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CHAPITRE II

DÉLIVRANCE D'ORLÉANS

Sommaire : I. — Dunois et d*autres gens de guerre et des bourgeois vont à la rencontre de la Pucelle à Ghécy. — Seigneurs qui retournent à Blois. — La Pucelle entrant à Orléans; son escorte, splendide réception, universelle allégresse. — L'étendard. — Hôtel de la Pucelle.

II. — Samedi : Escarmouche sans la Pucelle et sans résultat. — Réclamation du héraut prisonnier. — Commission qu'en le renvoyant lui donnent les Anglais. — Sommation orale de la Pucelle et réponse. — Dimanche : Dunois part pour Blois. — La Pucelle se montre à la foule et parcourt la ville, enthousiasme qu'elle excite. —

• Nouvelle sommation orale aux Anglais et réponse. — Lundi : La Pucelle examine les positions anglaises. — Vêpres à Sainte-Croix.

lU. — Mercredi : La Pucelle va au-devant du convoi et des hommes d'armes qui arrivent de Blois. — Inaction des Anglais. — La bastille Saint-Loup attaquée, emportée, brûlée. — Les Anglais de Saint-Pouair, qui veulent la secourir, tenus en respect.

IV. — Jeudi : Délibération du conseil. — Préparatifs. — Vendredi : Attaque portée sur la rive gauche. — Abandon de la bastille Saint -Jean-le-Blanc. — Prise de la bastille des Augustins. — On se prépare à l'attaque des Tourelles.

V. — Samedi : Les Tourelles vaillamment attaquées et vaillamment défendues. — Blessure de la Pucelle. — Elle s'oppose à la retraite. — Signe qu'elle donne. — Attaque du côté de la ville. — Les Anglais cherchent refuge dans les Tourelles. — Le pont rompu. — Noyade. — Joie des Orléanais. — Ce qu'affirmaient les prisonniers. — Les Tourelles gardées pendant la nuit.

VI. — Dimanche : L'armée française et anglaise en présence. — La Pucelle opposée à la poursuite. — Retraite des Anglais. — Singulière délivrance d'un prisonnier. — Joie d'Orléans. — Actions de grâces.

VIL — Départ de plusieurs guerriers. — Départ de la Pucelle, reconnaissance des Orléanais. — Inventions faites durant le siège. — Processions. — Accord entre les bourgeois et les hommes d'armes.

Au-devant de la Pucelle, allèrent jusqu'à Ghécy le bâtard d'Orléans et d'autres chevaliers, écuyers et gens de guerre, tant d'Orléans comme d'autres pays, fort joyeux de sa venue. Ils lui firent grande révérence et bel accueil ; et ainsi fit-elle à eux.

Là ils arrêtèrent tous ensemble que, pour éviter le tumulte du peuple, elle n'entrerait dans Orléans qu'à la nuit; et que le maréchal de Rais et messire Ambroise de Loré qui, par le commandement du roi, l'avaient conduite jusque là, s'en retourneraient à Blois, où plusieurs seigneurs et gens de guerre étaient demeurés. Ce qui fut fait.

Sur les huit heures du soir, malgré tous les Anglais qui n'y mirent en rien empêchement, la Pucelle entra à Orléans, armée de toutes pièces, montée sur un cheval blanc ; elle faisait porter devant elle son étendard qui était pareillement blanc, auquel il y avait deux anges tenant chacun une fleur de lis en leurs mains ; et au panon était peinte comme une Annonciation. C'est l'image de Notre-Dame ayant devant elle un ange qui lui présente un lis. En entrant ainsi dans Orléans, elle avait à son côté gauche le bâtard d'Orléans, armé et monté très richement. Après, venaient plusieurs autres nobles et vaillants seigneurs, écuyers, capitaines et gens de guerre, sans compter quelques-uns de la garnison, et aussi des bourgeois d'Orléans, qui lui étaient allés au-devant.

D'autre part vinrent la recevoir les autres gens de guerre, bourgeois et bourgeoises d'Orléans, portant grand nombre de torches, et faisant autres signes de joie, comme s'ils avaient vu Dieu descendre parmi eux, et non sans cause, car ils avaient plusieurs ennuis, travaux et peines, et qui, pis est, grande crainte de n'être pas secourus, et de perdre tout, leur corps et leurs biens. Mais ils se sentaient déjà tous réconfortés et comme désassiégés par la vertu divine qu'on leur avait dit être en cette simple pucelle, qu'ils regardaient moult affectueusement, tant hommes, femmes que petits enfants. Et il y avait très merveilleuse presse à toucher au cheval sur lequel elle était, tellement que l'un de ceux qui portaient les torches s'approcha tant de son étendard que le feu prit au panon. Mais elle frappa son cheval des éperons, et le tourna jusqu'au panon dont elle éteignit le feu, aussi gentiment que si elle eut longuement suivi les guerres; ce que les gens d'armes tinrent à grande merveille, et les bourgeois d'Orléans aussi.

Ils l'accompagnèrent au long de leur ville et cité, montrant très grande allégresse, et tous la conduisirent avec très grand honneur jusques auprès de la porte Renart, en l'hôtel de Jacques Boucher, pour lors trésorier du duc d'Orléans, où elle fut reçue avec très grande joie, avec ses deux frères, et les gentilshommes (qui l'avaient conduite), et leur varlet, qui étaient tous venus du pays de Barrois.

Le lendemain qui fut samedi, dernier jour de ce mois d'avril, saillirent hors de la ville La Ilire, messire Florent d'IUiers, et plusieurs autres chevaliers et écuyers, avec quelques citoyens. Etendards déployés, ils chargèrent sur l'armée des Anglais avec tant d'élan qu'ils les firent reculer, et emportèrent la place où ils avaient établi le guet qu'ils

tenaient alors à la place Saint-Pouair, à deux traits d'arc de la ville. Ce qui fut cause qu'à cette heure on cria tout au long de la cité que chacun apportât pailles, bottes et fagots pour mettre le feu au logis des Anglais, dans leur armée ; mais on n'en fit rien, car les Anglais firent de terribles cris et se mirent tous en ordonnance. Et pour cela les Français s'en retournèrent après une très forte et longue escarmouche, durant laquelle les canons, coulevrines et bombardes tirèrent merveilleusement, si bien que de part et d'autre plusieurs furent tués, blessés, ou faits prisonniers.

La nuit venue, la Pucelle envoya deux hérauts vers les Anglais de Tarmée, pour leur mander de lui renvoyer le héraut par lequel elle leur avait fait parvenir ses lettres de Blois. Le bâtard d'Orléans leur manda pareillement que, s'ils ne le renvoyaient pas, il ferait mourir de niale mort tous les Anglais prisonniers dans Orléans, et ceux qui y avaient été envoyés par quelques seigneurs d'Angleterre pour traiter de la rançon des autres.

C'est pourquoi les chefs de Tarmée renvoyèrent tous les hérauts et messagers de la Pucelle, lui mandant par eux qu'ils la brûleraient et la feraient rôtir, qu'elle n'était qu'une ribaude, et s'en retournât comme telle garder les vaches ; ce dont elle fut fort peinée.

A cette occasion, sur le soir, elle alla au boulevard de Belle-Croix, sur le pont, et de là elle parla à Glacidas et aux autres Anglais des Tourelles, et leur dit de se rendre de par Dieu, en se contentant d'emporter la vie sauve ; mais Glacidas et ceux de sa suite répondirent vilainement, l'injuriant, l'appelant vachère comme précédemment, criant très haut qu'ils la feraient brûler, s'ils pouvaient la tenir; ce dont elle fut un peu affectée; elle leur répondit qu'ils mentaient, et, cela dit, elle revint dans la cité.

Le lendemain dimanche, en cette année 1429, le premier jour de mai, le bâtard d'Orléans partit de la ville, pour aller à Blois vers le comte de Clermont, le maréchal de Sainte-Sévère, le seigneur de Rais, et plusieurs autres chevaliers, écuyers et gens de guerre.

Ce jour-là aussi Jeanne la Pucelle chevaucha par la ville, accompagnée de plusieurs chevaliers et écuyers, parce que ceux d'Orléans avaient jsi grande volonté djB la voir qu'ils rompaient presque la porte de l'hôtel où elle était logée. Il y avait pour la voir tant de gens de la cité que, par les rues où elles passait, on pouvait à grand'peine avancer, car le peuple ne pouvait se saouler delà voir. Cela semblait à tous une grande merveille, comment elle pouvait se tenir à cheval aussi gentement qu'elle le faisait.

<it à la vérité elle se maintenait en toutes manières aussi hautement qu'aurait su faire un homme d'ai*mes, suivant la guerre dès sa jeunesse.

Ce même jour la Pucelle parla de nouveau aux Anglais près de la Croix-Morin, et leur dit de s'en aller sans autre condition que la vie «auve, et de s'en retourner, de par Dieu, en Angleterre, sans quoi elle les ^n ferait repentir ; mais il lui répondirent d'aussi vilaines paroles qu'ils l'avaient déjà fait des Tournelles; c'est pourquoi elle retourna dans Orléans.

Le lundi, deuxième jour de mai, la Pucelle sortit d'Orléans à cheval, et alla en dehors des remparts visiter les bastilles et les positions de Tarmée anglaise ; le peuple courait après elle en très grande foule, prenant très grand plaisir à la voir et d'être autour d'elle. Quand elle eut vu et regardé à son aise les fortifications des Anglais, elle s'en retourna à l'église de Sainte-Croix d'Orléans, dans la cité, et elle y entendit les vêpres*.

Le mercredi, quatrième jour de ce même mois de mai, la Pucelle saillit aux champs, ayant en sa compagnie le seigneur de Villars, messire Florent d'illiers, La Hire, Alain Giron, Jamet du Tilloy, et plusieurs autres écuyers et gens de guerre, en tout cinq cents combattants. Elle alla au-devant du bâtard d'Orléans, du maréchal de Hais, du maréchal de Sainte-Sévère, du baron de Colonces, et de plusieurs autres chevaliers et écuyers, et d'autres gens de guerre, armés de guisarnes et de maillets <[c plomb, amenant les vivres que les habitants de Bourges, d'Angers, de Tours, deBlois, envoyaient aux habitants d'Orléans. Tous ces combattants furent reçus avec une grande joie dans la ville, où ils entrèrent en passant par devant la bastille des Anglais, qui n'osèrent sortir un instant, mais qui se tenaient prêts en leurs postes de garde.

En ce même jour, après midi, la Pucelle et le bâtard d'Orléans partirent <le la cité, menant en leur compagnie grand nombre de nobles et environ quinze cents combattants, et ils allèrent assaillir la bastille Saint-Loup*. Us y trouvèrent très forte résistance, car les Anglais, qui l'avaient beaucoup fortifiée, la défendirent très vaillamment l'espace de trois heures que Tassant dura, très âpre. Enfin les Français remportèrent de vive force, et tuèrent cent quatorze Anglais, et en prirent et amenèrent dans la

1. L'église cathédrale d'Orléans est dédiée à la sainte Croix, et la fête patronale est fixée au 3 mai, jour de Tlnvenlion de la Croix. La Pucelle assistait aux premières vêpres de la solennité. Il y eut une procession où l'on porta la Vraie Croix.

2. L'auteur omet les circonstances merveilleuses qui attirèrent la Pucelle au milieu du combat engagé sans elle, et qui sans elle ne tournait pas à l'avantage des Français.

ville quarante prisonniers; mais avant de se retirer, ils abattirent, brûlèrent et démolirent entièrement cette bastille, à la très grande peine, dommage et déplaisir des Anglais. Pendant Tassant, une partie de ceux qui étaient à la bastille Saint-Pouair saillirent à grande puissance, dans le dessein de secourir leurs gens ; ceux d'Orléans en furent avertis par la cloche du beffroy qui sonna par deux fois ; au signal le maréchal de Sain le -Sévère, le seigneur de Gravillc, le baron de Colonces, plusieurs antres chevaliers et écuyers, gens de guerre et citoyens, en tout six cents combattants, saillirent à la hâte hors d'Orléans, et se mirent aux champs en très bel ordre de bataille à Tencontre des Anglais. Ceux-ci, quand ils virent les Français ainsi saillir en belle ordonnance, laissèrent leur entreprise de secourir leurs compagnons ; ils rentrèrent dolents et en courroux dans leurs bastilles, dont ils étaient sortis en très grande hâte, ^'onobstant leur retour, ceux de la bastille attaquée se défendirent avec encore plus d'acharnement, quoique les Français, ainsi qu'il a été dit, aient fini par remporter.

Le lendemain jeudi, qui fut TAscension de iNotre-Seigneur, fut tenu un conseil auquel assistèrent la Pucelle ', le bâtard d'Orléans, les maréchaux de Sainte-îSévère, de Rais, le seigneur de Gravillc, le baron de Colonces, le seigneur de Villars, le seigneur de Xaiutrailles, le seigneur de Gaucourt, La Hire, le seigneur de Coarraze, messire Denys de Chailly, Thibaut de Thermes, Jamct du Tilloy, un capitaine écossais nommé Canède, d'autres capitaines et chefs de guerre, et aussi les bourgeois d'Orléans. Il s'agissait d'aviser et d'arrôler ce qu'il y avait à faire contre les Anglais qui les tenaient assiégés. Il fut conclu'^ qu'on donnerait l'assaut aux Tournelles et au boulevard du bout du pont, quoique les Anglais les eussent merveilleusement fortifiés de tout ce qui pouvait les défendre, et d'un grand nombre de gens très expérimentés en guerre. Et pour cela les capitaines commandèrent que chacun fût prêt le lendemain, et muni de toutes choses propres à donner un assaut. 11 fut bien obéi à ce commandement : dès le soir on fit si grande diligence que tout fut prêt au plus malin, et la Pucellè en fut avertie.

1. Ici, et dans les deux jours qui suivent, l'auteur, tout en donnant la place d'honneur à la Pucelle, passe sous silence l'opposition qu'elle rencontra de la part des chefs. Il est moins véridique, non seulement que la Chronique des (iousinot, mais encore que rhistoriographe officiel Jean Chartier. 11 n'a pas voulu laisser, dans un document officiel de la ville, trace de ce qui était peu honorable pour les capitaines. Cet esprit se fait jour tout le long de son récit.

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