctrine, pour que l’on ne mît pas en avant les inventions de son propre esprit; mais ce qui serait dicté par la vérité.
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
Que dans une sentence doctrinale, que suivra une sentence sur un accusé, la faveur, la crainte, ou toute autre passion fasse supprimer la vérité, c’est un crime que rien ne peut faire excuser. Saint Augustin, sur ces paroles de saint Mathieu : Si le sel s’affadit, où trouver de quoi le remplacer? fait ce commentaire : Si vous qui devez être le sel des peuples, venez, par crainte des persécutions dans le temps, à perdre le royaume des cieux, quelles mains guériront les erreurs des autres? Quelquefois de bons motifs peuvent autoriser à ne pas affirmer les droits de la vérité et de la justice; jamais il n’est permis de les pervertir, et H n’y a pas d’excuse; à quoi se rapporte bien le canon nemo [cau$. XI, q. III).
Par tout ce qui vient d’être dit, que l’on ne croie que j’aie voulu, ou que je veuille rabaisser une université, aussi célèbre, d’un aussi grand renom que l’université de Paris. Si mes louanges ne pourraient rien ajouter à sa gloire, des dénigrements de ma part, bien éloignés de ma pensée, pourraient encore moins lui nuire.
Je crois juste que le châtiment, édicté par les prescriptions canoniques, ne frappe que les coupables et les auteurs du crime. Rien du crime d’autrui ne doit retomber sur les innocents. Je serais assez enclin à penser que quelques-uns en très petit nombre, par un excès d’altachement au parti anglais, ont, par des voies obliques, je ne dis pas arraché et extorqué ces délibérations; mais même les ont composées et mises au jour, et que le corps entier de l’Université n’a eu que peu ou point de part à cet échafaudage d’impiété.