‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 3)Chapitre 224 sur 327 · LA PUCELLE D'APRES LE DUC DE BOURGOGNE ET SES HOMMES DE COUR · texte numérisé non relu

LA PUCELLE D'APRES LE DUC DE BOURGOGNE ET SES HOMMES DE COUR

passage qui, pour être connu et publié, n'enlève rien à la gratitude que je dois à ces deux savants confrères.

Ce passage se trouve tout à la fois et dans les registres cités (/* 390 l*°), et dans la Chronique d*Edmond de Dynthcr, éditée en 1855 parle docteur Ram dans les Chroniques belges [Chap, S34^ livre sixième^ p. 493). A part quelques variantes orthographiques^ la seule différence des deux textes, ainsi que le marque le R. P. Kieckens, c'est que le greffier écrit de la Pucelle eqititat^ et du roi et de la cour habent^ tandis que le chroniqueur écrit eqnitavit^ habuerunt. C'est une preuve d'authenticité : le greffier écrivait au moment oîi la Pucelle était sur la scène, et le chroniqueur alors qu'elle en avait disparu.

Personne mieux qu'Edmond de Dynther n'était au courant des secrets de la cour des ducs de Brabant; il fut pendant quarante ans secrétaire des quatre ducs qui s'y succédèrent, d'Antoine fils de Philippe le Hardi, frère de Jean sans Peur, tué à Azincourt en 1415, de son fils et successeur Jean IV mari de la trop fameuse Jacqueline, mort en 1427, du frère de Jean, Philippe, mort le 4 août 1430, après lequel le duché passa à Philippe de Bourgogne^ qui quitta le siège de Compiègne pour aller recueillir cette succession contestée. Edmond de Dynther, conservé d'abord dans ses fonctions, ne tarda pas à demander sa retraite. 11 profita de son veuvage pour entrer dans les Ordres sacrés, fut pourvu d'un canonicat à Saint-Pierre de Louvain, et consacra ses loisirs à écrire en latin une Chronique des rois de Franco, et des ducs de Lorraine et de Brabant.

Il nous dit par qui et à quelle occasion fut transmise à Bruxelles la prophétie que le greffier consigna dans ses livres de comptes, et que Dynther a reproduite dans sa Chronique. Le duc de Brabant avait, dans les premiers mois de 1429, envoyé en France une ambassade pour demander la main d'une fille d'Yolande. A la tète se trouvait un des conseillers du duc, le sire de Rosethlaer. Or voici ce qu'écrivait ce seigneur, à la date du 22 avril 1429, et ce que le chroniqueur transcrit sous ce titre : Sequitur incidens de Puella. On trouvera le texte latin aux Pièces justificatives \

« Le sire de Rosethlaer, que nous venons de nommer, étant à Lyon sur le Rhône, écrivit à quelques seigneurs du conseil du duc de Brabant des nouvelles qu'il tenait d'un chevalier, conseiller de Charles de Bourbon, et maître de son hôtel. Il disait que le roi de France, secondé par ledit seigneur Charles de Bourbon, d'autres princes, et par ses partisans, avait fait une grande convocation d'hommes d'armes qui devaient se trouver à

i. Pièces justl/icatives M.

Blois le dernier jour d'avril de la présente année 1429, dans le but de partir pour Orléans, et de forcer les Anglais à en lever lésine.

« Postérieurement il écrit, sur la relation. du môme chevalier qu'une jeune fille, originaire de Lorraine, du nom de Jeanne, âgée de dix-huit ans ou à peu près, se trouve auprès dudit roi, et qu'elle lui a dit qu elle délivrerait Orléans, et mettra en fuite les Anglais qui l'assiègent ; qu'ellemême sera blessée d'un trait devant Orléans, et qu'elle n'en mourra pas; que cet été prochain le roi sera couronné à Reims ; elle lui a dit plusieurs autres choses dont le roi garde le secret.

« Cette Pucelle chevauche chaque jour en armes, la lance au poing, comme les autres hommes d'armes qui sont autour du roi. Le roi et ses partisans ont grande confiance dans cette Pucelle, ainsi que cela est plus longuement exposé dans la lettre du sire de Rosethlaer, qui fut écrite de Lyon-sur-Rhône le 22 du même mois d'avril.

« Tout ce qui est dit de cette Pucelle, ce qu'elle a prédit, s'est réalisé. Le siège d'Orléans fut levé, et les Anglais qui s'y trouvaient furent ou pris, ou tués, ou mis en fuite; dans l'été indiqué, le roi fut couronné à Reims, et presque toutes les cités, châteaux, villes et forteresses de cette contrée furent par elle ramenés à son obéissance, les Anglais en ayant été chassés. C'est ce qui a donné lieu aux vers suivants :

Virgo puellares artus indula viriles, etc, *. »

Après avoir sincèrement rapporté un fait indéniable, le chroniqueur bourguignon est évidemment partagé entre la crainte de déplaire et le cri de sa conscience ; il s'en tire en insérant au milieu de son texte latin une note française qui lui a été remise. Voici le passage :

« Quelle a été la fin de cette Pucelle, le lecteur pourra le savoir par la note suivante, dont voici la teneur :

« Il est vrai qu'une nommée Jeanne, soi-disant Pucelle, depuis deux ans passés, était venue en la compagnie des Armagnacs et de ceux qui tenaient le parti du Dauphin ; en laquelle ledit Dauphin et ceux de son parti ajoutaient grande foi, et faisaient entendre au peuple que Dieu l'avait envoyée par devers eux pour la rccouvrance du royaume de France ; et combien que ladite Jeanne Pucelle portât les armes et tous les harnais de guerre tout comme les plus hardis et meilleurs chevaliers de la compagnie, et qu'elle tirât et frappât de l'épée les gens d'armes et autres ; ce nonobstant, la meilleure partie du peuple de France et autres gens d'état croyaient et ajoutaient pleine foi et créance en icellc Pucelle, estimant et maintenant fermement que ce fût une chose de par Dieu ; et tellement qu'elle

1. Le texte a été traduit dans la Chronique de Thomassin. Voy. p. 258.

542 LX vraie JEAXNE D'ARC : LA LIBÉRATRICE.

Il n'est autre que le titre du premier chapitre de la Chronique jusque-là inédite. Elle commence au mariage de Louis d'Orléans avec une fille des ducs de Milan, fauteurs, d'après la Chronique^ de la faction des Armagnacs ; elle se termine à la ruine de Dinant en Belgique par le duc Philippe, en 1466. On en connaît deux manuscrits, Tunà la Bibliothèque laurentienne à Florence, l'autre à la Bibliothèque royale de La Haye, tous deux du xv' siècle. Le noble éditeur, auquel ces notes sont empruntées, prétend que Tœuvre est d'une incontestable valeur, malgré les exagérations que la haine et la partialité y ont multipliées.

Dans ce que Ton y lit sur la Pucelle, ce ne sont pas seulement des exagérations, ce sont de palpables faussetés sur sa famille, son premier genre de vie, sur le rôle du Frère Richard, que l'auteur appelle Rigaud, et dont il fait un Carme. 11 y a cependant quelques particularités que Ton ne trouve que chez ce fanatique bourguignon, et la prise de la Pucelle lui arrache un aveu qu'il faut retenir.

Le style de Fauteur est rude et grossier, mais énergique. Il semble qu'il a écrit d'après les rumeurs populaires recueillies dans son parti, sans se soucier de contrôler ce qu'il y avait de vrai dans ce qui venait à son oreille.

Il parle de l'héroïne au chapitre cxliv [p, 197)^ à propos du siège d'Orléans. Voici ce qu'il en dit. Force est de rajeunir un style fort archaïque.

« L'an ti28, la ville d'Orléans fut assiégée environ la Saint-Jean d'été par le comte de Salisbury ; et le siège y fut jusques vers la Toussaint. En ce siège le comte fut occis par un canon qui le frappa à la tète, alors qu'il était en son hôtel aux faubourgs. Depuis, les Anglais n'eurent pas de succès en France. Le Dauphin vint à Orléans à si grande puissance qu'il fit lever le siège au milieu d'un grand désarroi.

« Les gens du Dauphin avaient alors avec eux une femme qui était fille d'un homme de Vaucouleurs en Lorraine, tenant hôtel. C'était une fille jeune et hardie, qui en l'hôtel de son père avait coutume de chevaucher et de mener les chevaux au gué. Ce en quoi faisant, comme les femmes sont de léger esprit, elle s'était souvent éprouvée à manier le bois {les aunes) comme de courir et de virer [tourner) la lance; tellement, que, comme il est dit, elle se mit avec les gens dudit Dauphin, et plusieurs fois il fut su qu'elle s'avançait aux assauts et aux escarmouches.

« Un jour le Dauphin la voulut voir et lui fit délivrer un bon coursier et un fin harnais [armure complète). Cela fait, il fit prononcer par un Carme nommé Frère Rigaud, en toutes les places où il était obéi, que cette femme était une Pucelle que Dieu avait envoyée et transmise du Ciel pour le remettre en son royaume, et qu'il aurait toujours la victoire,

du bâtard de Vcndônno, qui la bailla et la vendit à Messire Jeao de Luxembourg son capitaine, lequel en fit présent aux Anglais, qui en firent aussi grande fête que s'ils eussent gagné tout l'or du monde, et tantôt la menèrent & Rouen, où elle fut, comme il a été dit ci-dessus, brûlée sur le marché devant tout le monde. »

Un seul mot caractérise l'auteur des passages que Ton vient de lire, qu'il soit permis de remployer : c'est un gouailleur.

Tous les documents proclament à l'envi que la Libératrice était appelée : LA PucELLE. C'est donner le démenti à toutes les pièces que d'affirmer qu'elle était connue sous le nom de Tângélique ; ce n*est que comme développement du premier nom que parfois Ton ajoutait peut-être le mot de V Angélique. Le chroniqueur bourguignon est le seul à nous parler de l'étendard opposé par les Anglais à l'étendard de la Pucelle, et de l'inscription qu'ils y auraient gravée. Le fait n'est pas invraisemblable, quoiqu'il ne suffise pas de l'assertion de ce méprisable témoin pour le faire donner comme certain. Ce qu'il y a à retenir, c'est Taveu contraire à l'exposé qui précède, que les Anglais estimaient leur captive autant que tout For du monde. Les Anglais ne furent jamais les ennemis de l'or, et ils ont toujours passé pour connaître le prix de ce qui peut servir ou nuire à leurs intérêts.

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