‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 3 sur 377 · Acte de justice · texte numérisé non relu

Acte de justice

L’acte de justice

Dans carrière.

Dans la carrière

INTRODUCTION

C’est à l’Église Romaine que les annales du genre humain doivent le plus beau de leurs joyaux, Jeanne d’Arc, Jeanne la Pucclle, ou mieux encore sans épithète, la Pucelle. La Pucelle, et dans sa vie mortelle, et dans sa vie historique à travers les âges, est tout entière à l'Église Romaine. L’Église Romaine seule explique les merveilles de cette céleste existence, tout comme, seule, elle en a conservé les irréfragables témoignages.

Le ciel a fait naître Jeanne dans un de ces laboratoires, — il n’en est pas de plus humble, — où, sous le nom de paroisse, l’Église forme les vases de gloire, contre lesquels le temps sera toujours impuissant. Jeanne y grandit, nourrie des sublimes enseignements que l’Église distribue aux plus petits, comme aux plus grands. Elle aima, embrassa les pratiques les plus élevées et les plus simples, par lesquelles cette même Église divinise les âmes de ses enfants, quand elles sont dociles. Préparée, visiblement pour elle, invisiblement pour les autres, â la plus incroyable des missions, par des personnages surnaturels que, seule, l’Église Romaine connaît et révère, loin que la jeune enfant se soit affranchie des pratiques communes aux fidèles vulgaires, elle affirme que ses frères du ciel les lui ont toujours instamment recommandées. Personne ne s’y est plus exactement conformé, durant les jours obscurs de Domrémy.

Ce n’est qu’avec l’autorisation de l’Église Romaine, représentée par ses évêques et par ses docteurs, que Jeanne est entrée dans sa glorieuse carrière. Cette carrière fut interrompue. Elle le fut par des ennemis de l’Église Romaine. Peu d’hommes, s’il en est, ont fait plus de mal à l’Église que les docteurs de Paris qui condamnèrent a

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Jeanne, et refusèrent de se rendre au cri poussé par la martyre du haut de l’échafaud du cimetière Saint-Ouen, alors qu’à plusieurs reprises elle s’écria : De mes dits et de mes faits, je m’en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le Pape. La Papauté entendit ce cri suprême, fit instruire une seconde fois le procès, et assura à l’histoire la plus délicieuse de ses pages, après celles des saints livres.

Si la libératrice s’était retirée, après le sacre de Reims, dans la splendeur de son triomphe, ses exploits eussent été relégués dans le domaine de la fable, comme au-dessus de toute croyance ; ils eussent été indiqués comme un monument de la crédulité des anciens âges. L’effet de la condamnation et du supplice de Rouen fut de rendre son nom au moins suspect aux mieux intentionnés. Les plus fermes, au loin surtout, furent ébranlés. Les ennemis, les chancelants, les demicroyants, triomphèrent. Les chancelants, les demi-croyants furent toujours nombreux. Le surnaturel pèse à la pauvre nature humaine ; car il ne va pas sans des obligations, sans des conséquences qu’elle redoute, et qui sont lourdes pour sa lâcheté.

Nous trouvons un exemple de ce revirement d’opinion dans les écrits d’un docte dominicain de l’époque, l’allemand Jean Nider. Après avoir dit que la Pucelle avait jeté la chrétienté dans la stupeur, il conclut cependant qu’elle était conduite par l’esprit de mensonge.

Rien d’étonnant dans ce changement, et tout l’explique.

Le tribunal qui condamna Jeanne jouissait d’une immense autorité. C’était l’Université de Paris. L’orgueilleuse corporation ne se posait pas seulement en rivale de la Papauté ; elle voulait en être l’inspiratrice et la régulatrice. Or, dans le drame de Rouen, tout se fait au nom de l’Université de Paris. Luxembourg et Philippe de Bourgogne ne livrent leur prisonnière que sur les sommations réitérées de l’Université de Paris. L’Université de Paris se plaint de la lenteur que l’on met à juger la captive ; elle se propose elle-même pour instruire la cause ; les plus éminents de ses membres dirigent les interrogatoires à Rouen; c’est à son jugement que sont déférés les prétendus aveux de l’accusée. Le jugement des bourreaux s’appuie sur les qualifications et l’avis doctrinal de l’Université de Paris ; l’Université de Paris est constamment mise en avant dans le récit menteur des scènes de Rouen, dont la cour d’Angleterre inonda les cours de l’Europe. Comment n’être pas trompé? que dire quand le coupable avoue son crime? Or des lettres écrites au nom du roi d’An-

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gleterre attestaient à l’Europe qu’à deux reprises, dans les moments les plus solennels, Jeanne s’était rétractée.

Imposture sans doute. Comment croire qu’un corps tel que l’Université de Paris, que la plus puissante cour de l’Europe avaient pu ourdir et débiter les fables qui forment le fond des missives royales dont nous possédons le texte? Les fables tombent en face des interrogatoires et des réponses de l’accusée ; mais les actes entiers du procès n’étaient entre les mains que d’un fort petit nombre; et l’on réprimait avec une rigueur barbare toute parole favorable à la martyre.

Ce fut au lendemain du bûcher de Rouen, comme au lendemain du crucifiement du Golgotha. La chrétienté éprouva vis-à-vis de la suppliciée les sentiments des disciples d’Emmaiis vis-à-vis du Sauveur : Nous espérions, nous avions cru.

Il fallait une résurrection, résurrection éclatante, unique, indéniable pour la suite des âges. Rome seule pouvait l’opérer; elle l’opéra. Ainsi que le disait en 1844 le jeune prêtre qui devait être le grand évêque de Poitiers, le cardinal Pie : Chose admirable et providentielle. L'événement le plus extraordinaire , le plus surnaturel qui figure dans les annales humaines est en même temps le plus authentique et le plus incontestable. Ce n'est pas seulement la certitude historique, c'est la certitude juridique qui garantit jusqu’aux moindres détails de cette vie merveilleuse. Ce sont plus de 120 témoins qui déposent non pas de ce qu’ils ont ouï dire, la plupart s’arrêtent quand ils ne pourraient répondre que par cette voie, mais de ce qu’ils ont vu de leurs yeux, entendu de leurs oreilles; les regards les plus pénétrants étudient de plus près possible cette vie si en dehors de toute vie humaine. Quelle entrée dans l’histoire et la postérité! où trouver pareil granit?

A qui tout cela est-il dû? à l’Église Romaine. Ceux qu’elle investitde son autorité, pour procéder en son nom, accomplirent grandemeut leur œuvre. Ils n’avaient qu’à se prononcer sur le procès et la sentence de condamnation. Pour en voir les innombrables vices, il n’était pas nécessaire de provoquer l’immense enquête à laquelle ils se sont livrés; ils voulurent mettre leur décision à l’abri de toute contestation possible. Ils ne se proposaient pas de nous donner l’histoire de la victime ; ils étaient chargés de juger de l’équité ou de l’iniquité de la sentence rendue contre elle, non de raconter son his-

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toire. En fait, ils nous l’ont donnée, telle qu’aucun personnage historique n’en possède de pareille. Les réponses de Jeanne aux tortionnaires de Rouen, écrites par les ennemis mêmes de l’accusée, les cent vingt témoins qui déposent à la réhabilitation sous la foi du serment, voilà les incomparables sources de l’histoire de l’héroïne.

Même le procès de condamnation a été fort probablement conservé par l’Église Romaine. Sans la sentence de réhabilitation, il fût resté enseveli, comme la mémoire de Jeanne elle-même, dans un de ces monceaux d’actes judiciaires, dont les érudits n'arrachent que quelques rares lambeaux, au milieu de l’indifférence générale.

Reprocher aux juges de la réhabilitation de n’avoir pas entendu tous les témoins qu’ils auraient pu convoquer, de n’avoir pas fait venir le vieil évêque de Digne, Turelure, de n’avoir pas ouvert une enquête à Lagny, à Compiègne, c’est reprocher à ceux qui ont donné beaucoup plus qu’ils ne devaient, de n’avoir pas donné encore davantage ; c’est parti pris de dénigrer tout ce qui vient de Rome. On est peiné d’avoir à relever de ces écarts, chez des écrivains qui par ailleurs ont bien mérité des amis de Jeanne.

Les délégués de Calixte III ne nous ont pas seulemen t donné les faits : ils ont conservé, provoqué les seules explications vraies, les seules admissibles, les explications théologiques. Ce furent les théologiens, les canonistes les plus distingués de la catholicité, qui furent consultés pour la réhabilitation de la victime. Neuf de leurs traités ont trouvé place dans l’instrument du procès réparateur; c’est là qu’il faut chercher le flambeau qui illumine l’histoire de la libératrice.

Ensemble radieux ! à travers les vicissitudes de la plus extraordinaire des existences, c’est la même physionomie que l’on voit constamment. Celle dont les paysans de Domrémy ont admiré la douce piété, l’activité à remplir tous les devoirs de la jeune paysanne, est bien celle que les Dunois, les Gaucourt, les d’Aulon ont admirée dans ses incroyables triomphes; que les témoins de Rouen ont vue dans sa passion et sur son calvaire ; c’est bien celle dont les greffiers du sanhédrin de Rouen ont inscrit les réponses, si pleines de candeur, de justesse, de simplicité, d’inspiration; c’est bien celle que décrivent cent documents parallèles qui se fussent noyés dans l’océan du passé, si le procès de réhabilitation ne leur eût communiqué de son inébranlable solidité. Rome a conservé l’histoire de Jeanne. N’est-ce pas pour n’avoir pas à glorifier Rome, qu’on a trop peu puisé aux sources

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historiques ouvertes par Rome, et que la véritable histoire de Jeanne est peut-être encore à composer?

Remarque douloureuse ! le procès de réhabilitation fut écrit l’année même de l’invention de l’imprimerie, 1456. Rien de plus authentique; chaque feuillet de l’instrument porte la signature des greffiers officiels, Ferrebouc et le Comte ; et après neuf demi-siècles, l’imprimerie n’a pas encore reproduit intégralement une pièce historique de si haute valeur 1 Ce n’est pas que les exemplaires en fussent inconnus. Tous les historiens sérieux de Jeanne les ont consultés, en ont cité quelques passages. Personne encore n’a honoré l’art typographique par la reproduction de l’œuvre entière. Comment expliquer pareil oubli?

Les pseudo-théologiens qui condamnèrent Jeanne restèrent puissants et laissèrent des héritiers de leurs théories subversives; ces héritiers s’efforcèrent de céler la honte de leurs pères. Jeanne était suscitée pour confondre le naturalisme. Le naturalisme, malgré quelques arrêts partiels, et grâce surtout à l’école qui condamna la Pucelle, n’a pas cessé de grandir dans les sphères politiques et littéraires. L’on n’a pas voulu voir dans son immense ampleur le résumé vivant du surnaturel qui est la Pucelle; on a relégué dans l’ombre les traités qui la montraient sous cet aspect.

Vers 1840, la Société de l'Histoire de France , à laquelle nos annales sont redevables de tant de précieuses exhumations, eut la pensée de réparer cet oubli : elle confia à l’un de ses membres, Jules Quicherat, le soin d’éditer le double procès de condamnation et de réhabilitation. Au point de vue paléographique le choix était excellent. Jules Quicherat était le directeur honoré de l’école des Chartes. L’Église n’a rien & redouter des documents du passé, publiés sans parti pris et dans leur intégrité. La célèbre école de paléographie française lui a rendu et lui rend tous les jours de signalés services en restant impartiale, et en mettant simplement au jour des pièces ensevelies dans la poussière des dépôts publics et privés. Que de préjugés, d’opinions fausses, mis en circulation par le protestantisme, le jansénisme, le gallicanisme, et le produit de toutes ces erreurs, le

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philosophisme, ont disparu devant tant de flambeaux de toute grandeur, rallumés par des mains honnêtes !

Quicherat se mit à l’œuvre. Il publia successivement de 1840 à 1849 cinq volumes sous le titre de Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne (T Arc : précieuse collection, indispensable à quiconque veut étudier sérieusement Jeanne d’Arc. Les trois premiers volumes seulement sont consacrés au double procès; dans les deux autres se trouvent rassemblées toutes les pièces que Quicherat regardait comme formant les sources de l’histoire de la Pucelle.

Quicherat eut une mauvaise inspiration, dont il nous rend compte en ces termes : « Le vœu de la Société de l’Histoire de France était de publier intégralement le procès de réhabilitation. Sans la faire manquer au but qu’elle voulait atteindre, j’ai cru pouvoir lui conseiller une réduction notable, à l’égard des mémoires consultatifs, ainsi que de la récollection de Jean Bréhal; ces ouvrages en effet n’ont rien d’historique. On ne fait qu’y discuter l’orthodoxie de Jeanne ou la légalité de sa condamnation, d’après les circonstances consignées au procès. Ouvrages de jurisprudence ou de théologie, ces mémoires auraient grossi mal à propos, d’un volume, la présente édition ; joint à cela qu’ils sont si mal rédigés la plupart, qu’Edmond Richer, tout théologien qu’il était, avait prononcé leur exclusion, lorsqu’il projetait la publication du procès*. »

Quicherat s’est contenté d’en citer quelques lambeaux qui n’en donnent pas une idée ; de fournir sur leurs auteurs quelques notes fort incomplètes, et parfois peu bienveillantes.

C’est une très grande lacune3. Les mémoires dédaignés ne méritent pas le mépris dont ils sont l’objet. Ils jettent le plus grand jour sur la figure de Jeanne, parce qu’ils la montrent dans sa vraie lumière, le surnaturel. Vouloir écarter ce soleil, c’est vouloir, par une journée de brouillards, contempler la chaîne des Alpes ou des Pyrénées par les fentes d’une obscure caverne. L’école naturaliste, en face de la Pucelle, est condamnée à semblable posture, et par suite, au délire.

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