‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 95 sur 377 · Procès , 1. 1, p · texte numérisé non relu

Procès , 1. 1, p

LA PUCELLE DEVANT L’ÉGLISE DE SON TEMPS

• La lettre au duc de Bourgogne ne porte pas de date ; un seul manuscrit assigne le 14 juillet comme la date de celle qui est adressée au duc de Luxembourg.

C'est le 14 juillet que Cauchon les remet toutes les deux, solennellement, devant témoins, et par notaires, au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg.

Il les accompagne de la requête suivante par laquelle il demande juridiquement que Jeanne lui soit livrée.

« C'est ce que requiert l’évêque de Beauvais, à Monseigneur le duc de Bourgogne, et à Monseigneur Jean de Luxembourg, et au bâtard de Wendonne, de par le roi notre sire (le roi d’Angleterre) et de par lui comme évêque de Beauvais.

« Que cette femme que l'on nomme communément Jeanne la Pucelle, prisonnière, soit envoyée an roi pour la délivrer à l'Église, afin que son procès lui soit fait, parce quelle est soupçonnée et diffamée d'avoir commis plusieurs crimes, comme sortilèges, idolâtries, invocations d'ennemis (des démons), et autres plusieurs cas touchant notre foi, et à l’encontre d’icelle.

« Et combien que, considéré ce qui est dit, elle ne doive pas, comme il semble, être de prise de guerre, néanmoins pour la rémunération de ceux qui l’ont prise et détenue, le roi veut libéralement leur bailler la somme de six mille francs, et pour le dit bâtard qui l'a prise, lui donner et assigner rente pour soutenir son état, jusqu'à deux ou trois cents livres.

« Item. — Le dit évêque, vu que cette femme a été prise dans son diocèse et sous sa juridiction spirituelle, requiert de par lui aux dessus dits et à chacun d'eux, qu’elle lui soit rendue pour lui faire son procès comme il appartient. A quoi il est tout prêt de commencer par l’assistance de l’Inquisiteur de la foi ; si besoin est par l’assistance de docteurs en théologie et en décret, et autres notables personnes, experts en fait de juridiction, ainsi que la matière le requiert, afin qu'il soit mûrement, saintement et dûment fait, pour l’exaltation de la foi et l’instruction de plusieurs, qui ont été en cette matière déçus et abusés, à l’occasion d’icelle femme.

« Item. — Et en la parfin, si par la manière avant dite, il en était qui ne fussent pas contents d’obtempérer en la manière ci-dessus dite, le dit évêque ajoute : quoique la prise d’icelle femme ne soit pas pareille à la prise d’un roi, prince et autres gens d’un grand état, si toutefois ils étaient pris, fût-ce le roi, le dauphin, ou autres princes, le roi les pourrait avoir, s’il le voulait, en baillant au preneur dix mille francs ; c’est le droit, usage et coutume de France. En conséquence le dit évêque somme et requiert les dessusdits au nom comme dessus (du roi d’Angleterre), que la dite

L’UNIVERSITÉ ET LA MISE EN JUGEMENT DE LA PUCELLE

Pucelle lui soit délivrée en baillant sûreté de la dite somme de dix mille francs, pour toutes choses quelconques.

« Et le dit évêque de par lui, selon la forme et peines de droit, ici requiert la dite Pucelle à lui être baillée et délivrée comme dessus1. »

Jean Brélial nous dira dans la suite tout ce quïl y avait d'anticanonique et de révoltant dans cette manière de pourvoir d'accusés les tribunaux érigés pour la conservation de la foi ; mais le courtisan mitré avait pour divinité le gouvernement auquel il s’était inféodé. Ce gouvernement demande la sainte fille comme victime ; il offre pour l'acheter ce que les monarques versaient pour acheter un roi pris par leurs vassaux; l'évêque prévaricateur se prépare à l’immoler en y mettant toutes les formes saintes instituées dans un but tout contraire. C’est au nom du roi d'Angleterre qu'il demande sa proie, tout comme plus tard, quand l’innocente jeune fille le récusera comme son juge, parce qu’il est son ennemi mortel, le servile valet répondra : le roi a ordonné que je fisse votre procès, et je le ferai . Qu'il descende donc de son siège de Pontife, car ce n’est pas pour servir les caprices des rois de la terre, mais pour les combattre et les réfréner, que Jésus-Christ a institué les successeurs des apôtres. C’est en foulant aux pieds leurs ordres tyranniques qu’ils méritent de siéger éternellement à ses côtés : contemnentes iussa principum meruerunt præmia æterna 2.

Des instances si pressantes de la part de l’Université et de la part de Cauchon, les six mois qui s’écoulent entre le jour où Jeanne est prise, et celui où elle est livrée aux Anglais, prouvent que Luxembourg a dû opposer une sérieuse résistance aux sollicitations qui lui ont été faites. Sa sainte tante mourut dans l’intervalle ; la royale rançon triompha des remords du chevalier, à moins, ce qui n’est pas sans vraisemblance, qu’il n'ait aussi marchandé avec le parti français, qui voulait délivrer par toutes voies exquises celle qui l’avait rendu à la vie. Ce n'eut pas été trop d’une partie de ces provinces si promptement recouvrées. L’héroïne avait sauvé même celles qui ne furent pas conquises: elles l’auraient été sans son secours.

Les Irois états de Normandie réunis à Rouen en août votèrent dix mil livres tournois pour le payement de l'achat de Jeanne la Pucelle , que f on dit être sorcière, personne de guerre, conduisant les ost (armées) du Dauphin3. Ce sont les termes dont se servent les trésoriers Thomas Blount et Pierre Sureau dans les lettres de mandement pour en prescrire l'assiette. Tout devait être noble dans l’histoire de la fiancée du Christ-Roi. Ce n’est pas assez qu'elle soit achetée à un taux qui est la rançon des rois, et qu'une grande province s’impose extraordinairement pour parfaire la

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