‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 36 sur 377 · Procès, t. III, p · texte numérisé non relu

Procès, t. III, p

LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

peut pas se relever cT elle-même. Dieu la relève visiblement pour qu’elle soit plus sage à l’avenir, et qu’elle révère celui qui veut que la paix règne parmi ses créatures raisonnables.

Oui, la petite vierge française est prophétesse. Elle en a tous les caractères. Ici notre auteur rappelle une distinction familière aux théologiens, mais beaucoup moins aux lecteurs ordinaires, distinction qui reviendra dans les autres mémoires et qu’il faut brièvement expliquer.

Les théologiens distinguent la prophétie qu’ils nomment de prédestination, et celle qu’ils nomment de commination . La première est absolue, et se réalisera certainement; la seconde est conditionnelle; elle signifie que si les causes actuellement en action ne changent pas, tel événement arrivera certainement. Quand le prophète Michée annonçait que le Messie naîtrait à Bethléem, quand Isaïe prédisait qu’il naîtrait d’une vierge, ils faisaient des prophéties d & prédestination ; lorsque Jonas annonçait à Ninive que dans quarante jours elle serait détruite, c’était une prophétie de commination; il voulait dire que les iniquités dont elle était chargée étaient telles que, si la pénitence ne les détruisait pas, Ninive serait renversée dans quarante jours. La pénitence détourna le fléau. Isaïe fit une prédiction semblable à Ezéchias, quand il lui dit qu’il allait mourir de la maladie qui le clouait sur son lit; il faisait une prophétie de commination . Le saint roi pria d’une manière si touchante, que le même prophète lui annonça de la part de Dieu que sa vie était prolongée de quinze ans.

Au lieu d’une menace, on peut, enseignent les théologiens, supposer une promesse que Dieu fait, en exigeant certaines conditions à remplir de la part de ceux qui doivent en bénéficier. Si la condition n’est pas remplie, le bien prophétisé ne sera pas accordé.

D’après le clerc de Spire, Jeanne faisait des prophéties de prédestination et de commination. Gerson, on l’a vu, supposait la même chose, sans employer ces termes scientifiques. Tant qu’elle ne fait que des prophéties de prédestination, enseigne le clerc allemand, les Français l’écoutent et la suivent; mais, continue-t-il, j’ai une violente présomption que lorsque ce sera le temps des prophéties de commination, la prophétesse, quoique divinement envoyée, ainsi que l’atteste sa vie, la prophétesse perdra de son autorité. Elle ne sera plus écoutée, elle sera, je crains fort, bannie et exilée, et la France comme la nation juive amassera contre elle un trésor de colère.

Tout n’est pas faux dans cette conjecture du théologien d’outre-Rhin, et la véritable histoire de la libératrice atteste qu’elle s’est moralement réalisée.

Par quelle voie la prophétesse française obtient-elle ces révélations? Ici l’extravagant écrivain nous rapporte une anecdote, dont on ne trouve de

trace que dans son factum; mais que plusieurs libres-penseurs donnent sur son autorité, comme chose avérée. La Pucelle, dit-il, lit ses prophéties dans les astres, non pas, — c’est lui qui parle, — qu’il faille la ranger parmi les astrologues condamnés par l’Eglise ; mais en observant les constellations durant le calme des nuits, un instinct divin, ou même une voix extérieure, lui fait voir dans les phénomènes célestes l’expression des mystères qu’elle doit révéler.

Il prétend qu’il y a plus d’un an, un religieux Prémontré, français, qu’il a rencontré dans un lieu qu’il nomme Loudaya (Laon ou Lauda dans le grand-duché de Bade), lui a raconté qu’elle aimait la nuit à contempler le ciel. Récit qui porte sa réfutation avec lui-même. La Pucelle, en 1429, n’était sur la scène que depuis cinq mois ; elle était inconnue au mois de juillet 1428; les religieux ne s’occupaient pas d’elle, moins encore que Baudricourt qui l’avait traitée de folle, alors qu’elle se présenta à lui pour la première fois, vers le 13 mai de la même année. Si elle avait eu pareille habitude, les bourreaux de Rouen n’eussent pas manqué de le relever; il n’y a pas dans le procès un mot qui y fasse allusion.

On se demande, dit notre allemand, pourquoi la prophétesse ne parle que de la France. C’est, répond-il justement, que pour les prophètes, Dieu n’ouvre pas tout le livre de l’avenir ; ils n’ont chacun qu’un nombre déterminé d’événements à prédire, ainsi qu’on le voit par les prophètes de l’Ancien Testament. La petite vierge n’est envoyée que pour la France.

Tels sont les points qui m’ont paru devoir être extraits dans le premier mémoire, des hors-d’œuvre où ils sont noyés.

Le second est encore plus incohérent. L’auteur y répond à deux objections que l’on faisait contre la Pucelle : elle porte des vêtements d’homme, ce qui est défendu aux femmes par le Deutéronome; elle use de moyens magiques.

Il réfute la première objection, en répondant que la loi était portée dans le Deutéronome, pour détourner les Juifs de prendre part aux fêtes païennes où se faisaient pareils travestissements, notamment dans les fêtes de Mars et de Vénus. La convenance, il est vrai, prescrit aux femmes un vêtement qui leur soit propre; cependant, dit saint Thomas, une cause raisonnable, la nécessité, le besoin de se dissimuler, autorisent à s’en écarter. Saint Jérôme nous raconte l’histoire de saint Marin; c’était une petite fille que son père avait introduite, sous des vêtements de garçon, dans le monas-

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tère où il voulait être gardé comme moine. L’enfant y grandit, y vécut, réputée par tous appartenir au sexe masculin. La mort seule fit connaître la vérité; l’Église l’honoré sous le nom de saint Marin^-

C’est dans la réfutation de la seconde objection que le clerc de Spire donne libre cours à son talent de divagation. Il disserte longuement sur les diverses espèces de magie, sur leurs procédés, mêlant des histoires burlesques, se donnant comme ayant été témoin de plusieurs; le tout en style impossible. Tout cela échappe à la traduction et à l’analyse.

Je recueille quelques-uns des traits par lesquels il prouve que la Pucelle n’est pas adonnée à la magie. Tout le monde est d’accord en France pour louer l’esprit de foi de la petite vierge. Il éclate dans les offices divins; elle est pleine de respect pour les sacrements ; toute sa conduite est digne d’éloge; c’est au nom de la religion qu’elle a tout accompli et qu’elle compte tout mener à terme; elle commence ses œuvres les plus grandes, elle les achève, au nom de la très sainte Trinité; elle veut une paix ferme; elle est amie de la justice, des pauvres dont elle soulage l’indigence; on ne voit en elle aucun amour des richesses, des vanités du monde, ou des pompes du siècle. Si elle était adonnée aux superstitions, on en verrait percer quelque chose dans sa conduite ; on surprendrait chez elle des images, des représentations, des figures suspectes; elle offrirait au diable des sacrifices et des prières.

Peut-être que l’on pourrait lui reprocher de se faire enfant avec les enfants qu’elle aime, dit-on, beaucoup... Je pense cependant, sauf plus ample information, que tout ce qu’elle accomplit se fait par disposition divine.

D’après le clerc de Spire, Jeanne aurait prédit que Charles, une fois sacré, régnerait 20 ans; que son fils, alors âgé de six ans, depuis Louis XI, serait le monarque le plus glorieux, le plus honoré et le plus puissant, qui, depuis Charlemagne, eut régné en France. Il est le seul à mentionner ces prophéties que l’événement ne devait pas justifier. Charles VII, après avoir été sacré à Reims, a régné plus de trente ans ; et si, depuis Charlemagne, aucun roi de France n’a possédé en effet autant de puissance que le restaurateur de notre unité nationale, Louis XI; il n’est pas vrai de dire qu’il l’emporte en gloire sur saint Louis et Philippe-Auguste.

Rien d’étonnant que la renommée mêlât quelques faussetés aux merveilles inouïes qu’elle racontait à l’Europe ébahie. Il y avait loin alors de la Loire au Rhin. Au 17 septembre, Charles VII était sacré depuis deux mois. Le clerc de Spire l’a ouï dire; il ne se croit pas cependant assez sûrement informé, pour regarder le fait comme indubitable. Aussi pour lui comme pour Jeanne, comme pour Æneas-Sylvius, Charles n’est encore que le Dauphin, ou le fils du dernier roi.

Un point sur lequel la renommée ne varie pas, c’est la sainteté de la jeune fille. Aucun des auteurs dont je viens d’analyser les mémoires n’a vu la Pucelle; tous en parlent sur les récits qui leur ont été faits; leurs sources d’informations sont différentes; ils habitent des contrées éloignées les unes des autres: Rome, Cologne, Embrun, Spire, Lyon. Tous nous font un même portrait des vertus de l’héroïne; ils parlent comme les docteurs de Poitiers qui l’ont vue, entendue, observée, interrogée. « En elle on ne trouve point de mal; on n’y trouve que bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse. »

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