V. — Vérité de ses prédictions
VI, — Autre signe.
« Le premier et principal effort des ennemis de Jeanne se porta sur ses révélations. On voulut la convaincre par ses aveux d'avoir criminellement simulé les apparitions des anges, de sainte Catherine et de sainte Marguerite ; de leur avoir attribué la révélation d'événements futurs, cherchée par elle dans une divination superstitieuse. Ces sortes de révélations, d'après eux, venaient moins des bons que des mauvais esprits. Ils ont détourné de leur sens les actes et les paroles de la jeune fille, de manière à en faire un sujet d'ignominie pour le roi, en faveur duquel elle combattait. Mais, sauf jugement de plus doctes, les paroles de la Pucelle et sa vie prouvent qu'on est bien plus fondé à attribuer ses révélations aux anges bons, qu'aux anges mauvais.
« Remarquons cependant, pour l'intelligence de ce qui va être dit. qu'humainement parlant, il n'est pas possible de donner une règle générale, constante, infaillible, pour distinguer les révélations vraies de cello;* qui sont fausses ou illusoires...
« Présupposés les enseignements de la foi, comment nous, fidèles, pourrons-nous connaître, et selon le conseil de saint Jean, éprouver si les esprits viennent de Dieu? Comment le pourrons-nous en particulier au sujet des apparitions et des révélations que nous savons avoir été faites dans notre siècle à Jeanne dite la Pucelle?
LES RÉVÉLATIONS DE LA PUCELLE. 2l;i
(c Que faire? quelle conduite tenir? Si nous croyons facilement, nous pouvons être trompés, puisque d'après TApôtre fange de Satan se transforme souvent en ange de lumière. Si nous nions de prime abord que ces apparitions viennent des bons esprits, si nous en faisons un sujet do dérision et d*incrimination, nous paraîtrons infiimer l'autorité de la révélation divine, qui peut avoir lieu aujourd'hui non moins qu'autrefois; car le bras du Seigneur n'est pas raccourci ; nous serons un sujet de scandale ; les simples diront qu'il n'en est pas autrement des révélations et des prophéties de notre foi ; que ce sont des impostures, et que l'on est libre de n'y voir que des imaginations et des illusions.
« Il faut garder le milieu, qui, selon la parole d'Ovide, est la route sure, medio ttitmimus ibis, et nous conformer au précepte de l'apôtre Jean : il ne faut pas croire à tout esprit^ mais éprouver s'ils viennent de DieUf et comme nous le prescrit encore TApôtre, garder ce qui est bon.
t< Nous devons examiner si, dans les apparitions et révélations faites à Jeanne, Ton trouve les cinq vertus que fit paraître la Bienheureuse vierge Marie dans la révélation qu'elle reçut de l'ange. Le même évangile de saint Luc nous les montre encore dans Zacharie et Elisabeth, lorsque leur fut révélé le nom de saint Jean. C'est à la lumière de ces vertus qu'il faut examiner une apparition ou une révélation.
« Hugues de Saint-Victor, dans son Traité des instincts, semble convenablement les énumérer : ce sont l'humilité, la discrétion, la patience, la vérité, la charité. Ces vertus prouvent la présence du bon esprit.
(( Les réponses de Jeanne, telles qu on les trouve dans le texte du procès, convaincront manifestement quiconque les étudiera que Jeanne remplissait la première condition et qu'elle était fort humble.
« Elle s'excusait auprès de ses apparitions de ce qu'elle n'était qu'une simple Pucelle sans aptitude pour la mission qui lui était confiée. Elle taisait ainsi ce qu'avait fait Jérémie, quand il répondait à Dieu qui l'envoyait: Ah! ah! Seigneur, je ne suis qu'un enfant, et je ne sais pas parler 'Jér. 1).
« Son humilité éclate en ce qu'elle ne chercha pas les honneurs du monde; elle ne demanda à ses voix que le salut de son àme.
« Harcelée de questions redoublées et difficiles, l'on ne voit pas qu'elle ait répondu avec hauteur. Elle était donc bien apte à recevoir les rêvé-
216 LA PrCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS.
lations du bon esprit, selon cette parole dlsaïc (LXni) : Sur qtu reposera mon esprit, sinon sur F âme humble, et qui révère ma parole?
« Ses ennemis, pour noircir et faire disparaître ce caractère d'humilité, attribuaient à un suprême orgueil la mission qu elle disait avoir reçue. C'était, assuraient-ils, jactance de sa part.
« Les saints docteurs répondent à cette objection^ entre autres saint (ihrysostome : Autre chose, enseigne-t-il, est de manifester des grâces et (les vertus secrètes par une sorte de nécessité, ou pour l'utilité de ceux à qui Ton parle; autre chose de les livrer à tout vent par vaine gloire, et sans utilité pour soi, ni pour les autres. Marie, qui conservait d'abord les mystères célestes dans son cœur, ot les méditait dans le silence, les manifesta dans la suite aux Apôtres et surtout à saint Luc. Ce n'était pas par jactance qu'elle révéla des secrets dont elle avait seule reçu le dépôt et possédait seule la connaissance. Ainsi la Pucelle reçut, comme elle l'avoua dans son procès, des révélations dès sa treizième année \ et elle ne les révéla qu'en temps opportun et pour Futilité du royaume.
« C'est dans ce sens que saint Chrysostome a dit encore qu'il n'importe pas peu, dans ces questions, si ce que l'on dit avoir été révélé est pour le profit des mœurs, le salut commun, l'honneur et l'accroissement du culte divin ; ou s'il s y mêle des discours et des récits superflus. Saint Grégoire dans ses dialogues enseigne que la vraie humilité n'est pas opiniâtre, mais qu'elle sait condescendre avec retenue. Il raconte qu'un saint personnage était conjuré de ressusciter un enfant; il s'y refusait; ce n'eut pas été œuvre de vertu, ajoute-t-il, si la charité n'avait fini par l'emporter.
« C'est pour ce motif que cette femme par elle-même si faible, Jeanne, se disait envoyée pour arracher le royaume à ses ennemis, délivrer Orléans, faire couronner le roi depuis si longtemps expulsé de ses Etats. Tout cela était pour le bien public.
« Un second signe de la bonne révélation, c'est la discrétion, vertu qui rend la personne favorisée d'une révélation prompte à obéir au bon conseil. Jeanne affirmait croire à la bonté des esprits qui la visitaient, à cause des bonnes et salutaires exhortations qu'ils lui faisaient. Tous leurs avis tendaient à lui inspirer la vertu; ils lui disaient de fréquenter l'église.
1. C'est ainsi que nous traduisons in asiate trededm annarum, ici et dans les autres mémoires. Les treize ans n'étaient pas encore accomplis. Cette seule remarque fait crouler bien des hypothèses naturalistes.