III
révélation des secrets. — Nouvel examen à Poitiers. — Sentence. — Armement,
étendard, épée, maison de la Pucelle.
IIL — Anachronismes du chroniqueur. — Séjour à Blois. — Lettre aux Anglais. —
Courroux, dérisions, menaces des Anglais. — Le héraut retenu. IV. — Préparatifs militaires et religieux à dois. — En marche par la Sologne et
arrivée à Chécy. — Les Orléanais prévenus. — Chaude escarmouche pour favoriser
l'entrée du convoi.
L'auteur du Journal du siège insère ce qui suit, entre ce qui se passa à Orléans le mardi 8 février, et les événements du mercredi 9 :
« Vers ces jours, il y avait une jeune pucelle, nommée Jeanne, native d'un village en Barrois, appelé Domrémy, près d'un autre dit Gras (Greux), sous la seigneurie de Vaucouleurs, à laquelle, pendant qu'autour de la maison de son père et de sa mère elle gardait quelques brebis qu'ils / avaient, ou d'autres fois pendant qu'elle cousait et filait, Notre-Seigneur . apparut visiblement à plusieurs reprises. Il lui commanda d'aller faire lever le siège d'Orléans et de faire sacrer le roi à Reims, l'assurant qu'il serait avec elle, et que par son divin secours et par la force des armes il lui ferait accomplir pareille entreprise.
« C'est pourquoi elle alla vers messire Robert de Baudricourt, alors capitaine de Vaucouleurs, et lui raconta sa vision, le priant et le requérant que pour le très grand bien et profit du roi et du. royaume, il voulût lui donner des vêtements d'homme, la monter d'un cheval et la faire mener vers le roi, ainsi que Dieu lui avait commandé d'aller. Mais il ne voulut la croire ni pour lors, ni pendant plusieurs des jours qui suivirent; il ne faisait au contraire que se moquer d'elle, réputantses visions des fantaisies et de folles imaginations, quoiqu'il la gardât, dans la pensée qu'elle servirait à la lubricité de ses gens ; ce en quoi ni aucun d'eux, ni personne dans la suite, ne put se satisfaire ; car sitôt qu'ils la fixaient leur passion refroidie se dissipait. »
L'auteur du Journal ne parle plus de Jeanne, qu'après le récit de la journée des Uarengs. Il écrit à la suite :
« Ce propre jour, Jeanne la Pucelle sut cette déconfiture par grâce divine; elle dit à messire de Baudricourt que le roi avait eu un grand dommage devant Orléans, et qu'il en aurait plus encore, si elle n'était pas menée devers lui. C'est ce qui détermina Baudricourt, qui l'avait déjà éprouvée, trouvée très sage, et croyait presque à ce qu'elle disait de ses visions. Comme elle persévérait toujours en ses premières requêtes, il la fit habiller en habits d'homme, ainsi qu'elle le demanda, et il lui donna pour la conduire deux gentilshommes do Champagne : l'un nommé Jean de Metz, et l'autre Bertrand de Polongy, qui s'y prêtèrent bien à
JOURNAL DU SIÈGE D'ORLÉANS. Uo
contre-cœur, à causfdes périls des chemins; cependant, comme Jeanne 0 leur assurait qu'ils n'auraient aucun mal, ils se mirent en route avec elle, • et avec deux de ses frères*, pour aller devers le roi qui élait alors à Chinon. »
Après avoir rapporté quelques incidents du siège, qui eurent lieu le 14 et le 17 février, il revient à Jeanne dont, par erreur, il fixe l'arrivée à Chinon du 17 au 20 février. Voici comment il s'exprime :
« Environ ces jours arrivèrent dans Chinon Jeanne laPucelle, et ceux qui la conduisaient, fort émerveillés d'avoir pu arriver sains et saufs, vu les périlleux passages qu'ils avaient rencontrés, les dangereuses et grosses rivières qu'ils avaient traversées à gué, le grand chemin qu'ils avaient dû parcourir, au long duquel ils avaient passé par plusieurs villes et villages tenant le parti des Anglais sans parler des pays français, es quels se commettaient d'innombrables maux et pilleries. C'est pourquoi ils louèrent Notre-Seigneur de la grâce qu'il leur avait faite, ainsi que la Pucelle le leur avait promis avant le départ. Ils notifièrent leur fait au roi, par devant lequel on avait déjà par plusieurs fois traité en conseil, si les Anglais gagnaient Orléans, que le meilleur était qu'il se retirât en Dauphiné^ et le conservât avec les pays du Lyonnais, de Languedoc et d'Auvergne, si toutefois on les pouvait sauver ; mais tout fut mué. Le roi manda les deux gentilshommes, et en présence des hommes de son grand conseil, il les fit interroger du fait et de l'état de la Pucelle; sur quoi ils répondirent la vérité. Et à cette occasion on mit en délibération, si on la ferait parler au roi ; à quoi il fut répondu que oui.
« De fait elle lui parla, lui fit la révérence, et le connut parmi ses gens, quoique plusieurs feignissent d'être le roi, croyant l'abuser; et non sans vraisemblance, car elle ne l'avait jamais vu.
« Elle lui dit par fort belles paroles que Dieu l'envoyait pour l'aider et / le secourir, qu'il lui donnât des d'armes, elle lèverait le siège d' Reims, ainsi que Dieu le lui avait commandé ; que Dieu voulait que les j Anglais s'en retournassent en leur pays, et lui laissassent en paix un , royaume qui devait lui demeurer ; que s'ils ne le laissaient pas, il leur en arriverait malheur.
1. En comparant ce début du récit avec les dépositions des témoins rapportées dans la Paysanne et l'Inspirée, on constatera plusieurs inexactitudes chez le chroniqueur, qui ne connaît que la substance de la vie de Domrémy et de Vaucouleurs.
gens, car, par grâce divine et par force i ['Orléans, et puis le mènerait sacrer à [
«Ces paroles ainsi dites par elle, le roi la fit ramener honorablement en son logis, et il assembla son grand conseil, auquel furent présents plusieurs prélats, chevaliers, écuyers, avec des docteurs en théologie, en lois {civiles) et en décret {lois canoniques). Tous ensemble furent d*avis qu'elle fût interrogée par des docteurs, pour essayer s'il se trouverait en elle des raisons bien claires qu'elle pouvait accomplir ce qu'elle pro- • mettait. Les docteurs la trouvèrent de si honnête contenance, si sage en SCS paroles, qu'on tint grand compte de la relation qu'ils en firent.
w Sur cette appréciation, et aussi parce qu'on prouva qu'elle avait su véritablement le jour et l'heure de la journée des Harengs, ainsi qu'il ifut établi par les lettres de Baudricourt, qui avait écrit l'heure qu'elle lui avait dite alors qu'elle était à Vaucouleurs ; et encore, parce que, môme depuis elle avait déclaré au roi en secret, en présence de son confesseur et d'un petit nombre de ses intimes conseillers, un bien qu'il
/ avait fait; ce dont il fut fort ébahi, car nul ne le pouvait savoir, sinon Dieu et lui ; pour tous ces motifs, il fut arrêté qu'elle serait menée honnêtement à Poitiers. On voulait la faire interroger derechef et s'assurer de sa persévérance, et l'on voulait aussi trouver de l'argent, pour lui donner des gens, des vivres, de l'artillerie, dans le but de ravitailler Orléans.
' « Elle sut par grâce divine ce que Ton se proposait d'elle; car, au milieu du chemin, elle dit à plusieurs : « En nom DieUy je sais bien que J'aurai « beaucoup à faire à Poitiers, où l'on me mène; mais Messire m'aidera; or y « allons de par Dieu, » Car c'était sa manière de parler.
« Quand elle fut audit Poitiers, où était pour lors le parlement du roi, diverses interrogations lui furent faites par plusieurs docteurs et par d'autres gens de grand état, auxquelles elle répondit fort bien, et spécialement à un docteur jacobin, qui lui dit que si Dieu voulait que les Anglais s'en allassent, il n'était pas besoin d'armes. A quoi elle répondit qu'elle ne voulait que peu de gens, qu'ils combattraient et que Dieu donnerait la victoire. Cette réponse et plusieurs autres qu'elle avait faites les amenèrent tous à conclure que le roi devait se fier à elle, lui donner vivres et gens, et l'envoyer à Orléans. Ce qu'il fit.
« Mais auparavant il la fit bien armer, et lui donna de bons chevaux. Il voulut et ordonna qu'elle eut un étendard, sur lequel, par son vouloir à elle. Ton fit peindre une Majesté et mettre pour devise : Jhësus, Maria. Le roi voulant lui donner une belle épée, elle le pria qu'il lui plût d'envoyer en quérir une qui avait cinq croix en la lame, près de la croix, et qui était à Sainte-Catherine-de-Fierbois. Le roi, fort émerveillé de cette requête, lui demanda si elle l'avait jamais vue; à quoi elle répondit que non, mais que cependant elle savait qu'elle était à Sainte-Catherine. Le roi y envoya, et cette épée fut trouvée avec d'autres, données à ce
lieu dans le temps passé ; elle fut apportée au roi, qui la fit honnêtement mettre en un fourreau, et garnir.
« Le roi lui donna pour l'accompagner un bien vaillant et sage gentilhomme, nommé Jean d'Aulon, et pour la servir en honneur, en qualité de page, un autre gentilhomme, nommé Louis de Goûtes.
« Quoique les choses déclarées en ce chapitre se soient faites à plusieurs fois et par divers jours, je les ai ici couchées pour cause de brièveté. »
Le chroniqueur reprend le récit du siège à partir du 18 février. Arrivé au H mars, à propos de la bastille Saint-Loup édifiée par les Anglais, il intercale sur la Pucelle une phrase qui, n'étant pas à sa place, engendre la confusion. Voici le passage :
« S'en allèrent les Anglois cestuy propre jour (11 mars à Saint-Loup d'Orléans, et y commencèrent une bastille qu'ils fortifièrent, tendans tousjours entretenir {poursuivre) leur siège contre Orléans. Pour lequel faire lever se mit sur les champs Jehanne la Pucelle accompagnée de grand nombre de seigneurs, chevaliers, escuyers et gens de guerre, garnis de vivres et d'artillerie ; et print congé du roi, qui commanda expressément aux seigneurs et gens de guerre, qu'ils obéissent à elle, comme à lui, et aussi le firent-ils. »
La Pucelle n'entraà Orléans que le 29 avril, cinquante jours plus tard. Le chroniqueur la fait séjourner à Blois à partir du 22 mars ; elle n'y vint qu'après le 20 avril. La lettre aux Anglais, écrite à Poitiers le 22 mars, fut envoyée de Blois. Le chroniqueur a confondu tout cela dans le passage qui va être cité.
« Ce même jour de mardi (22 mars), la Pucelle étant à Blois, où elle séjournait en attendant une partie de ses hommes qui n'étaient pas arrivés, envoya un héraut vers les seigneurs et capitaines anglais devant Orléans, et par ce héraut leur transmit une lettre qu'elle môme dicta, ayant en tête comme principal titre JESUS, MARIA, et commençant après en marge comme il suit :
« Roy d'Angleterre, faites raison au Roy du Ciel, etc. » {Le texte est le même que celui des Cousinot, à quatre ou cinq mots près^ qui ont le même sens. On trouvera les variantes aux Pièces justificatives, dans la Geste des nobles.)
« Quand les seigneurs et capitaines anglais eurent lu et entendu ces lettres, ils furent merveilleusement courroucés, et par haine de la Pucelle, en disant d'elle moult de vilaines paroles, spécialement en l'appelant
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ribaude^ vachère^ cii la menaçant de la faire brûler, ils retinrent le liéraut porteur des lettres, faisant moquerie de ce qu'elle leur avait écrit. »
Après cela, le chroniqueur revient au siège et ne parle de la Pucelle que le 29 avril ; mais ne la quitte plus jusqu'à la fin de son livre. Il n'est plus besoin de morceler son récit.
La Pucelle et les autres seigneurs et capitaines qui étaient avec elle, surent comment les Anglais la méprisaient, et comment tout eu se moquant d'elle et de ses lettres, ils avaient retenu le héraut qui les avait apportées. C'est pourquoi ils conclurent qu'ils marcheraient en avant avec leurs gens d'armes, leurs vivres et leur artillerie, et qu'ils passeraient par la Sologne, à cause que la grande puissance des Anglais était du côté de la Beauce ; cependant ils n'en dirent rien à la Pucelle, qui tendait à aller et à passer devant eux à force armée. Dans ce but elle ordonna à tous les gens de guerre, de se confesser, de laisser toutes leurs femmes folles et semblable bagage; et c'est ainsi qu'ils s'en allèrent, et firent tant qu'ils vinrent jusqu'à un village nommé Chécy, où ils couchèrent la nuit suivante.
Le lendemain vendredi, vingt-neuvième du môme mois [d'aerit)^ vint à Orléans d'une manière certaine la nouvelle que le roi envoyait par la Sologne vivres, poudres, canons et autres provisions de guerre, sous la conduite de la Pucelle, laquelle venait de par Notre-Scigneur pour ravitailler et réconforter la ville et faire lever le siège; ce dont les habitants d'Orléans furent très réconfortés. Et parce qu'on disait que les Anglais s'efforceraient d'empêcher l'entrée des vivres, il fut ordonné par la cité que chacun fut armé et bien en point.
Ce même jour, il y eut grosse escarmouche, parce que les Français voulaient ménager le lieu et Fheure propices pour l'entrée des vivres qu'on leur annonçait. Afin de donner aux Anglais à entendre ailleurs, ils sortiront à grande puissance, et allèrent courir et escamoucher devant Saint-Loup d'Orléans. Ils tinrent les Anglais de si près que de part et d'autre il y eut plusieurs morts, plusieurs blessés et plusieurs prisonniers. Cependant les Français apportèrent dans la cité un étendard des Anglais. Lorsque cette escarmouche se faisait, entrèrent dan?5 la ville les vivres et les armes que la Pucelle avait conduits jusqu'à Chécy.