Crbvjer, t. III, p
2. Du Boulay, t. V, p. 200, etc.; Crevier, t. III, p. 318 et seq.
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
La puissance ecclésiastique et civile avaient comblé l’Université de Paris de tant de privilèges qu'elle formait comme une sorte d’état indépendant, sous la suzeraineté du Pape et du roi.
Elle 11e reconnaissait politiquement d’autre supériorité que celle du roi, auquel elle portait immédiatement ses causes. Exempte des charges publiques, elle jugeait ses sujets. Ils étaient nombreux; c’était le peuple d’écoliers accourus de toute la chrétienté, jeunesse turbulente, si souvent en querelle avec les bourgeois et avec le guet ; c’étaient non seulement les maîtres, mais encore les suppôts plus éloignés, c’est-à-dire les papetiers, les enlumineurs, relieurs, et ce qui travaillait pour la science, jusqu’aux messagers ou courriers postaux, qui étaient de son domaine.
Les nombreux collèges, sortes de pensionnats fondés pour les divers pays, formaient comme ses provinces; elle avait juridiction non seulement sur l’enseignement, mais encore sur la prédication. L’on ne pouvait prêcher à Paris qu’avec son approbation. Mécontente, elle ordonnait suspension de leçons et de prédications. Telle de ses suspensions a duré dix-huit mois.
Elle s’attachait ses gradués par le serment, et aussi par les faveurs en matière bénéficiale que ce titre leur valait. Elle envoyait son rôle en cour de Rome, et Dieu sait si elle s’est montrée jalouse de conserver et d’accroître ces droits réels.
Sous le titre de conservateurs des privilèges, deux hommes puissants étaient chargés de veiller à ce que ses immunités religieuses ou politiques ne reçussent pas d’atteintes.
Elle jouissait d’un immense renom. La première par la date de son origine, la première organisation d’études universelles qu’ait vue le monde, c’est l’Université de Paris. Saint Thomas, saint Bonaventure, Scot, les maîtres les plus fameux avaient occupé ses chaires; des Papes avaient été ses élèves; les Pontifes Romains l’avaient appelée l’arbre de vie planté dans le jardin de l’Eglise. Les grands arbres gardent l’envergure de leurs branches, l’ombre de leur feuillage, alors même qu’un ver destructeur s’engendre dans leurs fibres, et en corrompt le principe vital. C’est le cas des grandes institutions en décadence ; c’était celui de l’Université de Paris au quinzième siècle, époque où, quoi qu’en dise son historien Crevier, elle déclinait grandement.
Cet état quasi indépendant était une vraie démocratie. Son premier chef, qui marchait l’égal de l’évêque, le recteur, était élu tous les trois
mois. 11 devait être pris dans la faculté des arts, faculté naturellement la plus turbulente, parce qu’elle se composait de membres plus jeunes. Les trois autres facultés, théologie , droit et médecine , avaient leurs doyens et leurs assemblées particulières pour délibérer sur leurs affaires propres; mais quand il s’agissait d’intérêts qui concernaient tout le corps, les quatre facultés se réunissaient, délibéraient séparément, et puis discutaient en commun les solutions partielles. Docteurs, licenciés, et même les simples bacheliers étaient admis à ces délibérations.
Cet état démocratique se composait encore des procureurs des nations. Le pays d’origine déterminait la nation à laquelle appartenaient les maîtres et les écoliers. A la nation de France, de beaucoup la plus nombreuse, se rattachaient ceux qui étaient nés dans le midi non seulement de la France, mais encore de l’Europe; à la nation d’Angleterre, dite aussi Germanique, ceux qui étaient nés non seulement dans l’Angleterre, mais encore dans les pays Scandinaves et le nord ; la nation de Picardie avec la province de ce nom comprenait la Flandre et les Pays- Bas; la nation de Normandie, la moins nombreuse, n’était que pour cette province.
Durant le Grand Schisme, soit désir de le faire cesser, soit hallucination d’orgueil, l’Université de Paris semble avoir conçu la constitution de l’Eglise sous cette forme démocratique, si contraire à la constitution que lui a donnée son divin fondateur. A Bàle elle a essayé de pousser aux conséquences les plus extrêmes cette conception subversive; elle a toujours gardé assez de ce levain de mort, pour que Joseph de Maistre, parlant de l’impur résidu qui en est résulté, de la déclaration de 1682, ait pu dire justement : « Un jour viendra, où l’on conviendra universellement que les théories révolutionnaires... n’en sont qu’un développement rigoureux. »
C’est de la multitude que la révolution fait venir l’autorité; c’est dans le nombre qu’elle résidait au sein de l’Université de Paris; un de ses docteurs les plus fameux, Pierre Plaoul, disait à Charles VI, que le diocèse de Rome n’était qu’un diocèse comme celui de Paris ; que le Pape n’avait qu’un pouvoir ministériel, c’est-à-dire d’exécution, inférieur à celui du roi, qui avait un pouvoir d’autorité et de puissance; que le Pape pouvait errer, mais non pas l’Eglise, comme si le corps séparé de la tête était un corps vivant.
Des propositions aussi révolutionnaires abondent dans les écrils de Gerson à cette époque, ainsi que dans ceux de Pierre d’Ailly.
L’Université, habituée à ses assemblées délibérantes parfois si tumul-