Procès, t. V, p
2. M. Pierre Lanéry d’Arc vient d’essayer de la combler. Le présent volume était non seulement composé, mais depuis plusieurs semaines entre les mains de l’éditeur, lorsqu'on! paru les Mémoires et consultations en faveur de Jeanne d' Arc, par les juges du procès de réhabilitation, d’après les manuscrits authentiques. Paris, Alphonse Picard.
INTRODUCTION
Les traités théologiques composés sur Jeanne sont indispensables à quiconque veut étudier, ou simplement raconter l’histoire de la libératrice. Ils font plus que fournir de nouveaux faits ; ils font comprendre ceux qui, faute de ces données, restent travestis dans les histoires, même les moins mauvaises. Les traités furent composés par des hommes fort éminents en savoir, revêtus souvent des plus hautes dignités de l’Église et de l’État; mêlés fort activement aux plus grands événements de leur temps.
Leurs auteurs appartiennent au monde ecclésiastique. Le monde ecclésiastique a fait la France qui a duré ; il est partout dans ses annales, au premier rang. L’impiété rationaliste fait depuis deux siècles de gigantesques efforts pour l’en éliminer; elle tait son action ; quand elle ne peut pas la passer sous silence, elle la dénigre ; elle s’approprie impudemment ce qui appartient ii l’Église ; amplifie, outre, vulgarise les fautes et les vices d’ecclésiastiques, coupables parce qu’ils étaient hommes, et imbus souvent des idées chères au rationalisme, et nullement parce qu’ils étaient ecclésiastiques.
11 faut refouler les expressions qui se présentent d’elles-mêmes, quand on voit la légèreté avec laquelle nos sophistes contemporains traitent des géants de savoir, et dans leur rachitisme et leur atrophie se redressent contre ces scolastiques, à la stature si ferme et si solide. Ayant des connaissances, et souvent nul savoir réel, ces sophistes font l’effet du singe qui opposerait ses griffes et ses gambades à la démarche assurée, mais plus lente, d’un vigoureux athlète. Quoi de plus semblable à des grimaces simiesques que les fades ricanements que se transmettent leurs clichés ? Quoi de plus semblable aux perfides blessures que fait le repoussant animal, que les traits venimeux qu’ils lancent contre ce qui est catholique romain? Je ne nomme personne; mais bien des noms se pressent dans mon souvenir.
N’aurions-nous pas le droit de dire les noms, nous, dont on outrage les pères? 11 serait temps du moins que, dans cette galerie de l’histoire, les catholiques redressassent sur leur piédestal tant de figures reléguées dans l’ombre. L’on verra quels hommes ont écrit sur Jeanne d’Arc. Pour les faire connaître, tous les livres que l’auteur a pu se procurer dans des excursions réitérées ont été mis à profit. Ce qu’il en dira donnera peut-être à quelqu’ami sincère du passé la pensée d’examiner de plus près un Pierre de Versailles, un Élie
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de Bourdeilles, un Jean Bréhal, un Jacques Gelu, ou quelqu’autre des nombreux personnages, grands dans l’Église, grands dans l’État, qui ont étudié Jeanne, et nous ont laissé des traités théologiques sur la Pucelle.
Les mémoires composés pour la réhabilitation forment le plus riche fond du présent volume. Ils ne sont pas les seuls. La théologie dirigea ses télescopes sur la radieuse apparition, dès qu’elle se manifesta à la France et à la chétienté ; elle continua à l’observer durant toute la période glorieuse; on écrivit sur la Pucelle en France, en Italie, en Allemagne. Faire connaître les auteurs et leurs traités, c’est le premier livre de cet ouvrage.
Le naturalisme a été assez puissant pour faire de la Pucelle une objection contre la véritable Église, dont la vierge guerrière est une des gloires les plus pures. Il a exécuté ce mouvement tournant, en reléguant dans l’ombre les apologistes catholiques et leurs œuvres ; en présentant comme l’Église l’Université de Paris et les ecclésiastiques qui ont condamné Jeanne. Bien n’est plus injuste. Le coup mortel porté à Jeanne par l’Université de Paris, la corporation trop vantée le donnait à la même époque à l’Église de Jésus-Christ, si contre l’épouse de Jésus-Christ des coups pouvaient être mortels. L’Église en fût morte, si elle pouvait mourir ; elle en a reçu une blessure qui saigne encore. Les déchirements des derniers siècles sont venus à la suite du grand schisme d’Occident, des perturbations qu’il a introduites dans l’ordre ecclésiastique et civil, des néfastes doctrines qui en naquirent. Schisme, doctrines, bouleversements disciplinaires, la responsabilité en pèse sur l’Université de Paris, plus que sur tout autre. Bien n’est plus nécessaire que de mettre hors de contestation un point qu’établissent une suite de faits qui ont duré plus de deux tiers de siècle. De là, la nécessité de dire rapidement ce que fut l’Université de Paris durant les cinquante ans qui précédèrent la venue de Jeanne, et même durant les vingt ans qui suivirent. Ce point de vue a été négligé jusqu’àce jour ; il est pourtant impossible de se rendre compte du drame de Rouen, de dire sur qui l’odieux doit en retomber, de faire cesser une injuste et funeste équivoque, si l’on n’est pas entièrement fixé sur cette lamentable histoire. Il faut d’ailleurs, pour comprendre les mémoires de la réhabilitation, se former une idée du procès de Rouen.
Le second livre est consacré aux pseudo-théologiens bourreaux de
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Jeanne. Il expose ce qu’ils furent dans l’Église et dans l’État, comment ils procédèrent vis-à-vis de la libératrice. Je me suis efforcé de condenser des faits qui demanderaient des volumes. Si le lecteur me trouvait long, il est prié de se rappeler l’importance capitale de la question, pour l’histoire de Jeanne, et pour l'Église entière. Je n’explorerai pas toute la veine. Il en est peu qui offrent matière à de plus profondes considérations.
Les quatre livres qui suivent sont consacrés à la réhabilitation. Le troisième fait connaître les débuts, les premiers ouvriers, les premiers travaux; le quatrième est réservé aux mémoires de quelques évêques justement célèbres, que l’on trouve dans l’instrument du procès de réhabilitation ; le cinquième, à la récapitulation que fit Bréhal des nombreuses consultations écrites ou orales, qu’il avait pour la plupart provoquées. Le sixième présente l’histoire du procès de réhabilitation; il dit ce que furent les délégués de Calixte III, leurs travaux, le sommaire de la procédure ; il relate la sentence, et tire pour l’histoire de Jeanne quelques conclusions qui semblent acquises par les travaux précédents.
Un rapide coup d’œil sur Jeanne devant l’Église depuis la réhabilitation, surtout de nos jours, termine le volume.
Ce n’est pas sans un dessein particulier de la Providence, que non seulement la France, mais l’Église entière, le monde civilisé s’occupent de la libératrice. Pas de nom plus populaire, plus sympathique. Il est d’une importance capitale de montrer la Pucelle telle qu’elle est, c’est-à-dire comme un défi jeté au naturalisme de tout degré. C’est l’objet des traités qui composent ce livre. L’auteur dans un volume précédent : Jeanne dArc sur les autels et la régénération de la France, a déjà essayé de montrer les aspects surnaturels de cette céleste histoire. L’accueil que lui a fait le public montre que, grâce au ciel, il reste encore bien des cœurs capables de s’élever dans ces régions.
Le sujet a valu au livre des éloges que l’auteur aurait tort de s’attribuer. L’espérance de voir Jeanne sur les autels inspirait certainement les prélats qui l’ont honoré de lettres aussi chaleureuses
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que celles de Nosseigneurs de Montpellier et de Rodez; les publicistes qui dans l 'Univers, dans le journal la Croix, la Gazette de France, le Messager du cœur de Jésus, les Institutions de droit de Grenoble, et généralement dans toute la presse catholique, lui ont consacré des articles, des études, où l’on sentait tout ce que dit à une âme chrétienne et française le seul nom de Jeanne la Pucelle. Les lettres intimes n’étaient pas moins expressives; et les invitations à continuer ne lui ont pas fait défaut.
Il ne connaissait pas alors les traités qu’il a étudiés depuis. S’il a eu la joie de voir qu’il était en plein accord avec les théologiens du xv° siècle, il pense cependant que la publication de leurs mémoires ne fait pas double emploi. L’on ne compte pas les paysages que dore le soleil ; l’on ne compte pas davantage les riches aspects qu’il est permis d’entrevoir, à la lumière de la Pucelle. En étudiant Jeanne iC Arc sur les autels au point de vue de la régénération de notre malheureux pays, l’auteur n’a abordé qu’en passant ce que les grands théologiens du xv° siècle ont creusé profondément, avec une autorité à laquelle il ne saurait prétendre. Les deux volumes se confirment et se complètent l’un l’autre.
Rien de plus fécond, de plus urgent que de vulgariser tout ce qui fait ressortir le surnaturel de la Vierge guerrière. Donner les mémoires théologiques du xvc siècle dans leur texte original, c’eût été ne les publier que pour un nombre fort restreint de lecteurs. Même parmi ceux qui sont en état de lire le latin, beaucoup redoutent le léger effort qu’il y a à faire pour soutenir l’attention. Ce n’était pas la belle époque de la scolastique. Dans certains mémoires, la phrase est lourde, pénible; l’expression vulgaire; les auteurs écrivaient pour des savants comme eux, qui cherchaient des raisons, et étaient incapables de se contenter de mots et de phrases sonores.
Ils établissent longuement leur thèse, ou majeure; accumulent les autorités sacrées et profanes. Ce ne sont pas seulement les textes des écritures ; ce sont les passages des Pères, des docteurs scolastiques, qui se mêlent aux citations du Corpus juris , des Pandectes , des Canonistes, de Sénèque, d 'Aristote ou de Cicéron. Les renvois sont fidèlement indiqués. Cette marche solide, je le veux bien, mais pesante, est peu de notre goût. J’ai tâché de l’alléger en supprimant les renvois, et grand nombre de ces citations ; en ne donnant que la substance des preuves qui établissent le principe. Je me suis
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appliqué à reproduire exactement la pensée et le fond des arguments.
J'ai traduit, quoique non servilement et en écolier, l’application qui en est faite à la Pucelle, ou, comme on dirait en dialectique, les mineures. Sans m’interdire de condenser la pensée parfois délayée, je ne me suis pas sciemment écarté du sens de l’auteur. J’ai tâché de le rendre tel qu’il l’aurait fait, s’il écrivait de nos jours. Les raisons données sont de tous les temps. J’indique exactement, tantôt en termes exprès, tantôt par des signes orthographiques, quand je traduis, ou quand je me contente d’analyser.
Le sujet était le même pour les auteurs des mémoires composés pour la réhabilitation : montrer les vices du procès de Rouen. L’on admirera peut-être comment un seul et même thème a fourni matière à des considérations variées, aboutissant à une même conclusion : Procès et sentence sont nuis , un vrai brigandage.
Parmi les nombreuses questions à traiter, il en est qui sont capitales pour l’histoire de Jeanne, et pour juger de la sentence rendue contre elle. Telle la question qui les renferme toutes : celle des révélations faites à la jeune fille, et le jugement qu’il faut en porter. Elle est traitée à fond dans tous les mémoires. Je n’ai pas craint les redites ; l’on verra les raisons qui les ont fait paraître divines aux éminents théologiens du xvc siècle.
La libre-pensée ose bien présenter Jeanne comme un adepte du sens privé. A cette allégation si injurieuse, l’on ne saurait trop opposer ce qu’en ont pensé les juges vraiment compétents, les Lellis, les Cybole, les Bréhal, auxquels la martyre a paru particulièrement inspirée dans les réponses qu’elle a faites sur sa soumission à l’Église.
Les coupures ont été pratiquées sur les questions qui sont plus simples, telles que le port de vêtements virils, la fuite de la maison paternelle, etc. Elles sont toujours indiquées.
Le texte a été pris sur le manuscrit n# 5790,. fonds latin, de la Bibliothèque nationale. 11 est ainsi décrit par Quicherat : « Volume très grand in-folio, en vélin, de 526 millimètres de haut sur 323 de large, doré sur tranche, relié en maroquin rouge aux armes de France sur les plats... Il est composé de 207 feuillets, dont les 204 premiers seulement sont cotés en chiffres romains. Belle cursive gothique du temps de Charles VII... 70 lignes à la page; 85 lettres à la ligne. Des deux copies authentiques, c’est de beaucoup la plus belle. »
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Quicherat pense que ce manuscrit provient du trésor des chartes; que ce fut l’exemplaire de la réhabilitation destiné à Charles VII, que ce prince l’aurait fait remettre à la chambre des comptes, d’où Louis XI le fit déposer au trésor des chartes Les folios traduits ou analysés seront fidèlement indiqués. 11 en sera de même des sources où sont puisés les documents nombreux, qui ne se trouvent pas dans le procès de réhabilitation.
Malgré ces renvois, et la raison que je viens de donner : vulgariser ce qui fait connaître Jeanne sous son vrai jour ; la haute érudition m’improuvera de donner la traduction de textes encore inédits. Ces reproches ne sont pas pour me déplaire, s’ils amènent la réalisation de ce qui serait pour Jeanne le plus beau des monuments, pour la France le plus bel armorial. Je veux dire : la publication des vraies sources de l’histoire de la Pucelle.
La collection de Quicherat est incomplète à bien des titres. Il a eu le tort d’y laisser les lacunes très importantes que ce volume comblera partiellement. Il a rejeté, contre la tradition, comme œuvre de seconde main, la Chronique de la Pucelle, dont un de ses collègues, Vallet de Viri ville, a démontré la haute valeur, puisqu’il faut l’attribuer à un des secrétaires de Charles VII, Cousinot de Montreuil. Depuis, bien des documents importants ont été et sont tous les jours découverts; tous confirment la céleste merveille. Quicherat lui-même a publié la charmante plaquette du greffier de la Rochelle. Les chroniques de Belgique présentent sur la Grande Française des passages inconnus, lorsque Quicherat donnait sa collection. Inconnues alors aussi les oraisons composées pour la délivrance de la Pucelle. Le comte Hugo Balzani a découvert, dans un manuscrit du Vatican, sur Jeanne, des pages délicieuses dont le digne directeur de la Bibliothèque nationale, M. Léopold Delisle, s’est hâté de faire jouir le public français. Elles sont, ainsi que les oraisons mentionnées, reproduites dans ce .volume.
11 m’est donné d’apporter aussi mon petit contingent de pages non seulement inédites, mais complètement inconnues. Ce sont plusieurs lettres de l’un des plus grands personnages du temps, de Jacques Gelu, archevêque d’Embrun, à Charles Vil, et à d’autres personnages de la cour du monarque, au sujet de la Pucelle. Cette correspon-