PRISE ET MARTYRE DE LA PUGELLE
Sommaire : 1. — Prise de la Pucelle; et nombre des morts, d'après ChufTart. — Le 3 septembre, prédication conti*e deux femmes qui rendaient témoignage à la Pucelle. — Supplice de Pierronne de Bretagne.
U. — Le martyre de Jeanne. — Chuffart met sur les lèvres du prédicateur tous les crimes imputés à Jeanne par Tinique tribunal. — D*après son aveu, c est TUniversite de Paris qui a été Tâme du procès. — Récit de la prétendue abjuration et de la prétendue rechute. — Détails sur le martyre. — Sentiments divers de la foule.
[IL — Publication très solennelle à Paris de la condamnation. — Récapitulation par le prédicateur de tous les crimes imputés à Jeanne. — Les quatre femmes mises sur le même pied. — Toutes dirigées par Frère Richard.
IV. — La Pucelle a été bien réellement brûlée et ses cendres ont été jetées à la rivière. — Motif de ce dernier outrage.
1430. Item. — Le xxui* jourde mai, dame Jeanne, la Pucelle aux Armagnacs, fut prise devant Gompiëgne, par Messire Jean de Luxembourg et ses gens, et par bien mille Anglais qui venaient à Paris ; et des hommes à la Pucelle, il y en eut bien quatre cents tant tués que noyés ^
Item. — Le troisième jour de septembre, un dimanche, deux femmes furent prêchées au parvis Notre-Dame. Il y avait environ la moitié d'une année qu'elles avaient été prises à Gorbeil et amenées à Paris. La plus âgée, Pierronne, qui était de Bretagne bretonnante, disait et soutenait que dame Jeanne qui s'armait avec les Armagnacs était bonne, que ce qu'elle faisait était bien fait et selon Dieu. — Item. Elle reconnut avoir reçu deux fois en un jour le précieux corps de Notre-Seigneur. — Item, Elle affirmait et jurait que Dieu lui apparaissait souvent en son humanité, et lui parlait comme un ami à son ami, que la dernière fois qu'elle Tavait vu, il était revêtu d'une longue robe blanche, et avait par-dessous une huque vermeille ; ce qui est comme un blasphème ^
i. C'est toute exagération.
2. « Huque », courte casaque sans manches, ceinture ni boutons. (Lacurne.) il n*y a pas Tombre dun blasphème. Saint Jean, dans son Apocalypse, nous dit : Vidi,.. similein filio hominiSf vestitum podere, et prœcinctum ad mamiUa^ zona aurea.
Elle ne voulut jamais rétracter raffirmation de ce propos qu'elle voyait souvent Dieu sous celte forme ; sur quoi ce même jour elle fut condamnée à ôtre brûlée, et elle le fut, et elle mourut en son dire ce môme dimanche ; l'autre fut délivrée pour cette heure.
Item, — En cet an, la vigile du Saint-Sacrement, qui fut le 30 mai, au dit an 1434, dame Jeanne qui avait été prise devant Compiègne et qu'on nommait la Pucelle, fut en ce jour soumise à Rouen à une prédication, alors qu'elle était sur un échafaud, où chacun pouvait la voir bien clairement, vêtue en habit d'homme. Là lui furent démontrés les grands maux et les grandes douleurs qui par elle étaient advenus en la chrétienté et spécialement au royaume de France, comme chacun sait; comment le jour de la sainte Nativité de Notre-Dame, elle était venue assaillir la ville de Paris à feu et à sang, et plusieurs grands et énormes péchés qu'elle avait faits et fait faire ; comment, à Senlis et ailleurs, elle avait fait idolâtrer le simple peuple, étant cause par sa fausse hypocrisie qu'ils la suivaient comme une sainte Pucelle ; car elle leur donnait à entendre que le glorieux archange saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, plusieurs autres saints et saintes lui apparaissaient souvent, lui parlaient comme un ami parle à un ami, et non pas par révélations comme Dieu fait quelquefois à ses amis; mais corporellement, bouche à bouche, en ami avec un autre lui-même.
Item. — 11 est vrai qu'elle disait être âgée d'environ dix-sept ans ; elle disait sans éprouver de honte que, malgré père, mère, parents et amis, elle allait souvent, au pays de Lorraine, à une fontaine qu'elle appelait bonne fontaine aux fées Notre- Seigneur^ lieu où tous ceux du pays, quand ils avaient les fièvres, allaient pour recouvrer la santé. Ladite Jeanne la Pucelle y allait souvent sous un arbre qui ombrageait la fontaine ; et là lui apparurent sainte Catherine et sainte Marguerite, qui lui ordonnèrent d'aller vers un capitaine qu'elles lui nommèrent, et elle y alla sans prendre congé ni de père ni de mère. Ce capitaine la vêtit à la manière des hommes, l'arma, lui ceignit Tépée, lui donna un écuyer et trois valets, et en cet état elle fut montée sur un bon cheval. En cet état elle vint au roi de France, et elle lui dit qu'elle était venue vers lui du commandement de Dieu, qu'elle le ferait ôtre le plus grand seigneur du monde ; qu'il fût ordonné que tous ceux qui lui désobéiraient fussent mis à mort sans merci; que saint Michel et plusieurs anges lui avaient donné une très riche couronne pour lui, et qu'il y avait en terre une
JOURxNAL DE JEAN GHUFFART, LE FAUX BOURGEOIS DE PARIS. 527
épée pour lui, mais elle ne lui vaudrait tant que sa guerre fusi faillie^.
Tous les jours elle chevauchait avec le roi, avec grande foison de gens d*armes, sans aucune femme, vêtue, chaussée et armée à la guise des hommes', un gros bâton dans sa main, et quand un de ses gens se trompait, elle l'en frappait à grands coups, en femme très cruelle .
Item. — Elle dit être certaine d'entrer en paradis à la fin de ses jours.
Item. — Elle dît être toute certaine que ce sont saint Michel, sainte Catherine, et sainte Marguerite qui lui parlent souvent, et quand elle veut; que bien souvent elle les a vus avec des couronnes d'or en tête, que tout ce qu'elle a fait est du commandement de Dieu, et ce qui est plus fort, elle dit savoir une grande partie des choses à venir.
Item. — Plusieurs fois elle a pris le précieux Sacrement de TAutel, tout armée, vêtue en guise d'homme, les cheveux arrondis, chaperon déchiqueté, gippon, chausses vermeilles attachées avec foison d'aiguillettes ^ Certains grands seigneurs et dames, la reprenant de son vêtement de dérision, lui disaient que c'était peu priser Notre-Seigneur que de le recevoir en tel habit, vu qu'elle était une femme, elle leur répondit promptement que pour rien elle ne ferait autrement, qu'elle aimerait mieux mourir que laisser son vêtement d'homme, pour défense qui lui en serait faîte; que si elle voulait, elle ferait tonner, et ferait d'autres merveilles; qu'une fois on Voulut lui faire déplaisir de son corps et qu'elle saillit d*une haute tour en bas, sans se blesser aucunement.
Item. — En plusieurs lieux elle fit tuer hommes et femmes, soit dans le combat, soit par esprit de vengeance, car qui n'obéissait pas aux lettres qu'elle envoyait, elle les faisait mourir sans pitié, aussitôt qu'elle en avait le pouvoir ; et elle disait et affirmait ne rien faire que par le commandement que Dieu lui transmettait très souvent par l'archange saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, qui lui faisaient ce faire ; et non pas comme Notre-Seigneur faisait au mont Sinai, mais qu'ils lui disaient en propres termes des secrets de l'avenir, et qu'ils lui avaient ordonné, et lui ordonnaient toutes les choses qu'elles faisait, soit pour son habit, soit autrement.
Telles fausses erreurs et pires encore dame Jeanne en avait quantité*. Elles lui furent toutes déclarées devant le peuple ; tous éprouvèrent une
1. S\c^ peu intelligible. L*on ne voit nulle part que la Pucelle ait parlé d'une épée à remettre au roi.
2. Vesttie, attachée et armée à la manière des hommes. D'après Laclr.ne, « attachée « signifie qui a des bas d^altache.
3. Les cheveulx arrondiSf chapperon deschicquetéy gippon, chausses vermeilles attachées à foison aiguillettes.
4. « Quelles faulces erreurs et pires erreurs avoit assez dame Jeanne » ; assez ici signifie beaucoup. Inutile d'observer conabien tout ce fatras est calomnieux.
très grande horreur quand ils ouïrent raconter les grandes erreurs contre la foi qu elle avait eues et conservait encore, car on avait beau lui démontrer ses grands maléfices et ses égarements, elle ne s'en effrayait pas, elle ne s*en ébahissait pas ; au contraire elle répondait hardiment aux articles qu'on proposait contre elle, en femme toute remplie de Tennemi d'enfer. Il y parut bien, alors qu'elle voyait les clercs de l'Université de Paris la prier bien humblement de se repentir, et de rétracter de si mauvaises erreurs, et que tout lui serait pardonné, à cause de sa pénitence ; que sinon elle serait brûlée devant tout le peuple, et son Ame damnée au fond des enfers, et qu'on lui montrait les préparatifs et le lieu du bûcher qui devait la brûler bientôt, si elle ne se rétractait pas.
Quand elle vit que c'était tout de bon, elle cria merci, et se rétracta de bouche ; son vêtement d*homme lui fut enlevé, et elle prit un habit de femme ; mais sitôt qu'elle se vit en cet état, elle revint à son erreur précédente, et demanda son habit d'homme. Elle fut aussitôt par tous condamnée à mourir. Elle fut liée à un poteau sur un échafaud fait de plâtre, et le feu fut mis par-dessous. Elle fut bientôt morte et son vêtement tout brûlé. Le feu fut ensuite retiré ; tout le peuple la vit toute nue avec tout ce qui peut et doit caractériser une femme, pour lui enlever toute incertitude.
Quand ils l'eurent contemplée à leur gré, bien morte, attachée au poteau, le bourreau ralluma un grand feu sur sa pauvre charogne (5t^), qui fut promptement comburée, et ses os et sa chair réduits en cendres.
11 n'en manquait pas là et ailleurs qui disaient qu'elle était martyre, et cela pour son droit seigneur ; les autres disaient que non, et que Ton avait mal fait de la garder si longtemps. Ainsi parlait le peuple. Mais, quoi qu'il en soit de sa méchanceté ou de sa bonté, elle fut brûlée ce jour-là*.
Le jour de Saint-Martin-le-Bouillant-, une procession générale fut faite à Saint-Martin-des-Champs ; une prédication y eut lieu, par un frère de l'ordre de Saint-Dominique, inquisiteur de la foi, maître en théologie. 11 repassa de nouveau tous les faits de Jeanne la Pucelle. Il disait qu'elle avait avoué être fille de très pauvres gens; que depuis l'âge de treize ans,
J . Mais quelle mauvaiseté ou bonté quelle eust fait, elle fut arse ce jour-là. Cette phrase semblerait prouver que l'odieux chroniqueur était moins sûr qu'il ne veut le montrer de la malice de celle qu'il a appelée une créature en forme de femme, qui était, Dieu le sait.
2. Le 5 juillet; fête de la translation des reliques de saint Martin.
elle s*était maintenue en manière d^homme ' ; et que dès lors son père et sa mère l'eussent volontiers fait mourir, s'ils l'avaient pu sans blesser la conscience; que pour ce motif elle les quitta possédée par Tennemi d'enfer, et que depuis lors elle avait vécu en homicide de la chrétienté, respirant le feu et le sang, jusqu'au jour où elle fut brûlée. Il disait que si elle se fût rétractée, on lui eût donné une pénitence, quatre ans de prison au pain et à l'eau, pénitence dont elle ne fit jamais un jour, se faisant servir en sa prison comme une dame. L'ennemi lui apparaissait sous trois formes, à savoir, ainsi qu'elle le disait, sous la forme de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite ; il avait grand'peur de la perdre ; il faut entendre l'ennemi ou les ennemis sous la forme de ces trois saints ; il lui dit : « Méchante créature, qui par peur du feu as laissé ton habit, n*aie pas peur, nous te garderons fort bien contre tous » . Par quoi, sans attendre, elle se dépouilla de ses vêtements de femme, et se revêtit des habits qu'elle portait quand elle chevauchait, habits qu'elle avait mis dans la paille de son lit; elle se lia tellement en l'ennemi qu*elle dit se repentir d'avoir laissé son vêtement. Quand l'Université ou ceux qui la représentaient virent qu'elle était ainsi obstinée, elle fut livrée à la justice laïque pour la mort. Quand elle se vit en ce point, elle appela les ennemis qui lui apparaissaient sous la figure de saints, mais jamais, depuis qu'elle fut condamnée, aucun ne lui apparut, quelque invocation qu'elle sût leur adresser ; et alors elle se ravisa, mais ce fut trop tard.
Dans son sermon, le prédicateur disait encore quelles étaient quatre ces femmes, et que trois avaient été prises, à savoir cette Pucelle, Pierronne et sa compagne. La quatrième, nommée Catherine de La Rochelle, est avec les Armagnacs ; elle dit que lorsqu'on consacre le précieux corps de Notre-Seigneur, elle voit merveilles du haut mystère de Notre-Seigneur Dieu. Toutes les quatre pauvres femmes ont été ainsi gouvernées parle Cordelier, Frère Richard, celui qui attira après lui si grande multitude, quand il prêcha à Paris, aux Innocents et ailleurs. Il était leur beau Père. Le jour de Noël, à Jargeau, il donna trois fois le corps de Notre- Seigneur à cette dame Jeanne la^Pucelle* ; ce dont il est fort à reprendre. Cemêmejour,il l'aurait donné deux fois à Pierronne, d'après le témoin des aveux de ces femmes et d'après quelques-uns qui furent présents aux heures où il leur donna ainsi le précieux sacrement.