CHAPITRE PREMIER
LA PUCELLE JUSQU'A SON ENTRÉE A ORLÉANS
SoMMAïKE : I. — La Pucelle. — Ses inslances auprès de Baudricourl. — Elle est un objet de dérision. — Elle finit par se faire conduire. — Comment elle se présente au roi et le reconnaît. — Sa missi»)n d'expulser les Anglais. — Ses merveilleuses réponses. — Le roi se détermine à l'envoyer ravitailler Orléans. — Formation du convoi et de l'escorte. — La Pucelle et le convoi entrent à Orléans. — Pourquoi le plus grand nombre des guerriers rentre à Blois. — L'épée de Fierbois.
11. — Conseils tenus à Blois. — Le Bâtard fait décider que l'on reviendra à Orléans, et par 1^ Beauce.
Le XIV chapitre) parle de la Pucelle qui fut amenée au roy et comment elle alla à tout grosse armée sus le siège d'Orléans pour mener vivres.
En ce temps-là il vint des nouvelles au roi de France qu'il y avait une pucelle près de Vaucouleurs es marches du Barrois, âgée de vingt ans ou environ, qui par plusieurs fois dit à un nommé messire Robert de Baudricourt, capitaine dudit Vaucouleurs, et à plusieurs autres, qu'il était de nécessité qu'on la menât devant le roi de France, et qu'elle lui serait d'un grand secours en ses guerres. Elle les en requit par plusieurs fois; et de ce ils ne faisaient que rire et se moquer, et ils réputaient ladite pucelle une personne idiote (simple)^ et ne tenaient pas grand compte de ses paroles. Finalement cette pucelle, nommée Jeanne, fit tant par ses paroles qu'elle fut amenée vers le roi de France par un nommé Ville- Robert', et par d'autres en sa compagnie.
Venue devant le roi elle fit les inclinations et les révérences accoutumées à faire aux rois, comme si toute sa vie elle eût été nourrie à la cour. Et en lui adressant la parole elle lui dit : « Diett vous domie bonne vie, gentil roi », quoiqu'elle ne le connût point, qu'elle ne Teût jamais vu, et qu'il y eût plusieurs seigneurs vêtus aussi richement et plus que Tétait le roi; ce qui fit qu'il lui répondit : « Ce, je ne suis pas le roi, Jeanne » ; et en lui montrant un de ses seigneurs : « Voilà le roi » ; à quoi elle répondit : « En nom de Dien^ gentil roi, c'est vous qui fêtes et non un autre. »
Elle fut donc examinée et interrogée diligemment par plusieurs sages clercs et autres gens de plusieurs états, pour savoir ce qui l'amenait auprès du roi. A quoi elle répondit qu'elle venait pour le mettre en son royaume et seigneurie, que Dieu ainsi le voulait, qu'elle lèverait le siège de devant Orléans, qu'ensuite elle le mènerait couronner à Reims, qu'elle voulait combattre les Anglais quelque part qu'elle les trouvât, et qu'il convenait que le roi lui donnât toutes les forces qu'il pourrait réunir; car de lever le siège d'Orléans, de mener sacrer le roi à Reims, de déconfire et mettre dehors les Anglais% elle n'en faisait aucun doute. Elle disait plusieurs autres grandes choses prodigieuses ; elle répondait merveilleusement aux questions qui lui étaient faites, et au regard de la guerre, il semblait qu'elle y fût fort expérimentée ; et plusieurs docteurs et capitaines s'émerveillaient de son fait et des réponses qu'elle faisait tant sur les choses divines que sur la guerre.
Afin de pourvoir aux nécessités du siège d'Orléans, le roi en son conseil avisa que icelle Pucelle irait ravitailler la cité, et ouvrer son possible audit siège, ainsi qu'elle le requérait chaque jour.
Le roi fit des mandements à plusieurs gens de guerre pour faire accohi-
1 . On se demande vainement d'où Charlier aurait lire ce nom .
2. De desconfire et débouter hors les Anglais, c'est le texte. Or, d'après Lacirxe débouter signifie : chasser, expulser, repousser. (Dictionnaire de Tancienne langue française.)
pagner la Pucelle ; parmi lesquels il manda le sire de Rais, le sire de Loré, et plusieurs autres, qui conduisirent et menèrent Jeanne à Blois. Là ils trouvèrent messire Regnault de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de France, le bâtard d'Orléans, La Hire et d'autres ; et ils firent charger plusieurs chevaux et charrettes de blé et d'autres vivres; et avec la Pucelle les capitaines prirent leur chemin vers Orléans du côté de la Sologne. Ils couchèrent une nuit dehors, et le lendemain ils arrivèrent avec le convoi devant Orléans. A leur arrivée les Anglais abandonnèrent une de leurs bastilles, celle de Saint Jean-le-Blanc, et ceux qui Toccupaient se retirèrent aux Augustins, et se réunirent à ceux qui s'y trouvaient, près du bout du pont.
La Pucelle, le bâtard d'Orléans et plusieurs autres capitaines entrèrent avec tous leurs vivres dans Orléans; les seigneurs de Loré, de Rais, et le plus grand nombre de ceux qui les accompagnaient s'en retournèrent à Blois; on craignit de mettre tant de gens dans la ville, parce qu'il y avait peu de vivres.
Jeanne, après qu'elle eut été examinée, avait requis du roi qu'il lui plût d'envoyer l'un de ses armuriers à Sainte-Catherine-de-Fierbois*, quérir une épée venue de la grâce de Dieu, qui se trouvait en un endroit de l'église, ayant pour empreinte de chaque côté cinq fleurs de lis*. Ce qui lui fut accordé, mais le roi lui demanda si elle avait jamais été audit lieu, comment elle savait la forme de l'épée, et comment elle y avait été apportée. Jeanne répondit qu'elle n'avait jamais été à Sainte-Catherine-de-Fierbois ^ mais qu'elle savait bien que cette épée s'y trouvait entre plusieurs vieilles ferrailles, qu'elle le savait par révélation divine, et par le moyen de cette épée elle devait chasser les ennemis du royaume de France, et mener le roi recevoir l'onction et la couronne à Reims. Après ces explications de Jeanne, un armurier, par ordre du roi, alla audit lieu de Sainte-Catherine, trouva véritablement Tépée indiquée, et la porta à Jeanne, ce qui était une bien merveilleuse chose. La Pucelle a milité avec cette épée, et mené vaillament la guerre contre les ennemis du roi. Ainsi que cela vient d'être dit; par son entreprise, et pour son commencement, Orléans fut ravitaillé.
i. Le passage sur l'épée de Fierbois n'est pas à sa place, et interrompt confusément le récit.
2. Le manuscrit de La Gnilhuyse, reproduit par Quicherat, porte sans raison cinq épées. C'étaient cinq croix.
3. C'est une erreur, puisque c'est de sainte Catherine qu'elle s'annonça au roi.
Les sires de Rais et de Loré de retour à Blois, où ils trouvèrent le chancelier de France, des conseils furent tenus par eux pour savoir ce qu'il y avait à faire. Presque tous ceux de la compagnie étaient d'avis de retourner à Orléans, pour s'y employer chacun de leur pouvoir au bien du roi et de la ville ; et ils délibéraient à ce sujet, lorsque survint le bâtard d'Orléans, qui requit lesdits seigneurs de faire le mieux qu'ils pourraient pour donner aide et secours à la cité, sans quoi elle était en voie de perdition.
Il fut aussitôt conclu de presque tous qu'on retournerait, qu'on mènerait des vivres en quantité, et qu'on irait par le côté de la Beauce, où se trouvaient les grandes forces des Anglais, en la grande bastille dont il a a été parlé. Ils avaient fait difficulté la première fois d'y aller, quand il? étaient venus par la Sologne avec la Pucelle, quoiqu'ils fussent alors trois fois plus de gens qu'ils ne l'étaient maintenant qu'ils allaient par la Beauce.