CHAPITRE PREMIER
LES DOCTEURS ET LA SENTENCE DE POITIERS
Sommaire : I. — Découragement et absolu discrédit de Charles Vil. — Nécessité pour le prince de se couvrir d'autorités irréfragables.
II. — Conseils réitérés de défiance de Jacques Gelu ; résumé de plusieurs lettres inédites de l'archevêque.
III. — La commission de Poitiers. — Notices sur le président Régnault de Chartres, sur l'inquisiteur Turelure, sur l’évêque de Poitiers, de Maguelonne, sur Pierre de Versailles, Gérard Machet, le F. Raphanël, Seguin, Lambert, etc., Rabateau.
IV. — Le registre des interrogations. — La sentence. Son authenticité, son contenu.
V. — Réflexions : supplications générales, le Jubilé de Notre-Dame du Puy-en-Velay. — Informations sur Jeanne. — Merveilles de sa naissance et de sa vie. — Pourquoi la sentence ne dit rien du signe donné au roi. — Obligation de mettre la Pucelle à l'œuvre.
Lorsque le 6 mars 1429, cette année le quatrième dimanche de Carême, Jeanne arrivait àChinon, elle abordait un prince qui songeait à allen cacher sa honte en Castille, ou en Écosse ; si ruiné qu’il devait réduire le nécessaire de sa personne et de la reine elle-même ; si dénué d’autorité que presque personne ne lui obéissait; et que ceux qui s’étaient imposés à son gouvernement dilapidaient dans des vues égoïstes les subsides
LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS
fournis par les provinces fidèles *. L’ignominieuse défaite de Rouvray, éprouvée quelques semaines avant, le 12 février, avait mis le comble au désespoir.
Le secours qui s’annonçait, considéré par ses côtés humains, n’était que la plus ridicule dérision. Ce fut le premier sentiment de Charles ; il protesta qu’il ne verrait pas la fillette. Qui aujourd’hui n’en ferait pas autant? On regarda comme merveilleux le changement par lequel il consentit, après deux jours, à admettre l’enfant en sa présence.
Alors eut lieu le fameux entretien des secrets. Rien de plus probant, et rien dont il fallût plus soigneusement dissimuler l’objet. La révélation eût déshonoré le prince, puisque ces secrets auraient manifesté les soupçons que le fils avait conçus sur l’honneur d’une mère, par ailleurs bien indigne. Les révéler, c’eût été ajouter au discrédit de Charles parmi les siens ; fournir à l’Anglais un argument pour justifier ses prétentions, et accabler le roi de Bourges d’ironies plus insultantes encore.
Le malheureux Charles VII fût-il lui-même convaincu, il fallait convaincre l’entourage : des politiques, des docteurs, des hommes d’armes d’une intraitable fierté. Ce n’était pas trop de six semaines, pour les amener à braver le ridicule sans pareil dont ils allaient se couvrir, si la jeune fille n’était qu’une de ces nombreuses aventurières qui pullulent toujours dans les temps profondément troublés. Au quinzième siècle, elles ne faisaient pas plus défaut qu’au dix-neuvième.
Les sentiments que fit naître la nouvelle arrivée nous sont révélés par la correspondance de l’un des conseillers les plus graves et les plus dévoués du prince : Jacques Gelu, archevêque d’Embrun. La notice sur ce grand personnage, qui va venir plus loin, justifiera cette dernière assertion. La correspondance du prélat se trouve largement analysée, d’après les pièces originales, dans un ouvrage dontM. l’abbé Guillaume, archiviste de Gap, prépare en ce moment l’édition : Y Histoire des Alpes Cottiennes et Maritimes, par le P. Fournier, S. J. Le jésuite chercheur, qui vivait dans la première partie du seizième siècle, avait en mains les écrits mômes de Jacques Gelu; sa bonne foi est indéniable.
Les yeux de tous ceux qui ne voulaient pas devenir anglais étaient fixés sur Orléans, et l’on savait, avec plus de rapidité que l’on ne se l’ima-