CHAPITRE II
DÉLIVRANCE D'ORLÉANS
Sommaire : 1. — Second convoi amené à Orléans par la Beauce. — Jeanne va à sa rencontre. — Entrée à Orléans par devant la grande bastille. — Attaque et prise de Saint-Loup.
U. — Conseil tenu, et Jeanne non convoquée. — Une fausse attaque combinée. — Jeanne appelée devine ce qu'on veut lui cacher. — Explications de Dunois. — Les plans de Jeanne sont ordinairement en opposition avec ceux des capitaines. — Leur réussite. — Sa bonne grâce à cheval.
UL — Incidents de la prise de la bastille des Augustins.
IV. — Attaque des Tourelles. — Acharnement des assaillants et des défenseurs. — Confiance de Jeanne. — Sa blessure et sa persévérance à combattre. — Prise des Tourelles. — Morts et prisonniers. — Actions de grâces ; la nuit. - — Inaction des- Anglais de la rive droite. — Résolution de lever le siège.
V. — Retraite le dimanche matin. — Abandon d'une partie des bagages. — Retraite sur Meung. — Conduite que leur fait La Hire.
Le XV' chapitre (raconte) comment le bastard d'Orléans, les sires de et de Loré menèrent grant quantité de vivres en la ville d'Orléans,
et leur vint au devant Jehanne la Pucelle son estendard en sa main, et comme la dicte Jehanne print plusieurs bastilles sur lesdits Anglois.
Ce plan arrêté, la veille de rAscensionS partirent de nouveau de Blois, le bâtard d'Orléans, les sires de Rais et de Loré, et plusieurs autres, en grande compagnie et avec grande quantité de blés, de bétail et de vivres, et ils vinrent coucher presque à mi-chemin, entre Blois et Orléans. Le lendemain au matin, à presque une demi-lieue d*Orléans, vinrent à leur rencontre Jeanne la Pucelle, son étendard en miains, La Hire, messire Florent d'IUiers et plusieurs autres capitaines. Tous ensemble vinrent passer devant la grande bastille nommée Londres (Pam), et ils entrèrent ainsi dans la ville.
Environ deux ou trois heures après leur entrée, Jeanne la Pucelle, suivie de plusieurs gens de guerre, sortit de la ville, armée de plein harnois [toutes pièces)] et se dirigea vers la bastille Saint-Loup, où il y avait grand nombre d'Anglais. La bastille fut assaillie durement et très fort, et longuement défendue par les Anglais*; mais finalement elle fut prise d'assaut, à la vue des Anglais de la grande bastille, et tous les Anglais de Saint-Loup furent tués ou pris. Ceux de la grande bastille s'étaient mis en chemin dans la pensée de leur porter secours; mais ils n'allèrent guère loin sans revenir sur leurs pas. Les Français, après ce fait,* rentrèrent dans la ville.
Le lendemain lut tenu conseil sur ce qu'il y avait à faire pour grever Je nouveau les assiégeants. Le conseil se tint en l'hôtel du chancelier d'Orléans ; y assistaient le bâtard d'Orléans, La llire, les sires de Loré et de Gaucourt, et d'autres chefs de guerre. L'on délibéra et l'on conclut que l'on ferait certains appareils de guerre, comme manteaux de bois, et autres taudis pour aller assaillir la grande bastille du côté de la Beaucc, dans le but de faire accourir au secours ceux qui étaient du côté de la rivière. C'était une attaque simulée ; on n'avait pas l'intention d'assaillir la grande bastille ; mais sitôt que pour venir en aide à ceux de la Beauce les Anglais de la Sologne auraient passé la rivière, les Français, au moyen des bateaux par lesquels ils communiquaient facilement, devaient
i. Ce devait oire au moins ravantveille, encore aura-t-il fallu qu'on se mît en njarche de très bonne heure. 11 est certain que la Pucelle ne combattit pas le jour de l'Ascension.
2. Le récit de Jean Cliartier est sommaire jusqu'à être inexact. 11 doit être complété par la Chronique des deux Cousinot, les dépositions de d'Aulon, de Coules, etc.
CHRONIQUE DE JEAN CHARTIER. loi
assaillir ceux qui seraient restés à la garde, du côté de la Sologne. Chacun adopta le plan.
La Pucelle n'était point au conseil; mais elle était dans Thôtel même avec la femme du chancelier. La conclusion prise» il fut dit qu'il serait bon d'envoyer quérir la Pucelle pour lui faire part de ce qui avait été arrêté. Quelques-uns observèrent qu'il n'y avait pas nécessité de lui parler du passage que l'on avait intention d'opérer du côté de la Sologne, parce qu'on devait tenir secrète cette partie du plan ; qu'il y avait à craindre qu'elle ne le révélât, et qu'il suffirait de lui dire qu'on avait conclu qu'il fallait essayer d'assaillir et de prendre la grande bastille.
On l'envoya quérir par messire Ambroise de Loré; et quand elle fut venue on lui dit que la décision avait été d'essayer de prendre la grande bastille, où étaient le comte de Suffolk, le sire de Talbot, le sire de Scalles, messire Jean Fastolf et plusieurs autres, avec de grandes forces, sans lui parler de l'intention où l'on était de passer devers la Sologne, ainsi qu'il a été dit. Cet exposé fut fait par le chancelier d'Orléans. Lorsque Jeanne l'eut entendu, elle répondit à peu près en ces termes, en personne courroucée : « Dites ce que vous avez conclu y Je cèlerai bien plus grand secret que celui-là »; et elle allait et venait dans l'appartement sans s'asseoir; et aussitôt le bâtard d'Orléans lui dit en substance les paroles suivantes : « Jeanne, ne vous courroucez point, l'on ne peut pas tout dire et déclarer h une fois ; ce que le chancelier vous a dit a été conclu et appointé; mais si ceux de l'autre côté de la rivière, en la Sologne, viennent à d^ésemparer pour venir porter aide et secours à ceux de la grande bastille, et aux autres de par deçà, nous avons appointé de passer de l'autre côté pour besongner {tomber) sur ceux qui y demeureront et faire ce qui sera possible ; et il nous semble que cette conclusion est bonne et profitable ». Jeanne la Pucelle répondit alors qu'elle étaient bien contente, que cela lui semblait ôtre bien avisé ; mais que cela fût exécuté ainsi qu'il avait été conclu. Et toutefois de cette conclusion, rien ne fut exécuté.
Bien souvent ledit Bâtard et les autres seigneurs s'abouchaient pour avisera ce qu'il y avait à faire ; et quelque conclusion qu'ils prissent^ quand Jeanne la Pucelle arrivait^ elle concluait tout à l'opposite et toute autre chose à faire, et quasi contre toutes les opinions des chefs de guerre qui se trouvaient réunis ; de quoi toujours lui en prenait bien. Il ne se fit pas
CHOSE DONT IL FAILLE PARLER QUE CE NE FUT SUR l'eNTREPRISE DE JeaNNE LA
Pucelle. Encore que les capitaines et gens de guerre exécutassent ce qu^elle disait, Jeanne allait cependant toujours armée de son harnais {de toutes pièces), quoique ce fut contre la volonté et l'opinion des mêmes GENS DE GUERRE. Elle montait sur son coursier tout armée aussi près-
tement que chevalier qui fût en la cour du roi ; ce dont les gens de guerre étaient ébahis et courroucés \
Or il advint qu'un jour, après plusieurs escarmouches et la prise de plusieurs bastilles, Jeanne la Pucelle voulut passer la Loire à puissance, du côté de la Sologne, pour en venir aux mains avec les Anglais qui tenaient le siège au bout du pont, et qui étaient logés aux Âuguslins et au boulevard et à la bastille au bout du même pont.
Elle fit passer en bateau un grand nombre d'hommes d'armes, parmi lesquels presque tous les capitaines ci-dessus nommés. Descendus à terre ils virent, vers le bout du pont, de sept à huit cents Anglais, lesquels ne saillirent aucunement pour faire des escarmouches, jusqu'à ce que les Français voulurent se retirer, parce qu'il était presque soleil couchant. Les Anglais, les voyant remonter sur les bateaux pour passer la rivière, sortirent des Augustins et du bout du pont, et vinrent charger très fort les Français, si bien que la Pucelle et les capitaines qui se trouvaient autour d'elle furent contraints de se défendre et revinrent sur les Anglais qui étaient éloignés de leurs bastilles d'environ deux traits d'arc. Ils les repoussèrent si fortement, qu'ils en tuèrent et en prirent plusieurs, et que le couvent des Augustins, que les Anglais avaient fortifié, fut emporté d'assaut, et que les Anglais se réfugièrent es boulevard et bastilles du bout du pont, devant lesquels demeura toute la nuit Jeanne la Pucelle *, avec les sires de Loré et de Rais, le bûtard d'Orléans et plusieurs autres capitaines.
Le lendemain commença au matin l'assaut contre le boulevard du pont. Dans la bastille se trouvaient deux barons d'Angleterre, nommé Tun le sire de Molins, l'autre le sire de Pomins, et un écuyer bien renommé pour sa vaillance, nommé Guillaume Glacidas, qu'on disait tout conduire et tout gouverner au fait du siège. Le boulevard et la bastille renfermaient environ de cinq à six cents Anglais, qui durant le jour tout entier eurent
\. Ce passage si explicite de l'historiographe officiel mérite une spéciale attention. On trouve semblable pensée dans la plupart des Chroniques, quand on les lit de près el sans parti pris de taire ce qui offusque les préjugés reçus. Depuis des siècles les historiens dissimulent cet aspect. Déjà Godefroy, en éditant la présente Chronique, biffait ce passage trop significatif.
2. Jean Chartier et l'auteur du Journal du siège disent que la Pucelle passa sur la rive gauche la nuit du 6 au 7 ; il a été déjà observé que c'est une erreur.
CHRONIQUE DE JEAN CnARTIER. 153
à tenir tète àTassaut qui leur était donné. Les étendards flottaient toujours sur les bords du fossé; plusieurs fois des gens de guerre avec leurs bannières descendaient dans le fossé, montaient jusqu'aux Anglais, combattaient main à main, et étaient ensuite rejetés au fossé par les Anglais.
Jeanne disait toujours que chacun devait avoir bon cœur et bonne espérance en Dieu, et que l'heure approchait où les Anglais seraient pris. En cet assaut, Jeanne, un peu après midi, fut blessée à Tépaule d'un coup de vireton. et, ce nonobstant, elle ne voulut jamais se retirer ni s'éloigner des bords du fossé. Environ le soleil couchant, tout en un instant, les Français entrèrent de toutes parts dans le fossé, grimpèrent le long des parois du boulevard et le prirent d'assaut. Trouvèrent la mort les seigneurs de Molins, de Pomins, Glacidas et plusieurs autres, jusques au nombre de quatre cents environ ; le reste fut fait prisonnier. Cette nuit logèrent du côté de la Sologne la Pucelle et les autres seigneurs déjà mentionnés, ainsi que leurs gens, parce que, les ponts étant rompus*, Ton ne pouvait rentrer dans la ville qu'en bateau. Le boulevard et la bastille emportés, toutes les cloches de la ville se mirent à sonner, et les habitants à louer et remercier Dieu.
Les Anglais qui étaient en une bastille appelée Saint-Laurent, du côté de la Beauce, pouvaient bien" voir la prise de celle du pont. Ceux qui étaient en la grande bastille nommée Londres^, le sire de Talbot, le comte de Suffolk, les sires de Scales, Fastolf, et plusieurs autres, prirent par suite de cette défaite le conseil de se retirer et de lever le siège.
Ils partirent, eux et leurs troupes, le dimanche au matin, lendemain du jour où avaient été pris les boulevard et bastille du pont, conquis le samedi soir. Ils délogèrent en très grand désarroi, si bien qu'une poignée de gens qui saillirent de la ville leur firent laisser la plus grande partie de leurs charrois, de leur artillerie, et d'autres biens encore. Cependant la partie des vainqueurs qui étaient du côté de la Sologne ne pouvait pas passer la rivière assez promptement pour inquiéter les Anglais, forts de quatre mille combattants ou environ. Ces derniers se réunirent et s'en allèrent à Meung-sur-Loire, qui était en leur pouvoir.
1. Le pont avait été assez rajusté pour que la Pucelle rentrât le soir en ville, ainsi qu^eile Tavait annoncé. Il suffit de comparer ce récit avec les précédents pour se convaincre qu'il est loin d'être des plus circonstanciés.
2. 11 semble que la grande bastille de la rive droite était Saint-Pouair, ou Paris.
io4 LA VRAIE JEANNE D*ARG .' LA UBÉRATRICE.
Ils furent chevauchés et escarmouches durant deux ou trois lieues par Etienne de Vignoles, dit La Hire, et par messire de Loré avec cent ou six-vingts lances composées d'hommes qui étaient repassés dans la ville le soir après la dernière victoire.
Jean Ghartier narre ici l'aventure du Bourg de Bar, contraignant le religieux augustin, son gardien, à le porter dans la ville, bien que partout là entour estaient François et Anglais qui escarmouchoient^ et néanmoins à la veue des Français et Anglais se fit ainsi porter, comme dit est.