CHAPITRE IV
SOUMISSION A L'ÉGLISE (folio CLXi-CLXii r«).
Sommaire : Jeanne donnée comme adepte du libre examen.
I. — Combien elle a été injustement torturée sur la soumission à TÉglise. — Les tortionnaires ont usurpé les droits du Pape. — Ce que Jeanne entendait d'abord par le mot Église. — Insuffisance des explications données. — Elle n'était pas tenue de les comprendre. — Certitude de ses révélations autrement que par TÉglise. — Une erreur de sa part ne la constituait pas hérétique.
II. — Si Jeanne était tenue de soumettre ses révélations à TÉglise.
III. — Elle les a soumises au pape. — Pas de raison qui pût lui faire accepter son entourage pour juge, ou lui faire rétracter ses révélations.
L'école rationaliste soutient hardiment que Jeanne a refusé de se soumettre à l'Église; elle en triomphe et donne la sainte fille comme une adepte du libre examen. La pitié et l'indignation s'emparent de l'àme, lorsqu'on voit avec quelle plénitude et quelle force les mémoires pour la réhabilitation ont justifié les réponses de l'adolescente sur un point où tant de pièges lui furent tendus. Bouille le fait fort bien, d'une manière cependant moins péremptoire ou moins énergique que Robert Cybole et Bréhal. Voici l'analyse et même de longs extraits de son argumentation.
Il pose ainsi la question : « Un des grands crimes de Jeanne, au dire de ses ennemis, ce serait d'avoir voulu, pour ses révélations et le vêtement viril, ne se soumettre au jugement ni de l'Église militante, ni de quelque homme vivant que ce fût. Imposture, reprend Bouille, elle a demandé que ses actes et ses paroles fussent transmis au Pape auquel elle s'en rapporte, et à Dieu d'abord. Cependant l'eût- elle fait, bien des motifs l'excuseraient. »
C'est au mépris de tout droit qu'elle a été torturée sur ce point. Lm* lerroger si elle croyait l'article UnamSanctam Ecclesiam éiàit tout ce qu'on pouvait lui demander; et on n'avait pas le droit de la presser sur ce que
ces mois renferment. Ayant vécu au milieu des laboureurs et des guerriers elle n'avait pas pu l'apprendre; elle ignorait la nature de TÉglise et le degré de soumission qui lui est due; sa simplicité, la faiblesse de son seie la rendaient même incapable de le comprendre.
Saint Thomas {De VeritaiCy q. IX, a. 11) enseigne qu'il ne faut pas exposer aux ignorants les subtilités de la foi ; et encore (2* 2», q, il a. 6 ad 2») qu'il ne faut point les examiner sur les choses difficiles de la foi.
« Quand Jeanne a dit : Conduisez-moi au Pape, les juges devaient cesser toute interrogation, » dit Bouille. On aime à entendre un docteur de rUniversîté de Paris développer ainsi sa pensée :
« C'est au Pape qu'il appartenait de juger si ces sortes de visions provenaient de l'esprit bon ou mauvais. Aussi est-il dit (causa XXIV, q. l) : Qu'aucun trouble ne vous éloigtie du sentier du siège apostolique; et encore ibidem) : toutes les fois que s'agite une question de foi, je pense que tous vos frères et coévéques ne doivent s'en rapporter qu'à Pierre, à cause de r honneur et de r autorité de son nom.
« C'est au Pape qu'il appartient d'expliquer, selon la convenance des temps et des circonstances, ce qui est implicitement renfermé dans les mystères de la foi ; pour que dans le calme et la paix, les fils de l'Église professent hautement dans la suite des âges ce que précédemment ils n'avaient professé qu'implicitement et d'une manière voilée. Non, une fille si simple ne devait pas être interrogée sur l'Église militante et triomphante ; il devait suffire de la foi qu'elle avait en Dieu.
« Aux réponses de Jeanne, l'on voit que, comme les simples, elle entendait (d'abord) par le mot Église l'édifice où les fidèles se réunissent pour recevoir les sacrements et les divins enseignements. Cela aurait dû suffire pour arrêter toute question ultérieure sur ce sujet.
« En vain objecte-t-on que Jeanne, pour savoir si ces apparitions venaient des bons ou des mauvais esprits, devait les soumettre au juge* ment de l'Église visible. Les personnes auxquelles ces communications î*ont faites peuvent en avoir la certitude autrement que par cette voie. Autant vaudrait dire que les simples doivent recevoir par un jugement semblable le détail des vérités qu'ils doivent croire explicitement.
« Les ennemis de Jeanne prétendent lui avoir expliqué la différence entre l'Église triomphante et TÉglise militante. Ils ne lui ont jamais donné l'explication telle que la réclamaient son ignorance et la faiblesse de son sexe. Ils lui ont dit que l'Église militante est une société dans laquelle se trouvaient le Pape, les cardinaux, les évèques et les fidèles. (^ n était pas lui donner la raison de l'infaillibilité et de l'indéfectibilité de l'Église. Si on lui avait fait comprendre comment Jésus-Christ est toujours présent dans son Église, elle s'y serait soumise. Fatiguée des
obsessions dont elle était l'objet à ce sujet, elle a dit se rapporter à Dieu de ses visions, pai*ce que c'était de Dieu qu'elle en avait la certitude. On lui présentait comme étant l'Église la foule qui l'entourait et qui lui était si légitimement suspecte.
« Jeanne n'était pas tenue de comprendre explicitement la distinctioa entre l'Église triomphante et l'Église militante. Le mot église a plusieurs sens. Pour en saisir les diverses acceptions, et les bien entendre, il faut des explications qui dépassent la portée des simples; l'étude et la pénétration d'esprit y sont nécessaires. C'est ce qui a fait dire à saint Thomas (Dh Veritate, q. XIV, a. 11 ad 1») : « Il y a de la différence entre les article de foi : les uns sont plus obscurs, les autres le sont moins; il en est qui plus que d'autres sont nécessaires pour aider l'homme à tendre à sa fin dernière; aussi la croyance explicite de chacun de ces articles n'est-elle pas également nécessaire. II suffit aux simples de croire les mystères dont l'Église solennise la fête. » C'est ce qui a fait dire encore au saint docteur : « Un homme simple accusé d'hérésie n'est pas examiné sur tous les articles de la foi ; il n'est pas tenu de les connaître tous ; il lui suffit de ne pas montrer de l'obstination à admettre quelque chose qui leur soit contraire » (2 2«q. il, a. 6 ad 2™).
« Mais Jeanne n'admettait opiniâtrement rien qui fût contraire à l'article Unam Sanctam; pas une seule de ses assertions sur lesquelles elle fut obligée d'avoir une créance contraire. Elle n'était pas obligée de croire que ses apparitions venaient des esprits de malice; elle pouvait fort bien être convaincue que les esprits bons en étaient les auteurs; les signes indiqués plus haut tendent à persuader que telle en était l'origine.
« Bien plus, ces apparitions eussent-elles procédé de l'esprit de mal, dès qu'elle les croyait l'efTet des esprits de lumière, elle ne devait pas être taxée d'hérésie. Tel est encore l'enseignement de saint Thomas : « Une erreur, dit-il, sur un point dont on n'est pas obligé d'avoir la foi explicite ne rend pas hérétique. On ne serait pas hérétique pour croire qu'Abraham est fils de Jacob, quoique ce soit contraire à la sainte Écriture. Il en est ainsi jusqu'à ce que l'Église ait défini ce qui est controversé parmi les docteurs. »
(( Assertion plus forte encore : le diable se transformant en ange de lumière et ne proposant rien de mauvais se fait vénérer comme un saint. Celui qui lui rend ces hommages est dupe de ses fourberies, beaucoup plus qu'il n'est criminel ; il n'est pas réputé hérétiqi\e. »
Bouille, après avoir fait ainsijustice des procédés du tribunal de Rouen, aborde un point plus délicat, et donne une solution qui pourra surprendre plus d'un lecteur. Il n'est pourtant pas le seul à la présenter, et on la trouvera dans d'autres mémoires. Celui qui a reçu une révélation qui
ne renferme rien de contraire à la doctrine et à la morale chrétienne est-il tenu de la soumettre à l'Église? Voici la réponse du doyen de Noyon :
« Sans doute le fidèle doit recevoir de l'Église la définition et la détermination des articles de foi, la solution des doutes naissant de leur interprétation, la règle de ses mœurs et de sa conduite; il doit en tout cela conformer ses actes et ses paroles aux décisions du Souverain Pontife, de l'Église universelle, et même, lorsque la question en litige a été déjà tranchée par l'Église, au jugement de son prélat ; mais dans les questions (le fait (non dogmatiques), lorsqu'il s'agit d'un fait que lui seul connaît d'une manière certaine, et que les autres ignorent, personne n'a le droit de le forcer à désavouer ce qu'il sait d'une manière indubitable. Le juge qui Tordonnerait ferait un commandement inique, injuste, impossible et nul de plein droit. Nier un fait que l'on sait certain, indubitable, quoique inconnu de tous les autres, c'est commettre un mensonge prohibé par la loi divine; c'est aller contre sa conscience; c'est édifier pour Tenfer.
« Si donc Jeanne a reçu des révélations de la part de Dieu; si le Saint- Esprit par un ordre adressé à elle seule lui a donné certains commandements à exécuter; il n'était pas raisonnable, il était contre la sagesse de lui ordonner de les abjurer, vu surtout que l'Église ne juge pas des choses cachées. Elle était donc bien excusable de s'y refuser. Dans ce qu'elle faisait par révélation, elle était conduite par le bon esprit; elle suivait la loi particulière de l'inspiration divine, qui l'exemptait de la loi commune. Ainsi l'a décidé l'Église par les canons ex parie, gaudeamus, et bien d'autres encore. En cela elle se conformait au jugement de l'Église; si elle eut fait le contraire, elle eût agi contre sa conscience dûment formée par l'inspiration céleste ; elle aurait péché.
« Même dans le doute si son inspiration venait du bon ou du mauvais esprit, attendu que c'est là une chose cachée, connue de Dieu seul, l'Église ne juge pas. Elle pourrait s'y tromper; elle remet tout au jugement de Dieu et à la conscience de celui qui se trouve dans ce cas. La Pucelle n'a donc pas erré, si elle s'en est rapportée au seul jugement de Dieu.
« £t cependant Jeanne a soumis ses paroles et ses actes à l'Église implicitement, explicitement, très explicitement. Elle Ta fait, alors (jue d'une manière expresse elle a requis que ses actes et ses paroles fussent i transmis au Pape, auquel et à Dieu d'abord elle s'en rapportait. Elle par- ! lait comme saint Jérôme lui-même écrivant au pape Damase : SukaiU avant tout le Christ, Je serai uni à votre Béatitude : ego primum Chmtum sequens Beatitudini tuœ consortiar,
« Il y a là, autant qu'elle pouvait l'émettre, un appel légitime, par lequel elle invoquait le juge supérieur, et déclinait la sentence des juges inférieurs ses ennemis. C'est donc une iniquité, une injustice que Jeanne ait j été déclarée schismatique et hérétique, parce qu'elle refusait de se sou- 1 mettre au jugement du dit seigneur Cauchon, et des autres ecclésiastiques qui l'entouraient.
« Elle avait de légitimes raisons de récuser ces juges inférieurs; elle devait faire ce qu'elle a fait. Il est plus clair que le jour que Cauchon était mu par la passion. Cela ressort des lettres inquisitoriales ou de sommation par lesquelles il a requis du duc de Bourgogne que Jeanne fût livrée d'abord aux Anglais, comme elle l'a été ; de ce qu'il a proposé en même temps et à plusieurs reprises qu'elle lui fût expédiée et remise à lui-même; cela ressort de ce qu'il a proposé à ceux qui la retenaient prisonnière ou l'avaient prise de payer d'abord six mille francs et ensuite dix mille, saos regarder à la somme, pourvu qu'il fût maître de sa proie ; cela ressort des prisons séculières et laïques dans lesquelles Jeanne a été renfermée durant tout le procès ; des écuyers et des hommes d'armes préposés à sa garde ; des lourdes entraves de fer mises à ses pieds durant sa longue prison ; des questions captieuses dans lesquelles on a constamment cherché à l'enlacer; toutes choses qui rendent manifestes la passion et l'injustice des juges.
« Il est manifeste en outre qu'on n'a pas dû la contraindre de rétracter ses révélations, ses actes et ses paroles; en tout cela, dans tout ce qui lui a été ordonné par ses voix, il n'y a pas l'ombre d'une opposition à la foi et à la saine doctrine ; rien ne s en écarte ; loin de là, tout y est en harmonie, tout très salutaire*; rien n'autorise à l'attribuer aux esprits immondes et malfaisants. »
1 . « Gum nitlil penitus, contrarium ac devium à recta fide et sana doctrina inTeniâtur; imo omnia opportuna et saluberrima prœcepta, quœ nullomodo prœsumi possont ab immundis et malignis spiritibus processissCi » (F* CLXll r*.)
Après avoir rappelé ce qu'il a dit sur Thabit, les révélations, et la souuiission à l'Église, Bouille conclut : « C'en est assez sur cette troisième question. »
Oui, certes, c'en est assez pour réfuter la libre-pensée, qui, sur ce point eomine sur bien d'autres, d'accord avec Cauchon, voudrait faire de la martyre une complice de sa révolte contre l'Église. Les libres-penseurs, quand ils entrent dans le domaine de la foi, vérifient tous les jours ce que disait déjà de leurs pareils l'apôtre saint Jude : La connaissance qu'ils en ont devient pour eux ce quesl la lumière pow* certains animaux^ une occasion de se vautrer dans lafange^. Si cette comparaison du Saint-Esprit offense leur délicatesse, qu'ils se rappellent ces proverbes des anciens : sutor non ultra crepidam^\ sus ne Minervam^,
Sur un point aussi capital que celui de la soumission à l'Église, il ne faudra pas craindre de se répéter.
i. u Quœcumque autem naturaliter, tanquam mula animalia, norunt; in his corrumpuntar. » {Jud.^ V, 10.)