‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 90 sur 377 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA PUCELLE LIVRÉE ET MISE EN JUGEMENT SUR LES INSTANCES DE L’UNIVERSITÉ DE PARIS

Sommaire : I. — Rude leçon donnée à l’Université de Paris par la mission surnaturelle de Jeanne. — L’Université n’a pas admis un seul instant que laPucelle pût être suscitée par le ciel. — Combien Jeanne était détestée à Paris. — Joie qu’y cause la nouvelle de sa captivité. — La première idée de faire condamner Jeanne par un tribunal ecclésiastique conçue et mise en avant par l’Université. — Billet inspiré au secrétaire de l’Inquisition.

IL — Durée des négociations pour obtenir que Jeanne soit livrée. — Luxembourg détourné de commettre cet acte de félonie, poussé de le commettre. — L’Université lève ses scrupules pour lui en donner de contraires. — La lettre qu’elle lui écrit. — Réflexions sur cette lettre. — Mépris qu’elle témoigne pour toute la chrétienté. — Lettre pour le même objet au duc de Bourgogne. — Réflexions. — Cauchon somme le duc de Bourgogne et Luxembourg de lui vendre la Pucelle. — Contrat conclu. — La Normandie imposée pour solder le prix d’achat. — Espèces en or. — Une femme de Bretagne, Pierronne, brûlée pour avoir soutenu la divinité de la mission de Jeanne.

III. — Les recteurs de l’Université choisis parmi les sujets du duc de Bourgogne. — Le rectorat de Courcelles. — Cauchon gourmandé par l’Université à cause de sa lenteur à mettre Jeanne en jugement. — Le roi d’Angleterre pressé de ne pas différer. — L’Université demande à juger Jeanne à Paris. — Comment elle juge de fait à Rouen.

L’Université de Paris recevait par la Pucelle une bien rude leçon. Le beau soleil de la France et de la chrétienté était convaincu d’avoir subi une longue et fatale éclipse; ce qui est pire encore, il n’avait jeté quune lumière trompeuse qui avait entièrement égaré ceux qui avaient marché à ses clartés. L’Université faisait donc fausse route depuis qu’elle s’était attachée au Bourguignon, et à l’Anglais introduit par ce dernier. Il fallait reconnaître ce Dauphin Viennois si souvent et si solennellement proscrit, se fondre avec ces Armagnacs si abhorrés, et qui par bien des côtés méritaient de l’être.

La mère de la science, la régulatrice des Papes et des rois, l’oracle du

L’UNIVERSITÉ ET LA MISE EN JUGEMENT DE LA PUCELLE

savoir sacré et profane, s’était donc trompé; il avait trompé ce peuple qui avait tant acclamé le duc de Bourgogne, et ménagé à Bedfort de si beaux triomphes. Le ciel lui-même le disait par le miracle de la Pucelle, le ciel dont l’Université de Paris se donnait comme le plus fidèle interprète. Le ciel le disait; et pour le dire, il n’envoyait pas, visiblement du moins, un Archange ; il envoyait la plus humble des créatures, une paysanne des frontières de Lorraine. Reconnaître la mission divine de la Pucelle, c’était reconnaître tout cela.

De tous les orgueils le plus intraitable est l’orgueil de corps. Il s’abrite sous un sentiment respectable, l’attachement à une famille dans l’ordre moral. Aimer, révérer ces familles, leur être dévoué, la reconnaissance le prescrit à chacun des membres qui les composent ; c’est une des conditions de vie de toute corporation. De là à les surfaire, à leur donner un rôle qui n’est pas le leur, la pente est glissante. Incontestablement rien ne leur est plus nuisible devant Dieu et devant les hommes; mais l’orgueil qui se surfait ainsi lui-même, sans même s’en rendre compte, ne fait pas de ces raisonnements. Ce fut l’écueil de ceux qui composaient l’Université de Paris au quinzième siècle, et qui attribuaient à leur corporation l’infaillibilité qu’ils niaient à la Papauté.

L’Université de Paris n’a pas admis un seul instant que Jeanne pût être divinement envoyée ; les documents que l’on va lire le prouvent invinciblement ; les approbations données à Jeanne ont été pour elle non avenues ; elle nous dira ce qu’elle a pensé de l’Eglise d’Occident tout entière applaudissant à Jeanne, de l’édification des peuples. L’envoyée du ciel avait beau multiplier les merveilles, c’étaient œuvre de l'ennemi ; elles ne faisaient qu’accroître l’horreur que la jeune fille lui inspirait.

Un fait démontre à quel point la libératrice était en horreur au peuple de Paris et à l’Université qui le dirigeait. Pendant le mois qui précéda la délivrance d’Orléans, un cordelier, le frère Richard, avait prêché à Paris avec un tel succès que dans dix sermons, dit l’Universitaire Chuffart, il avait fait plus de fruit que les autres prédicateurs dans un siècle. Les dames brûlaient publiquement leurs atours, les hommes leurs dés et leurs jeux, l’on se disputait des médailles sur lesquelles étaitgravéle saint nom de Jésus1. De Paris F. Richard se rendit à Troyes. Il s’y trouvait lorsque Jeanne y arriva avec l’armée du sacre. La ville, après quelques jours de résistance, s’étant miraculeusement soumise sur les sommations de la Pucelle, F. Richard, qui jusqu’alors n’avait pas vu Jeanne, se mit à sa suite. La nouvelle en étant portée à Paris y provoqua une sorte de

Page 1