LE SACRE : LETTRE DE JACQUES DE BOURBON
« Nos souveraines et redoutées Dames, nous prions le Benoît Saint- Esprit qu'il vous donne bonne vie et longue.
« Ecrit à Reims ce dimanche xvu' jour de juillet. « Vos très humbles et obéissants serviteurs,
« Beauveau, Moreau, Lusse. »
Et au dos est écrit : « A la reine et à la reine de Sicile, nos souveraines et très redoutées Dames. »
Lettre de Jacques de Bourbon La Marche a l'évêque de Laon. — Cette lettre est restée ensevelie jusqu'à ces dernières années dans les archives de la Bibliothèque impériale de Vienne, sous le n* 6939 de la section des manuscrits. Quoique signalée dès 1851 par le professeur Guillaume Watenbach, elle a dû attendre plus de quarante ans la pleine lumière de l'impression. M. Bougenot, délégué à Vienne par le ministère pour une mission scientifique, prit copie du texte qui est en latin. Siméon Luce en donna la traduction dans la Revue Bleiie^ numéro du 13 février 1892. C'est cette traduction, à défaut du texte latin non parvenu entre mes mains, qui va être reproduite, après quelques remarques sur le destinataire, sur celui qui écrit et sur le contenu du document.
L'évoque de Laon à cette époque était Guillaume de Champeaux, prélat d'assez peu édifiante mémoire, tout entier à Tadministration des finances publiques, qui fut présent, d'après le Gallia\ au couronnement de Charles VIL II connaissait mieux que Jacques de Bourbon les événements accomplis, en étant informé par ceux qui non seulement y avaient îtssisté en témoins, mais en acteurs. Jacques de Bourbon ne devait pas l'ignorer.
Jacques de Bourbon, comte de La Marche, frère de Louis de Bourbon- Vendôme, beau-père du seigneur de Pardiac, récemment évadé des prisons de Naples où sa femme Jeanne l'avait renfermé, avait comfflencé par être Bourguignon, et comme tel avait été durant quelque temps prisonnier des Armagnacs, qui s'étaient emparés de sa personne au Puiset-en-Beauce. Gruel nous a dit que ses services avaient été refusés avec ceux de Richemont, encore qu'il s'offrit à servir le roi avec très belle compagnie. Jacques de La Marche ne parle pas de ce refus, pas plus que de celui qu'essuya Richemont, ainsi que le comte de Pardiac que le correspondant appelle son fils.
1. Gallia^ t. IX, col. 551 : Adfuit coronalioni régis Caroli VU.
II semble qu'on a réuni deux lettres en une seule. Dans la première, la campagne de la Loire est décrite, non sans de nombreuses inexactitudes ; la seconde est consacrée au sacre et à ce qui a suivi, et là les inexactitudes, si la date est la vraie, deviennent des impossibilités. Le roi n'est entré à Château-Thierry que le 29 juillet, et la lettre qui annonce cet événement est censée écrite du 24. Ce n'est pas à Reims que les villes nommées ont fait leur soumission. Quelques-unes de ces villes, Noyon, Saint-Quentin, Sens, ne firent pas leur soumission durant cette campagne.
Bedford s'est montré très fidèle à son neveu, et n'a jamais songé à se faire sacrer. 11 fut question, parait-il, d^enlever la sainte ampoule.
Tout ce qui est dit sur Auxerre est une fable ; mais ce qu'il y a d'étrange, c'est que cette fable fut colportée dans toute la Haute-Italie, et que nous la retrouverons dans la Chronique Morosini.
Écrivant à un évoque français, qui avait longtemps séjourné dans le Midi, où Jacques de La Marche, comme seigneur de Castres et d'autres fiefs méridionaux, devait aussi habiter souvent, il n'est pas vraisemblable qu'il ait écrit en latin. Peut-être la lettre a-t-elle été traduite en celte langue pour en faciliter la circulation en Allemagne.
Sous le bénéfice de ces remarques, voici la lettre telle que l'a donnée la Revue sus-indiquée.
Copie crime lettre adressée par le roi Jacques à Févéque de Laon,
« Grâce aux bons soins de notre Perceval, il nous a été apporté sûres nouvelles tant par écrit que verbalement, et aussi par certaines lettres que nous avons reçues de La Uire. Ledit Perceval a môme été témoin oculaire de quelques-uns des faits qu'il nous a racontés.
« Et d'abord on a pris d'assaut Jargcau, où cinq cents combattants du côté des Anglais ont été occis. Le comte de Suffolk et La Poule, son frère, ont été faits prisonniers par le bâtard d'Orléans; un autre frère dudit comte a été occis.
(( La Pucelle s'est éloignée d'Orléans le mercredi quatorzième jour de juin pour mettre le siège devant le château de Meung, où étaient le seigneur de Scalcs et autres, jusques au nombre de six cents combattants. En sa compagnie étaient notre cousin d'Alençon et notre frère de Vendôme, tous deux capitaines de l'armée, le maréchal de Sainte-Sévère, Tamiral de France, les seigneurs de Laval et de Rais, le bâtard d'Orléans, La Hire et autres seigneurs et capitaines en grand nombre, lesquels avisèrent que mieux serait de marcher sur Baugency et d'assiéger ladite forteresse; et ainsi firent-ils, et au lendemain y mirent le siège. Talbot avait évacué ladite forteresse la nuit précédente pour réunir ses gens et livrer bataille
LE SACBB : LBrraS de JACOCBS de B0UmK>5. 3fti
aux nôtres, et telle était Tardeur des siens et la confiance qn'ils araioit en leurs forces, que les nôtres eussent-ils été en nombre triple ils en voulaient venir à bout; et lesdits Anglais ayant ainsi réoni leurs forces, arrivèrent à former un corps d*armée de trois mille cinq cents combattants.
« A Tarrivée de nos gens, les Anglais, qui occupaient la forteresse de Baugency, se rendirent le samedi, au lever du jour, et promirent, sous serment, de ne se point armer contre le roi pendant deux mois. Richard Guetin et Mathago, capitaines de la garnison, furent gardés comme otages : et leurs soudoyés ayant vide la place, se retirèrent dans la direction du Mans, avec leurs chevaux et leurs harnais.
« A leur départ de Baugency. les nôtres, apprenant que les ^t*glaî* après avoir évacué le château de Meung s'avançaient en bonne ordonnance et se préparaient au combat, en éprouvèrent une grande joie : car ils ne désiraient rien autre chose. Ils les poursuivirent dans la direction de Jan ville jusqu'à un lieu nommé Saint-Sigismond ei ^tné à deux lieues de Patay. C*est là que les ennemis, ayant choisi pour livrer bataille une position à leur convenance, descendirent de leur^ chevaux, et attendirent de pied ferme l'attaque de nos gens.
<c A Tavant-garde, de notre côté, se trouvaient le bâtard d'Oriéan« rrt le maréchal de Sainte-Sévère: Poton et Amault Guilhem étaient les gardiens de ladite avant-garde. Après venaient les archers et les arbalétriers formant le principal corps d'armée qui comptait parmi «e§ chefs Mgr d*Alençon, Mgr de Vendôme, et le connétable de France arrivé de la veille. La Hire était particulièrement chaigé de la directirjn de ^^ corps d'armée dans les rangs duquel combattaient la plupart de% capitaines mercenaires et des seigneurs.
« L'arrière-garde marchait sous les ordres de la Pucelle. de firavî!I(Ç:. grand maître des arbalétriers, des seigneurs de La%'al. de Bai* et de ^aint- Gilles, accompagnés d'autres chefs de guerre en fort grand nombre. Tout^ cette masse d'hommes, fantassins et cavaliers, s'écoulait précipitamment et un peu pêle-mêle, tant on craignait de ne pas arriver à t^mp» pour joindre l'ennemi. Notre avant-garde \int donner contre lef archers anglais qui ne tardèrent pas à fuir en désordre, lorsqu'ils eurent %u â la suite de ce premier choc tomber quatorze cents combattante: puje c^ fuyards s*étant ralliés revinrent pour rétablir le corol/at an nombre de huit cents fantassins; mais ils furent mis en déroute et taiil^'^ *^u pièces par notre principal corps d'armée. Ils s'ensuivit un eauve-qni-peut ic^ué^ rml de la part des Anglais, auxquels nos gens se mirent k donner la chasse.
« Lorsque Talbot, fait prisonnier par La Hire et Poton de Xajntraillet, m. ^^
fut pris, il était à cheval, mais il ne portait pas d'éperons, vu que lui et les autres chefs anglais s'étaient remis précipitamment en selle pour prendre la fuite. Le seigneur de Scales est prisonnier de Girault de La Paillière ; Messire Jean Falstoflf, d'Arnault Guilhem, frère de La Hire ; le seigneur deHungerford, du duc d'Alençon; Falcombridge, d'Amadoc autre frère de La Hire ; Messire Thomas Guérard, de Messire Théaude de Valpergue; Richard Spencer et Fitz-Walter, dudit d'Alençon. Bref les prisonniers sont au nombre de quinze cents. En résumé, sur trois mille cinq cents Anglais, deux cents hommes d'armes à cheval tout au plus ont réussi à s'échapper, entre autres le traître Tassin Gandin. On leur a donné la chasse jusqu'à Janville. Les habitants ont fermé leurs portes aux fuyards et en ont tué un grand nombre ; puis ils se sont rendus au roi, et ont apporté les clefs de la place à la Pucelle.
« Durant cette poursuite et le jour même de la bataille, on a vu arriver de Bretagne trois cents chevaliers et écuyersqui sont venus spontanément servir le roi, et se sont mis sous les ordres et en la compagnie du Connétable. Leduc de Bretagne lui-même a envoyé son fils et le comte d'Etampes, son frère, au service du roi, qui a chargé notre frère de se rendre à Chartres à la requête des habitants de cette ville.
« Le roi doit s'avancer vers La Charité-sur-Loire en passant par Auxerre et par Reims, où doit avoir lieu la cérémonie du sacre. La Pucelle a voulu que Ton tienne ce chemin \ Elle a dit que vers ces régions, il doit se livrer une grande bataille, mais que le roi remportera la victoire.
« La cité de Paris et plusieurs autres cités du royaume ont adressé au
duc de Bourgogne des demandes de secours. Le duc de Bedford et le comte
de Warwick ont dépêché des messagers en Angleterre pour réclamer des
renforts et font armer jusqu'aux prêtres.
« La Pucelle annonce — et puissent ses paroles se réaliser ! — que
le roi d'Ecosse doit faire à bref délai une invasion en Angleterre.
S'il en était ainsi, il ne saurait arriver rien de plus heureux au roi, notre
Sire^ <( Beau-frère {cousin germa'm) de Clermont et notre fils {le gendre) de
Pardiac doivent rester pendant toute cotte semaine en la compagnie du
roi, et il me déplaît qu'ils aient mis tant de temps à le rejoindre.
« On dit qu'un grand nombre d'habitants de Liège et de Toumay sont
venus trouver le roi qui, avant le vingtième jour du présent mois de
juillet, aura sous ses ordres, nous en avons le ferme espoir, plus de trente
mille combattants.