‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 3)Chapitre 96 sur 327 · III. — La lettre de la Pucelle aux Anglais · texte numérisé non relu

III. — La lettre de la Pucelle aux Anglais

En cette annde mil quatre cent vingt-huit, les Anglais étaient avec de grandes forces au pays de Gascogne, faisant la guerre à tous les pays d'alentour. Ils la faisaient spécialement devant Blois et Orléans, où plusieurs villes et forteresses tenaient le parti du roi de France. Le roi se tenait pour lors à Chinon, avec une belle compagnie d'hommes d*armes, pour défendre son pays et résister aux Anglais, ses adversaires. Etaient en sa compagnie le maréchal de Boussac, Mgr de Gaucourt, Mgr de Rais, La Hire, et plusieurs autres gentilshommes, etgrand nombre d'hommes d'armes soudoyés, défendant le pays contre lesdits Anglais.

Mais quelque résistance qu'ils fissent ou pussent faire, leurs adversaires prévalaient et conquéraient toujours du pays; ce qui était une grande douleur pour le roi. Rien ne pouvait l'aider, parce que Theure n'était pas venue où Dieu voulait le mettre hors d'opprobre et de misère. Il faut présumer et croire que quelques péchés des princes, ou des peuples, relardaient le secours de Dieu, le roi requérant toujours ce secours et cette aide, mandant souvent aux collèges des églises cathédrales de son royaume de faire des processions, d'exhorter le peuple à s'amender, de prier pour lui et son royaume, considérant et ramenant en sa mémoire que maux de guerre, mortalité et famine, sont les verges avec lesquelles Dieu punit les énormités du peuple, ou des princes.

Les Anglais donc, s'efTorçanl de réduire tout le pays à leur obéissance,

formèrent une grande armée, et vinrent assiéger la ville et cité d'Orléans. Ils furent longtemps devant ses murs, faisant beaucoup de maux aux pays d'alentour, en même temps qu'ils livraient plusieurs et assauts à la ville, avec leurs canons, veuglaires, serpentines, et autres instruments de guerre ; mais ceux de la ville se défendaient si puissamment et vaillamment qu'ils n'y gagnaient rien, sinon la perte de leurs gens. Voyant qu'ils ne pouvaient pas se rendre maîtres de la ville par assaut, et qu'ils éprouvaient de grandes pertes, ils se ravisèrent, et résolurent de la prendre par famine.

Pour ce faire, ils creusèrent des tranchées, élevèrent des bastilles

afin d'enclore la ville, et de s'enclore eux-mêmes contre les courses de

leurs ennemis. Ils ne laissèrent passer ni par terre, ni par eau, nulle

marchandise, nuls vivres, dont les assiégés pussent se sustenter- ou

s'aider. Ceux-ci, se voyant en si pressant danger et conservant peu

d'espérance d'être secourus par autre que par Dieu, se retournèrent vers

lui, le requérant, par sa bonté et sa miséricorde, qu'il lui plût de leur

être propice, dans la mesure où il voyait que le demandait leur nécessité.

Souvent, durant toute la durée dudit siège, ils faisaient des processions

et de dévotes prières, sollicitant l'aide de la miséricorde de Dieu.

Quand il plut à Dieu d'ouïr les prières, tant du roi de France que de

<îeux d'Orléans et des autres ville du royaume, lorsque sa volonté fut

"® les aider et secourir, et de les tirer de l'opprobre où ils étaient plongés,

^ ^'excita pas et n'enhardit pas le courage des hommes robustes et

^^ercés à la guerre, à faire tomber des épaules le fardeau et le poids de

^t de calamités et de misères; il ne voulait pas qu'ils pussent penser

^^ d'eux venait la victoire. Voulant leur montrer que toute force vient

^® lui, qu'il fait merveilleusement et miraculeusement toutes ses œuvres,

" ^nima et enhardit un faible corps de femme, qui toute sa vie avait

^^cxi en pureté et chasteté, sans que jamais on eût pu lui reprocher

*^cnn mal, ou l'en soupçonner. Cette femme se nommait Jeanne. Elle

^*^it de Lorraine, d'une petite ville dite Mareuille, sise entre la cité de

*^t2 et le Pont-à-Mousson, distante de deux lieues de ladite cité, et

TOÎs dudit Pont *. Cette Jeanne avait longtemps demeuré et servi en

^^^ métairie de ce lieu.

^« C'est la plus grosse erreur d'une Chronique d'ailleurs bonne. L'auteur se trompe wssi s'il veut dire que Jeanne avait été en service chez des étrangers. Elle n'avait **^i que son père.

Quand il plut à Dieu d'intervenir pour réconforter le royaume de France, ladite Jeanne, vers Tentrée du carême de l'an dessus dit (v. st.), comparut devant le roi alors à Ghinon, en habit d'écuyer. Elle déclara être vierge, envoyée par Dieu pour mettre sous les pieds et expulser par les armes les Anglais, s'ils ne voulaient pas volontairement sortir du royaume, et dans peu de temps le mener sacrer et couronner à Reims, malgré tous ses haineux et mortels ennemis.

Le roi, entendant les paroles et les promesses d'une jeune fille qui n'avait pas les habits de son sexe, les tint pour vaines et sans portée, et n'y ajouta pas foi. Jeanne maintint ses paroles, observant que Taide de Dieu dont elle était l'envoyée ne doit pas être refusée, mais joyeusement acceptée. Le roi alors, en prince sage et prudent, qui espérait toujours quelque secours de la grâce de Dieu, se remémorant qu'anciennement des femmes, telles que Judith et d'autres, avaient fait des merveilles, assembla son conseil et d'autres clercs, afin que la chose étant discutée et débattue dans de bonnes et mûres délibérations, il pût savoir si l'on pouvait conjecturer et avoir quelque espérance que l'aide de Dieu arrivait par cette femme. Les clercs et le conseil discutèrent la matière par plusieurs et diverses journées ; et considérant, sachant que les œuvres de Dieu surpassent notre science, que plusieurs fois il avait envoyé aux siens de merveilleux et miraculeux secours, tirèrent leurs conclusions, et répondirent au roi, en cette manière :

« Très cher Sire, la matière qu'il vous a plu de nous déclarer et de soumettre à nos délibérations, passe l'entendement humain; il n'est personne qui puisse en juger et en décider, car les œuvres de Tunique et souverain Seigneur se diversifient et sont insondables ; mais attendu la nécessité de votre très digne et excellente personne, et aussi la nécessité de votre royaume ; considéré les prières continues de votre peuple espérant en Dieu, et les prières de tous les autres amants de la paix et de la justice, répétant que l'on ne sait la volonté du Seigneur, il nous semble être bon que vous ne rejetiez pas et ne dédaigniez pas la Pucelle, qui se dit envoyée de Dieu pour vous aider et vous secourir, encore que ses promesses dépassent œuvre humaine *. Mais point ne dirons, ni n'entendons .que vous croyiez légèrement en elle ; car le diable est subtil, habile à décevoir, et tendant à tirer tout à lui. C'est

1. Nonobstant que ses œuvres soient sups (super) œuvres humaines. Ce sens, d'accord avec le texte de Thomassin, corrige le texte qui, d'après Quicherat, a été donné aux pages 14 et 685 de la Pucelle devant VÉglise de son temps. Le chroniqueur de Tournay avait sous les yeux une copie du résumé de la sentence de Poitiers, répandue au loin par Charles VU et sa cour. La Libératrice n'était pas seulement en règle avec l'autorité ecclésiastique ; Tautorisation était promulguée au loin quand elle entrait en scène.

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pourquoi il est juste et raisonnable que, selon la Sainte Écriture, vous la fassiez éprouver en deux manières, à savoir : par prudence humaine, vous enquérant de sa vie, de ses mœurs et de son intention, ainsi que le dit saint Paul: Probate spiritus si ex Deo sunt; et par dévotes oraisons, en demandant le signe de quelque œuvre ou manifestation divine, par laquelle on puisse juger qu'elle est venue de par Dieu. C'est ce qui fut dit au roi Achaz, quand Dieu, lui promettant la victoire, lui ordonna de demander un signe: Pete tibi signum à Domino Deo tuo. Semblablement fit Gédéon qui demanda un signe ; semblablement firent plusieurs autres. »

Le roi, d'après son conseil, observa ces deux manières vis-à-vis de la Pucelle, à savoir : probation par prudence humaine, et inquisition de signe par oraison.

Pour la première, il fit rester la Pucelle avec lui dans sa cour pendant plus de six semaines, il la fit communiquer avec toutes gens, et examiner subtilement par les seigneurs d'Église et d'autres clercs ; elle vécut toujours en la compagnie de personnes de dévotion, dames, demoiselles, veuves et pucellcs; et quelquefois fut en la présence du roi, en compagnie d'hommes d'armes et d'autres. Mais en quelque manière que ce fût, en particulier et en public, on ne vit et on n'observa rien en elle, si ce n'est du bien : humilité, patience, virginité, dévotion et honnête simplicité. Sur sa i«aissance et sur sa vie, plusieurs choses merveilleuses furent apprises être conformes a la vérité.

Quant à la seconde manière d'inquisition, ou d'obtention de signe par oraison, la Pucelle, interrogée sur ce point, répondit qu'elle le montrerait devant Orléans et non ailleurs ; car cela lui était ainsi ordonné par Dieu.

Le roi, après avoir fait, autant que cela lui était possible, ladite probation de la Pucelle, considérant qu'elle lui avait promis de montrer un signe de sa mission, voyant sa requête constante, persévérante, instante, d'aller à Orléans pour y démontrer un signe du divin secours, ne voulut plus empêcher ce voyage. Mettant son espérance en Dieu, il assembla ses gens d'armes, épars dans le pays, les fit apprêter pour conduire la Pucelle à Orléans, sans vouloir se montrer répugner au Saint- Esprit, ou ingrat envers la bonté et miséricorde de Dieu et indigne d'en être secouru, selon qu'il avait été exposé en la délibération de son conseil.

La Pucelle, voyant les préparatifs qui se faisaient pour le secours d'Orléans, fit, avec la permission du roi, écrire une lettre aux capitaines Anglais qui y tenaient le siège, en la teneur qui suit :

« Jhesus, Maria! toi, roi d'Angleterre, et toi, duc deBedford, qui te dis régent de France, vous, Guillaume de la Poule, comte de Suffolk, Jean, sire de Talbot, et Thomas, sire de Scales, qui te dis lieutenant du duc de Bcdford, faites raison au roi du Ciel, de son sang royal; rendez à la Pucelle envoyée de Dieu le roi du Ciel, les clés de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France ; car elle est venue ici de par Dieu réclamer tout le sang et droit royal; elle est prête de faire paix, si raison voulez lui faire, en partant de France, et en payant le roi de ce que vous Tavez tenue.

« Et vous, archers et compagnons de guerre, nobles et autres qui êtes devant la ville d'Orléans, partez de par Dieu, et allez-vous-en votre pays; et si ainsi ne le faites, attendez les nouvelles de la Pucelle, qui bientôt vous visitera à votre grand dommage.

« Et toi, roi d'Angleterre, fais ce que je viens de t'écrire. Si tu ne le fais, je suis chef de guerre ayant puissance et commission de Dieu de chasser et de poursuivre par force tes gens, partout où je les atteindrai ès-parties de France. S'ils veulent obéir, je les aurai à merci ; sinon, je les ferai mettre à mort.

« Je suis venue de par Dieu le roi du Ciel pour vous expulser du France, ainsi que tous ceux qui voudraient faire trahison, malengin^ ou dommage, au royaume Très-Chrétien.

« N'allez pas croire que vous tiendrez ledit royaume, de Dieu, le roi du Ciel, le fils delà Vierge Marie ; car Charles, qui en est le vrai héritier, le tiendra, que vous le vouliez, ou non ; c'est la volonté du roi du Ciel et de la terre. Cela lui est révélé par moi qui suis pucelle ; et qu'il entrera à Paris, en bonne compagnie.

« Si vous ne voulez croire les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, quel que soit le lieu où nous vous trouverons, nous vous percerons du fer à coups redoublés, et ferons un tel carnage que, passé mille ans, il n'en fût pas de si grand en France.

« Faites donc raison, et croyez la Pucelle. Que si vous ne le faites, le roi du Ciel lui enverra et lui donnera, à elle et à ses bonnes gens d'ai*mes, plus de force que vous ne pourrez lui livrer d'assauts ; et aux horions, Ton verra qui a le meilleur droit aux yeux du Dieu du Ciel.

« Toi, donc, roi d'Angleterre, et toi, duc de Bedford, la Pucelle vous prie que vous sortiez du pays; car elle ne veut pas vous détruire, si vous lui faites raison; mais si vous ne la croyez pas, tel coup pourra venir que les Français en sa compagnie feront le plus beau fait qui jamais fut vu en Chrétienté.

« Envoyez réponse, si vous voulez faire la paix, et partir d'Orléans. Si vous ne le faites, attendez-moi pour votre grand dommage et dans peu.

« Ecrit le mardi de cette semaine sainte, et le pénultième de mars

mil nu* XXVIU (v. st.) *. »

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