I. Procès , t. V, p
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nom de Calixte. Cela n est pas nécessaire. Nicolas V pouvait avoir déjà institué la commission. Si elle n’était pas entrée en fonctions lors de la mort du Pontife, ses pouvoirs expiraient, d’après le droit. Cela expliquerait comment Calixte III élu le 8 avril l’aurait confirmée le 10 juin i 455. D’Estouteville, secondé par Pontanus et Lcllis, a dû presser la décision en cour de Rome, et s’efforcer de mettre en mouvement l’autorité compétente.
Qui devait solliciter la révision ? Montigny l’indiquait dans son mémoire : c’était avant tout la famille de la victime. Le père, le frère aîné étaient morts, de douleur d’après certains récits. La mère vivait à Orléans, où la ville lui servait une rente mensuelle. Charles VII avait donné la prévôté de Vaucouleurs à Jean, l’ainé de ceux qui restaient, appelé du Lys depuis les lettres d’anoblissement ; Pierre, pris avec sa sœur et longtemps prisonnier, avait, après sa délivrance, reçu en don de la part du duc d’Orléans l île aux bœufs, près de cette ville.
Tous les trois, en leur nom et au nom de leur parenté, sollicitèrent le Saint-Siège de faire revoir le procès d’une fille et d’une sœur iniquement brûlée, et de laver sa mémoire d’une flétrissure imméritée qui rejaillissait sur tous les siens. Le rescrit pontifical, accédant à leur première demande, doit passer dans notre langue. Le voici traduit en français, peut-être pour la première fois.
« Calixte, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos vénérables frères, l’archevêque de Reims, et les évêques de Paris et de Coutances, salut et bénédiction.
« Nous sommes heureux d’écouter les humbles supplications qui nous sont adressées, et de les accompagner de faveurs opportunes. Or récemment une demande nous a été soumise de la part de nos chers fils Pierre et Jean d’Arc, de notre chère fille, la veuve Isabelle, mère des deux laïques désignés, et de la part de quelques-uns de leurs proches, tous du diocèse de Toul. Elle contient ce qui suit :
« Jeanne d’Arc, sœur de Pierre et de Jean, fille d’Isabelle, la mère <les trois, tant qu’elle a vécu, a détesté toute hérésie; elle n’a jamais rien cru, rien affirmé qui s’en rapprochât, ou qui fût en opposition avec la foi catholique et les traditions de l’Église Romaine. Cependant un certain Guillaume d’Estivet, ou tout autre, alors promoteur au criminel de la cour épiscopale de Beauvais, suborné, pense-t-on non sans motifs, par les ennemis de Jeanne, de ses frères et de sa mère, a fait un faux rapport à Pierre, évêque de Beauvais, de bonne mémoire, et à Jean Le Maître, pro-
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fesseur, de l’ordre des Frères Prêcheurs, se donnant comme délégué pour poursuivre l’hérésie dans ces contrées.
« D’après ce rapport, ladite Jeanne se trouvant alors dans le diocèse de Beauvais se serait rendue coupable du crime d’hérésie, et d’autres crimes contraires à la Foi. Conséquemment à cette délation calomnieuse, ledit évêque, en vertu de son pouvoir ordinaire, le dit Le Maître se prétendant muni pour le cas d’un pouvoir suffisant, ont ouvert contre la susdite Jeanne une information poursuivie par le promoteur déjà mentionné. Ils se seraient hâtés, sans y être autorisés ni par l’évidence des faits, ni par la véhémence des soupçons, ni par la clameur publique, de la jeter en prison et de la mettre sous bonne garde.
« L’information n’aurait nullement établi, ne pouvait pas établir, que Jeanne fût atteinte de la moindre tache d’hérésie, du moindre crime, de la moindre erreur, contraires à la foi. Ces inculpations étaient dénuées de toute notoriété et de toute vérité. Jeanne aurait requis et l’évêque et Jean Le Maître de déférer au Siège Apostolique les paroles et les sentiments suspects dont ils la prétendaient atteinte, prête à s’en rapporter à son jugement. En dépit de cet appel, l’on aurait enlevé à l'accusée les moyens d’établir son innocence, violé l’ordre établi par le droit, l’on n’aurait gardé d'autre règle que celle du bon plaisir, et malgré la nullité du procès en droit et en fait, l’on aurait procédé à une sentence définitive, par laquelle Jeanne aurait été déclarée hérétique, coupable de crimes et d’excès de ce genre, et injustement condamnée.
« A la suite Jeanne a été livrée au dernier supplice par le bras séculier, au grand péril des âmes de ceux qui l’ont condamnée, pour l’ignominie, l’opprobre, le dommage, l’injure de la mère, des frères et des proches susdits.
« D’après la même supplique, la nullité du procès devient évidente par la seule inspection des actes et par d’autres voies encore ; il est facile, à l’aide de pièces probantes, d’établir l’innocence de la dite Jeanne, et l’iniquité de sa condamnation.
« C’est pour ces motifs, que les frères, la mère et les parents susmentionnés, désireux de rétablir leur honneur et celui de Jeanne, de faire disparaître la note d’infamie injustement attachée à leur nom, nous ont fait humblement supplier de vouloir bien confier à des hommes choisis dans leur contrée le soin d’examiner les raisons de nullité du procès, et de justifier Jeanne des crimes qui lui ont été faussement attribués, de donner à leurs recherches la conclusion réclamée par la justice, et de les admettre eux-mêmes à soutenir la nullité de la cause, et leur justification, sans que l’on puisse les arrêter par la sentence intervenue.
« Nous donc, voulant en ce point faire droit à leur demande, ordon-
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lions par ce rescrit apostolique à vos fraternités, que tous trois, ou deux seulement, ou même un seul, après avoir appelé pour procéder avec vous un des préposés à la poursuite de l’hérésie en France, fassiez citer le Sous- Inquisiteur actuel de l’hérésie dans le diocèse de Beauvais, le promoteur au criminel du même diocèse, et tous les autres qui doivent être cités ; que vous entendiez de part et d’autre ceux qui sont intéressés dans la cause ; qu’écartant tout appel, vous rendiez la sentence réclamée par la justice, et la fassiez fermement observer, nonobstant les constitutions et les ordonnances apostoliques, quelles qu’elles soient, qui y seraient contraires.
« Donné à Rome, auprès de Saint-Pierre, l’an de l’Incarnation de Notre- Seigneur 1455, le troisième des Ides de juin, l’an premier de notre Pontificat1. »
Tel est le Rescrit pontifical qui ouvrait enfin la voie à la réparation. On voit combien il est modéré dans la forme. Il expose les motifs mis en avant par les demandeurs pour faire revenir sur la chose jugée; mais il ne se prononce nullement sur le bien fondé de ces motifs. C’eût été dicter la sentence des juges qu’il instituait.
Il est souverainement respectueux de l’autorité épiscopale. Le premier coupable serait le promoteur d’Estivet, ou tout autre. Il est de la dignité du pouvoir souverain, de supposer que les supérieurs majeurs ont été égarés par des subalternes. Tout en touchant sommairement ce que l’on allègue contre Cauchon et le Sous-Inquisiteur, il donne à l’évêque l’éloge d’être de bonne mémoire. L’école rationaliste s’en s’étonne et s en indigne. Au milieu de tant d’actes qu’elle omet, tronque, ou pervertit, elle va chercher ces deux mots pour en faire un reproche au Pontife. Son indignation n’est pas fondée. Cauchon n’était pas encore manifesté. Le Saint- Siège met au premier rang de ses devoirs de maintenir l’autorité des évêques, et, selon leur degré, de chacun des membres de la hiérarchie ecclésiastique. La présomption est en faveur de la légitimité de leurs actes, tant que le contraire n’est pas établi. Plus encore que les autres fidèles, ils ont droit au bénéfice de l’axiome : le mal doit être prouvé , le bien se stippose : nemo supponitur malus nisi probe tur . La prévarication établie, le Saint-Siège sut faire justice si, comme l’affirment plusieurs historiens, il ordonna que l’on jetât à la voirie les restes du Caïphe de Beauvais.
Les commissaires apostoliques ont agi en vertu des pouvoirs spéciaux que leur a délégués le Pontife suprême. Ils ont soin de le rappeler dans les actes nécessités par la grande œuvre qu’ils accomplirent. Ils réclament l’obéissance à des ordres qui ne sont pas tant les leurs, disent-ils, que ceux du Saint-Siège, nostris seu potius apostolicis mandatis. L’expression
i . Procès , t. II, p. 95.
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revient souvent ; et l’histoire est fondée à attribuer à Calixte III la réhabilitation de la Pucelle.
Les délégués, par leur éminent savoir, leur intégrité, le rang qu’ils occupaient dans l’Eglise et dans l’opinion, étaient dignes du Pontife et de la cause qu’ils devaient juger. Il leur était ordonné de s’adjoindre un des Inquisiteurs. Le choix était indiqué; ce fut celui qui depuis plusieurs années poursuivait avec tant de zèle la grande réparation qu’il allait faire aboutir, Jean Bréhal. Nous le connaissons. Les vrais amis de Jeanne voudront connaître le président de la commission, l’archevêque de Reims, Jean Juvénal des Ursins, les deux autres délégués, Guillaume Chartier, évêque de Paris, Richard Olivier de Longueil, évêque de Coutances.
En mettant à la tête de ses délégués l’archevêque de Reims, Calixte III, qu’il soit permis de le redire, ajoutait une harmonie de plus à l’histoire de la merveilleuse jeune fille. Celle qui était destinée à rajeunir par le miracle l’idéal de la monarchie très chrétienne, tel que l’avait vu et constitué le précurseur de la fille aînée de l’Église, le grand thaumaturge saint Remy, était née dans une terre vouée à l’apôtre des Francs. C’est le successeur de saint Rémy qui préside la commission de Poitiers, et délivre à la miraculeuse envoyée ses lettres de créance; ce sera un successeur de saint Remy qui, la réhabilitant aux yeux du monde, conservera, par mandat apostolique, son incroyable histoire aux annales de l’avenir. Au moment où ces lignes sont écrites, personne ne déploie plus de zèle pour la glorification de la céleste vierge, que le successeur actuel de saint Remy, l’éminent cardinal Langénieux. Autant qu’il est en lui, il célèbre, en son honneur, des fêtes qui, dans la mesure du permis, approchent de celles des saints, et il veut qu’une souscription nationale dresse sa statue sur le théâtre de son grand triomphe. L’évèque de Beauvais était suffragant de Reims. En se permettant de juger Jeanne, Cauchon appelait à lui une cause déjà jugée par son métropolitain. Le successeur de saint Remy cassera, par mandat apostolique, la sentence d’iniquité. Un des premiers considérants rappellera l’usurpation de pouvoir commise par l’indigne suffragant.
Jean Juvénal des Ursins, par sa doctrine, sa droiture, était à la hauteur d’une cause qui revenait naturellement à son siège métropolitain. Sa famille resta une des plus pures dans un siècle qui vit tant de défaillances. Peu de magistrats ont laissé dans nos annales une mémoire plus honorable que le père de notre archevêque, Jean Juvénal des Ursins, seigneur
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co-
de Trainel. Seigneur de Trainel, c’est le moyen de les distinguer, puisque, outre le nom de famille des Ursins, les prénoms de Jean Ju vénal sont communs au père et au fils.
Le seigneur de Trainel fut sous Charles VI prévôt des marchands, dans la suite procureur général au parlement, et président du parlement transféré à Poitiers. Inébranlable dans sa fidélité au roi et au parti national, il donna des preuves de fermeté, de libre franchise, d’intégrité, de justice, de droite raison, de présence d’esprit, qui le rendirent cher à tous les bons citoyens, et forcèrent même le respect des séditieux, qui le redoutaient, sans pouvoir cesser de l’estimer.
Il eut onze enfants. L’aîné, notre archevêque, naquit en 1388. Après avoir conquis ses grades dans l’un et l’autre droit, il suivit la carrière paternelle, fut maître des requêtes, et devint en 1429 procureur général au parlement de Poitiers. Le Gallia qui donne cette date ne nous dit ni le jour, ni le mois. Cependant le séjour de son père en cette ville comme président nous autorise à penser qu’il devait s’y trouver lorsque, cette même année 1429, Jeanne y fut examinée : ce qui lui constituait un nouveau titre à présider la commission de réhabilitation.
Le magistrat, ce qui était très fréquent à cette époque de mutuelle compénétration entre l’Eglise et l’État, quitta la judicature pour les fonctions ecclésiastiques. Il succéda à Cauchon sur le siège de Beauvais, et fut sacré à Rome le 24 mai 1432, par le cardinal Jourdan des Ursins, auquel, — à tort ou à raison, — il a voulu rattacher sa famille. Il la faisait venir de la célèbre maison italienne de ce nom, tandis que les médisants la disaient sortie d’une souche fort plébéienne de Troyes en Champagne.
En 1443, Juvénal des Ursins passa du siège de Beauvais à celui de Laon, et en 1449, il remplaça sur le siège de saint Remy son frère plus jeune, Jacques des Ursins, créé patriarche d’Antioche, en même temps qu 'évêque de Poitiers.
Jean Juvénal des Ursins, un des grands pairs de France, mena de front les affaires ecclésiastiques et politiques, auxquelles ses dignités, son passé, ses talents, l’appelaient à prendre part.
Il vint à Rouen avec Dunois et contribua à rendre la Normandie à la France. Peu de temps après, il travaillait à finir sa cathédrale, et obtenait pour l’anniversaire de la dédicace de la grande basilique, le jour do Saint- Luc, une indulgence plénière, qui la première année attira cent mille pèlerins.
L’année où il était délégué pour la réhabilitation, en 1453, il tenait un concile à Soissons. Détail à retenir : ayant demandé à ses suffragants si la foi de leurs peuples était entamée, la réponse unanime fut qu’il n’était pas besoin de s’y arrêter, qu’elle était intacte. Hélas ! il n’en était pas ainsi de la
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discipline et des mœurs. Les longues guerres, le schisme, les avaient profondément altérées. De sages règlements furent faits pour les relever.
En 1458, il fit partie du tribunal qui jugea le duc d’Alençon convaincu d’intelligence avec les Anglais ; après la sentence qui condamnait le coupable à mort, il plaida pour une commutation de peine qui fut obtenue.
Forcé de s’absenter de son diocèse, il se donna, sous le titre d’évêques suffragants, des suppléants chargés de remplir les fonctions qui exigent le caractère épiscopal, tandis que le grand vicaire exerçait la juridiction proprement dite.
En 1461, il sacra Louis XI. Le monarque avait promis d’alléger les tailles qui pesaient sur la ville de Reims. Il oublia sa promesse ; il en résulta une émeute sévèrement réprimée. L’archevêque essaya d’arrêter ces rigueurs, et écrivit au roi une lettre pleine de franchise, où on lit ces paroles que Jeanne n’aurait pas désavouées. On m'a rapporté qu'il y en a un dans votre conseil , qui en votre présence ditt à propos de lever argent sur le peuple , duquel on alléguait la pauvreté : que ce peuple toujours crie , et se plaint , et toujours paye. (Ce) qui fut mal dit en votre présence : car cest plus parole qui se doit dire d'un tyran inhumain , non ayant pitié et compassion du peuple , que de vous , qui êtes roi très chrétien . Quelque chose qu'aucuns (quelques-uns) disent de votre puissance ordinaire , vous ne pouvez pas prendre le mien : ce qui est mien , n'est point vôtre . Vous avez votre domaine , et chacun particulier le sien.
Jean des Ursins se trouvait aux États généraux de Tours en 1 469 ; il avait assisté déjà à plusieurs de ces assemblées, et y avait fait entendre de sérieuses doléances, dont on possède le texte.
De tous ses écrits le plus remarquable est son Histoire de Charles 17. Plusieurs passages en ont été cités au second livre de cet ouvrage. Récit piquant, plein de candeur; il rappelle les chroniques du treizième et du douzième siècle, et il porte avec lui la preuve de la véracité de l'auteur,
Jean Juvénal des Ursins mourut en 1473 l.
C’est encore un digne évêque que Guillaume Chartier, né à Bayeux, frère du grand littérateur de l’époque, le secrétaire de Charles VII, Alain Chartier. Il avait fait ses études aux frais de Charles VII, et resta fidèle au bienfaiteur. Docteur en l’un et l’autre droit, il fut un des premiers
1. Voir Morlot, Metropolis Remensis historia , lib. IV, c. CXXXIX et seq.; Gallia christiana , t. IX c. 128; Collection Michaud , t. II, p. 335.
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professeurs de l’Université naissante de Poitiers. Il y enseignait en 1432 aussitôt après l’érection canonique de l’école poitevine par Eugène IV. Il serait intéressant de savoir s’il s’y trouvait en 1429, lorsque Jeanne s’y présenta.
Guillaume Chartier fut successivement ou simultanément curé de Saint- Lambert près de Saumur, archidiacre de Gand dans l’Église de Tournay, chanoine de Paris et membre du Parlement. Le choix unanime du chapitre l’appela, en 1447, au siège épiscopal de Paris. Robert Cybole demanda à l’Université d’appuyer l’élection ; ce qu’elle fit en écrivant des lettres pour recommander l’élu au Pape, aux cardinaux et au roi.
Prélat aussi vertueux que docte, pieux, pacifique, il fut durant près de vingt-cinqans l’édification et l’amour de son peuple. La faveur que lui avait témoignée l’Université n’empêcha pas la turbulente corporation de lui susciter des embarras.
Ce fut à propos de l’interminable suspension de 1453, qui, durant dixhuit mois, fit cesser les leçons dans les écoles et les prédications dans les chaires. L’évêque de Paris s’en plaignit avec tout son peuple, d’autant plus que l'Université abusait, à un degré que nous n’imaginons pas, d’un privilège concédé pour d’autres fins. Charles VII venait de reconquérir la Guyenne un moment redevenue anglaise. On rendit de publiques actions de grâces au ciel pour une conquête aussi rapide que complète et définitive. L’évèque demanda de faire au peuple, non pas une prédication, mais seulement qu’on pût lui adresser quelques mots pour l’exciter à la reconnaissance. L’Université refusa de se rendre. L’évêque fit devant son synode des plaintes véhémentes. L’Université jeta feu et flamme. Dans de longues et tumultueuses délibérations, elle agita la question de se soustraire entièrement à l’obéissance de l’ordinaire. Pratiquement, elle n’acceptait guère celle du Pape que lorsqu’il parlait comme elle, ou qu’il y avait des bénéfices et des faveurs à en obtenir. Rappelons que les docteurs y perdirent leurs plus beaux privilèges ; que Charles VII les força à subir la juridiction et les arrêts des parlements, dont jusqu’alors ils avaient été indépendants. Ils sentirent vivement le coup, et cherchèrent vainement à le détourner. Pie II, pour mettre fin à l’abus des suspensions, ordonna aux Réguliers de continuer les leçons dans leurs couvents, et de conférer les degrés scolaires, si pareilles interruptions se reproduisaient.
Le bon Guillaume Chartier n’attendit pas ces dernières mesures ; il donna quelques satisfactions aux indignes mutins, et revint en relations assez cordiales avec le corps savant, pour se porter, en 1457, médiateur avec le connétable Richemond et l’archevêque de Reims, dans la querelle des ordres mendiants, dont il a été déjà parlé.
En 1458, il assista au nom de Charles VII au congrès de Mantoue. En
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1461, il reçut le serment que fit Louis XI de conserver à l'église de Pari* et à son chapitre les privilèges dont ils étaient en possession. La bonté de son cœur lui fit encourir la disgrâce du roi, lors de la ligue du bien public. Les princes confédérés menaçaient Paris. Les habitants députèrent le Pasteur, pour connaître leurs intentions. L’évêque rentra porteur de bonnes paroles et de conditions qui, dans la situation, semblaient avantageuses. Il en donna connaissance à son peuple. Pendant ce temps. Louis XI triomphait des résistances féodales. Il témoigna à l’évêque un grand mécontentement de sa conduite. Sa rancune ne désarma pas devant la mort du prélat. Il ordonna que dans l’épitaphe l’on rappelât, comme une défaillance, une démarche et . des actes inspirés à l’évêque par l’amour de son peuple. Rien de plus élogieux que l’inscription rendue à sa pureté primitive, à la mort du prince vindicatif. La voici traduite du latin.
Ci-git Révérend Père dans le Christ, le seigneur Guillaume Chartier , originaire de Bayeux , professeur de P un et de l'autre droit, très saint évêque de Paris, fameux dans l'univers. Par sa vie, sa parole, ses exemples, il fut le vigilant pasteur de son troupeau . Plein de compassion et de libé ralité pour les pauvres, très doux pour son clergé et pour son peuple, ami de la paix, il mourut le Ier mai 1470 dans la vingt-quatrième année , depuis que le Saint-Esprit l avait élevé sur le siège de Paris.
Le matin même de sa mort, Guillaume avait présidé une procession de supplications1. Le troisième délégué pontifical, Richard-Olivier de Longueil, semble l’emporter encore sur les deux premiers.
Les Longueil formaient une des plus nobles et illustres familles de la Normandie. De nombreuses branches se rattachaient à ce tronc vigoureux. Celle qui était fixée à Eu donna le jour à Richard. Le père du futur cardinal tomba avec son fils aîné sur le grand champ de deuil d’Azmcourt.
Richard, que l’on trouve encore appelé du nom d’Olivier, prit ses degrés dans l’un et l’autre droit, et, comme c’était assez l’usage à cette époque, fit son chemin dans l’Église et dans l’État : protonotaire apostolique, président de la chambre des Comptes, archidiacre d’Évreux, chanoine et official de Rouen, ce furent ses premières dignités.
1. Gallia Christiana, t. VII, col. 150; du Boula y, t. V, p. 542.
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En 1452, les suffrages du chapitre de la métropole normande se portèrent en égal nombre sur l’official Richard de Longueil et sur le trésorier Philippe de la Rose. Il a été déjà dit que Nicolas V partagea le différend en nommant le cardinal d’Estouteville archevêque de Rouen. Richard de Longueil reçut comme dédommagement l’évêché de Coutances en 1453.
Il prit en mains le gouvernement de son Église, sans que les grandes charges civiles qui s’ajoutaient à la charge pastorale lui fissent perdre de vue son diocèse. Lui aussi suppléait à des absences forcées par des évêques suffragants, sans cependant renoncer à la résidence, quand il le pouvait.
En 1453, il tenait son synode, renouvelait . les ordonnances de ses pré- • décesseurs et en ajoutait de nouvelles. Une seule dira son esprit catholique, à cette époque d’abandon des prérogatives de l’Église les plus inaliénables. Il ordonna que, huit fois par an. l’on donnât lecture dans toutes les églises de son diocèse, des constitutions apostoliques traduites en français, de Boniface VIII et du second concile œcuménique de Lyon, sur les immunités et les exemptions ecclésiastiques.
Un détail d’une de ses visites pastorales, en 1460, peut fournir à l’historien des inductions de plus d’une sorte. Il conférait la tonsure et les ordres moindres, dans chacune des paroisses quïl visitait. Or, à Villedieu, le 10 avril, les registres portent 23 tonsurés; le lendemain à Gavray, 47 ; le jour suivant, 12 avril, ce sont 63 acolytes, 131 tonsurés, 23 prêtres, il sous-diacres, 12 diacres; le 28 avril à Bonfossé, 24 ordonnés. Il reprend sa tournée au 20 mai : à Bonfossé, 43 ordonnés ; le 23 et le 24, à Carentan, 110 tonsurés; le 6 juin, 43 à la chapelle du seigneur de Laune. L’historien du diocèse de Coutances, Toustain de Billy, auquel ces chiffres sont empruntés, ajoute que les années suivantes, où le diocèse est visité par l’évêque auxiliaire, l’on trouve des chiffres approchants. Tous ces clercs devaient savoir lire au moins; les prescriptions canoniques l’exigent; la plupart restaient d’ailleurs dans les degrés inférieurs de la cléricature, se mariaient même.
Charles VII avait pour Richard de Longueil une telle estime qu’il le nomma président de son conseil, se déchargea sur lui de la haute direction de la justice et lui confia les plus délicates ambassades. Il sollicita en sa faveur le chapeau de cardinal, que Calixte lui conféra en décembre 1456.
En 1458, le Cardinal fait partie du tribunal qui juge le duc d’Alençon.
Il parla avec tant de force contre la Pragmatique Sanction que le parlement le condamna sur-le-champ à dix mille livres d’amende.
Il faut donc mettre le Cardinal de Longueil à côté du Cardinal de Bour-
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deilles parmi les grands athlètes de l’Église de France à cette époque de déviation à jamais déplorable. Que n’ont-ils eu plus d’imitateurs parmi leurs collègues! Le monde serait peut-être catholique, l’union à Pierre étant la mesure de la fécondité dans l’ordre ecclésiastique.
Quand Calixte III constituait l’évèque de Coutances un de ses délégués, le prélat était en ambassade auprès du duc de Bourgogne. L’instruction du second procès dura huit mois, de novembre à juillet ; Richard de Longueilne fut présent qu’à partir de juin, lorsque toutes les pièces réunies lui permettaient d’asseoir le glorieux jugement qu’il porta avec ses collègues.
L’objet de son ambassade auprès du Bourguignon était de le détacher du Dauphin, auquel Philippe le Bon donnait asile et protection. Il ne réussit pas, et cinq ans après, le Dauphin fugitif devenait Louis XI. Il n’oublia pas que Richard l’avait desservi. C’est en vain que le Cardinal se rendit au sacre; il fut dépouillé de ses charges de cour et envoyé à Rome y porter la nouvelle de l’abolition de la Pragmatique.
Rien ne pouvait être plus heureux pour le Pontife et pour l’envoyé; mais il y avait un post-scriptum . Ordre était donné à l’évêque de Coutances de ne pas rentrer en France.
Richard de Longueil jouit, auprès de Pie II d’abord et de Paul II ensuite, de l’estime et de l’influence dont il avait joui auprès de Charles VII. Tout en continuant à diriger par correspondance ceux qu’il s’était substitués dans le diocèse de Coutances, il employa au service de l’Église romaine les riches dons d’esprit et de cœur dont il était doué. On admirait surtout sa rectitude et sa franchise. Qu’ajouter à l’éloge qu’en faisait Pie II ? Que n'avons-nous beaucoup de Coutances , disait-il ! Les affaires de V Eglise en iraient mieux; il est grave, bon , doux , docte et donne franchement son avis . La justice seule, sans acception de personnes, trouvait accès auprès de lui.
Les bénéfices furent multipliés sur sa tète. Il était évêque de Porto et gouverneur de l’Ombrie, quand il mourut dans sa légation, à Pérouse, en 1470. Comme d’Estouteville, il dépensait grandement ses revenus. Archidiacre de Saint-Pierre, il fit rebâtir le presbylerium et laissa à la Basilique vaticane des monuments de sa munificence. Le plus fameux est encore l’objet de la vénération des pèlerins de Rome. C’est Richard de Longueil qui de la statue de Jupiter Capitolin a fait la grande statue de saint Pierre dont les baisers des pèlerins auraient depuis longtemps usé le pied sans les moyens de préservation auxquels on a eu recours1.
1. Ilist. eccl. du diocèse de Coutances , par Toustain de Billy, t. II, p. 275 etsuiv. ; G « Ilia christ., t. XI, col. 893 ; Ciaconius, VUæ Ponlif ., Romœ, 1630, t. Il, col. 1198 et 1246.
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A quelque point de vue que l’on se place, Calixte III a été magnifiquement inspiré dans ses choix. Jean Juvénal des Ursins, Guillaume Chartier, Richard de Longueil, Jean Bréhal, c’étaient la doctrine et surtout le désintéressement, la droiture, la vertu. Qui pouvait mieux laver l’affront du prélat courtisan et du pusillanime Le Maître?
S’il fallait que le président de la commission fût l’archevêque de Reims, l’évêque de Paris devait en faire partie. Il n’y a que Londres qui plus que Paris ait détesté et outragé la libératrice. La Normandie avait été le théâtre du forfait. Par peur, par dévouement à l’Anglais, trompés par les douze articles, s’abritant derrière l’Université de Paris, grand nombre de clercs et de docteurs normands ont approuvé la sentence fratricide. La Normandie fournira le plus grand nombre des apologistes. Celui qui donne le premier branle à la grande affaire de la réhabilitation, c’est l’archevêque de Rouen, le cardinal d’Estouteville, un enfant de la Normandie. Trois des juges de la réhabilitation, Chartier, Longueil, Bréhal, sont normands d’origine. Parmi les auteurs des mémoires insérés au procès de réhabilitation, Basin, Bochard, Cybole, appartiennent à la Normandie. Avranches, siège de Bochard, compte le mont Saint-Michel comme le premier de ses joyaux. Bochard, évêque d’ Avranches, a fait le court mais substantiel mémoire qu’on a lu. Il n’avait pas à réparer la défaillance de ses prédécesseurs. Lors delà condamnation, a-t-il été dit, Jean de Saint- Avit, évêque d’Avranches, fut consulté; il fit une réponse que Cauchon dissimula soigneusement ; il répondit que l’affaire relevait du Saint-Siège. Les juges de la réhabilitation nous disent qu’ils se sont entourés des lumières des hommes de savoir qui étaient autour d’eux ; ils ont donc fait appel à de nombreux ecclésiastiques de Rouen et de Normandie. C’est Rouen qui entendra le premier le verdict réparateur. Et dans cette seconde réparation, il faut l’espérer définitive; dans ce grand mouvement qui mettra Jeanne dans toute sa splendeur, l'archevêque actuel de Rouen, Mgr Thomas, rivalise de fêtes préparatoires avec son éminent collègue le cardinal archevêque de Reims.
L’Université de Paris a fourni aussi de nombreux apologistes, puisque les Cybole, les Montigny, les Bochard, les Berruyer, les Chartier, les Bouillé, avaient été ses élèves et ses maîtres. Pourquoi n’a-t-elle pas osé aller jusqu’au bout, mettre en lumière les actes du second procès, et surtout répudier les doctrines et l’esprit qui la firent plonger si avant dans l’attentat?
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Richer, un de ses docteurs, dans l’histoire inédite de la Pucelle, donne comme digne de grande admiration l’œuvre des commissaires pontificaux. L’on ne pouvait pas attendre autre chose des hommes si remarquables que l’on vient d’apprendre à connaître.
Quicherat au contraire blâme fortement le procès auquel l’histoire doit d’avoir conservé la plus belle de ses figures. Tant dans ses Aperçus nouveaux que dans les notices sur les pièces de la réhabilitation *, il manifeste hautement ses préférences; elles sont pour l’œuvre de Cauchon. A l’entendre, l’évêque de Beauvais aurait juridiquement et canoniquement conduit ses poursuites, tandis qu’il prend à tâche de déprécier le procès de réhabilitation. Les disciples outrent encore les fautes du maître. C’est ainsi que l’un d’eux, M. Joseph Fabre, écrit couramment : « L’exposé officiel du procès de réhabilitation, mal ordonné et diffus, ne supporte pas la comparaison avec l’exposé officiel du procès de condamnation, chef-d’œuvre de méthode et de précision. »
Que l’on attribue au directeur de l’école des Chartes tous les mérites qui constituent le paléographe éminent, la sagacité pour déchiffrer les vieux manuscrits, suivre leur fortune à travers les âges, reconnaître à la forme des caractères et à d’autres menus détails le siècle auquel ils appartiennent; qu’il excelle à faire d’ingénieux rapprochements; qu’il ait en un mot tout ce qui constitue un homme supérieur dans sa spécialité, je n’ai pas qualité pour y contredire ; j’ai moins encore le désir de le faire, après les travaux si importants dont les amis de Jeanne lui sont redevables.
Mais pour être paléographe l’on n’est pas plus canoniste, ou théologien, que jurisconsulte ou astronome. L’on n’est pas même historien, quoique l’on fournisse à l’histoire ses meilleurs éléments. Le célèbre directeur échappe-t-il au ridicule lorsque, pour avoir feuilleté l’ouvrage d’Aimeric. il veut faire la leçon aux grands canonistes, aux grands théologiens du quinzième siècle, qui déclarent un brigandage juridique le procès que Quicherat a l’air de présenter comme un chef-d’œuvre? Comparant les deux procès, il écrit : « Autant l’un (le procès de condamnation) est rapide, clair, dégagé, autant l’autre (celui de la réhabilitation) est diffus et confus. »
Un procès, c’est un dossier, c’est-à-dire un recueil de pièces établissant que la sentence, à laquelle tout se rapporte, est bien fondée en fait et en droit. Le mérite de ces sortes d’œuvres n’est pas d’être rapides, dégagées : il est au contraire de leur essence d’être massives, surchargées, et peu claires pour ceux qui ne sont pas du métier; de là le nom de grimoire qu’on leur donne parfois. L’essentiel, c’est qu’elles ferment toute voie à la