‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 3)Chapitre 157 sur 327 · INTÉRÊT ET COMPASSION TÉMOIGNÉS A JEANNE CAPTIVE · texte numérisé non relu

INTÉRÊT ET COMPASSION TÉMOIGNÉS A JEANNE CAPTIVE

de Drugy, près de Saint-Riquier, où les anciens religieux de Tabbaye la visitèrent par honneur, à savoir Dom Nicolas Bourdon, prévôt, et Dom Chappelin, grand aumônier, avec les principaux de la ville ; et tous avaient compassion de la voir persécutée, elle très innocente.

» Du château de Drugy, qui appartenait alors à Tabbaye de Saint-lliquier et est maintenant ruiné, elle fut menée au château du Crotoy, où, par la Providence divine, elle entendait souvent le saint sacrifice de la messe que célébrait, en la chapelle du château, le chancelier de Téglise cathédrale de Notre-Dame d'Amiens, nommé M' Nicolas de Queuville*, docteur en droits, homme fort notable, qui pour lors y était détenu prisonnier. Il lui administrait les sacrements de confession et de la très sainte Eucharistie, et disait beaucoup de bien de cette vertueuse et très chaste fille.

« Quelques dames de qualité, des demoiselles et des bourgeoises d*Abbeville, lallaient voir comme une merveille de leur sexe et comme une âme généreuse, inspirée de Dieu pour le bien de la France. Elles la congratulaient d'avoir eu le bonheur de la voir si constante et si résignée à la volonté de Notre-Seigneur, lui souhaitaient toutes sortes de faveurs du ciel. La Pucelle les remerciait cordialement de leur charitable visite, se recommandait à leurs prières, et les baisant aimablement, leur disait adieu. Ces vénérables personnes jetaient des larmes de tendresse en prenant congé d'elle, et s'en retournaient de compagnie par bateau sur la rivière de Somme, comme elles étaient venues ; car il y a cinq lieues d'Abbeville au Crotoy.

« Après que ces honnêtes dames furent parties, la Pucelle, admirant leur franchise, leur candeur et leur naïveté, disait : « Ah ! que voici un " bon peuple, plût à Dieu que je fusse si heureuse, lorsque je finirai mes «jours, que je pusse être enterrée en ce pays ».

« Au commencement de l'année 1430 (anc. st.), le 13 de janvier, l'Anglais envoya un mandement par lequel il ordonnait que la Pucelle fût transférée du Crotoy à Rouen, et qu'elle fut mise es mains de Frère Jean Magistri, de Tordre des Frères Prêcheurs, inquisiteur de la foi ^ pour Ja faire examiner à M* Pierre Cuuchon, évêque de Beauvais, en la juridiction spirituelle duquel elle avait été prise, afin de lui faire son procès.

1. Nicolas de Quiefdeville fut chancelier du chapitre d'Amiens de 1412 à 1438. Il mourut le !•' mai i438. (Note communiquée j)ar le R. P. Watrigant, d'après le manuscrit 517 de la bibliothèque d'Amiens.) Il était vraisemblablement emprisonné pour motif politique, comme vrai Français.

2. II semble résulter des premières pièces du procès que Jeanne est arrivée à Rouen vers la fin de décembre 1430. Elle fut remise entre les mains des Anglais, et non pas entre celles de Le Maître.

« Elle dit donc adieu à ceux du château du Crotoy qui regrettaient son départ ; car elle les avait grandement consolés. On voit encore la chambre où elle couchait, qui retint depuis ce temps-là quelque respect, quand on y entre (sic).

« Au sortir des murailles de la ville du Crotoy, on la mit dans une barque, accompagnée de plusieurs gardes, pour lui faire passer le trajet de la rivière de Somme, qui est fort large en cet endroit, à cause que c'est Tembouchure de la mer Océane, qui contient environ demi-lieue quand le flux est monté, et elle descendit à Saint- Valéry qu'elle salua du cœur et des yeux, étant patron du pays de Vimeux, où elle entrait, comme elle avait salué Téglise de Saint-Riquier, patron du pays de Ponthieu d où elle sortait.

« Elle ne s'arrêta pas en la ville de Saint- Valéry ; car ses gardes la conduisirent à la ville d'Eu, et de là à Dieppe, puis enfin à Rouen qui était la ville qu'on avait choisie pour être le dernier théâtre d'honneur où la vertu de notre sainte fille devait paraître. » [Arrêtons ici nos emprunts à l'histoire des maires d'Abbeville.

La Pucellc a séjourné assez longtemps au Crotoy, où elle nous dit avoir été favorisée de l'apparition de saint Michel. Ce que le Père Ignace de Jésus-Maria affirme du chancelier de l'église d'Amiens avait été déjà attesté au procès de réhabilitation par le chevalier Aymond de Macy. Il a déposé avoir entendu de la bouche du savant prêtre l'excellent témoignage rendu à la piété de Jeanne. C'est de la part du haut dignitaire de l'église d'Amiens un témoignage équivalent à celui que le savant Jean de Mâcon lui avait rendu à Orléans, et que lui ont rendu Jean Paquerel, Jean Colin, Guillaume;^ Front, tous ceux qui ont eu la consolation d'être les dépositaires des secrets de son âme.

Ce n'est pas seulement la tradition du pays qui affirme ce que dit ici Iç Père Ignace de Jésus-Maria, que Jeanne coucha à Drugy, près de Saint- Riquier. C'est ce qui est raconté dans une Chronique manuscrite, composée en 1492 par le notaire apostolique Jean Chapelle. Elle est en latin et se trouve à la Bibliothèque nationale, dans le Recueil de Dom Grenier sur la Picardie,

Voici la traduction du texte cité par Quicherat :1 « Cette même année, les Anglais voulurent soumettre la ville d'Orléans ; et à ce sujet il arriva une chose merveilleuse et bien vraie. Pendant que le roi Charles, encore jeune et depuis peu arrivé au trône, s'occupait de repousser lesdits Anglais, survint une jeune pucelle, du nom de Jeanne, originaire, disait-on, de la Lorraine. Armée, elle dit au roi avec grande assurance : « Ne crains pas; je suis une vierge guerrière que Dieu envoie « pour ta cause, et au secours de ta ville d'Orléans pour la délivrer de ses

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« ennemis. A Taide du Très-Haut, je les mettrai en fuite. Je te conduirai à « Reims, pour que tu y sois sacré comme roi et pour que tu sois couronné « dans la ville de Saint-Denis. J'accomplirai ces choses; n'en doute pas, car « je suis renvoyée de Dieu. »

«De fait, elle Taccomplit. En armes, à la tête de son armée, elle vainquit les Anglais, força leurs bastilles devant Orléans, les défît, et ils prirent la fuite. Elle fit prisonniers le comte de Talbot et d'autres Anglais, en allant à Reims faire sacrer le roi. Elle subjugua et rendit au royaume Auxerre, Sens, Troyes, Châlons, Provins, Reims, Soissons, Laon, Noyon, Compiègne, Senlis, Saint-Denis, et plusieurs autres villes, cités, forteresses et châteaux qui obéissaient aux Anglais.

« Toutes ces choses accomplies, ladite Jeanne la Pucelle fut prise devant Compiègne, retenue en prison, et enfin mise entre les mains des Anglais. Comme on la conduisait à Rouen pour lui couper le cou et la brûler, elle s'arrêta et passa la nuit au château de Drugy. Dans ce château, la virent Dom Nicolas, prévôt, Dom Jean Chapellin, aumônier et plusieurs autres religieux de cette église. Il en sera mémoire dans l'avenir, car la haine que lui avaient vouée les Anglais était inique. »

Le chroniqueur, qui écrit fort mal le latin, n'a d'autorité que pour ce qu'il dit du château de Drugy. Inutile de relever plusieurs inexactitudes. 11 confirme d'autant plus le récit d'Ignace de Jésus-Maria, que, d'accord l'un et l'autre sur le nom du prévôt et de l'aumônier, ils diffèrent en ce que l'un leur adjoint d'autres religieux et l'autre les principaux citoyens de Saint-Riquier. Quoiqu'ils puissent avoir raison tous deux, cette divergence semble établir que l'historien des comtes de Ponthieu ne travaillait pas sur la Chronique dont on vient de voir un extrait.

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