LES XII ARTICLES
Tont entretenue à la fontaine, près de Tarbre dit communément l'arbre des fées. L'intention, semble- t-il, est de faire naître le soupçon que les visions et les apparitions venaient des mauvais esprits ; il est vrai qu'à la suite de questions fatigantes, Jeanne semble avouer qu'une fois elle a entendu les voix en ce lieu; mais, ajoute-t-elle, sans comprendre ce qu'elles lui disaient ; ce qu'on passe sous silence. On dit encore qu'elle a vénéré les saintes en ce lieu; assertion mensongère, que rien dans le procès ne justifie; c'est donc fausseté pure.
« D après ce même article, les voix auraient, de la part de Dieu, ordonné à la dite femme d'aller trouver un prince séculier ; de lui promettre, grâce au secours qu'elle lui donnerait, la conquête par les armes d'un grand domaine temporel, le recouvrement d'un haut rang mondain, la notoire sur ses ennemis. La perfidie des rédacteurs est manifeste. Ils passent sous silence ce. que Jeanne a souvent affirmé, à savoir que Dieu lui a fait mettre sous les yeux les grandes calamités du royaume, châtiment, assurait-elle, des péchés des habitants; elle se donnait comme envoyée pour la restauration du royaume abattu, non pour faire acquérir un grand domaine temporel, un haut rang mondain; toutes choses qui sentent le faste. Ce sont là des additions mensongères et perfides aux paroles de Jeanne ; elle a dit expressément que la fin principale de sa mission était le bien du roi, du bon peuple, du duc d'Orléans, et qu'il a plu à Dieu de l'accomplir par une pauvre Pucelle. »
Rouillé, parcourant ainsi chaque phrase des XII articles, en montre la venimeuse rédaction. Il y aurait intérêt à le suivre, s'il ne devait pas en ôlre fait justice dans d'autres mémoires. Bornons-nous à citer la conclusion, dans laquelle il jette un coup d'œil sur la sentence finale, et la prétendue rechute de Thépoïne.
« Un autre fait montre encore la fausseté des XII articles et l'iniquité de la sentence qui en a été la suite. Les assesseurs et les conseillers avaient ordonué de faire des corrections aux dits articles; elles ne furent pas faites, ainsi que c'est constant pour quiconque jette les yeux sur la minute même, ou sur les notes indiquant ces corrections.
« Tout cela rend évident le mal fondé de la sentence, qui condamne Jeanne comme coupable sur vingt-deux inculpations, qui lui sont faussement appliquées. Les unes n'ont aucun rapport avec ses aveux ; les autres ne s'y rattachent que par de malignes interprétations; ses paroles expli-
quées comme elles doivent Tètre ne fournissent matière à aucune incrimination. Il serait facile de le montrer en les rapprochant des qualifications qu'on leur a attachées.
(( Une conclusion naturelle, c'est que Jeanne, pour être revenue, après son abjuration, à plusieurs de ses affirmations précédentes, ne doit pas pour cela être regardée comme relapse. En effet, 1"* Jeanne s'est justifiée en disant n'avoir pas compris la formule d'abjuration; 2"* on n'a pas observé à son égard ce qui était demandé par la plupart des conseillers, une nouvelle lecture de la formule d'abjuration, suivie d'une admonestation ; au lieu de s'en tenir à cet avis, on s'est hâté de la livrer au supplice ; 3* Jeanne a donné de la reprise de son vêtement masculin les raisons suivantes : ce vêtement était plus convenable tant qu'elle était au milieu des hommes; on n'avait pas tenu les promesses faites, de la laisser assister à la messe, de la mettre hors des fers, de lui donner les prisons gracieuses, sitôt qu'elle aurait revêtu les habits de son sexe. C'est au procès.
« Il est injuste de la regarder comme relapse, puisqu'elle n'était pas précédemment tombée dans l'hérésie, et n'en était pas suspecte. N'ayant nullement compris la formule d'abjuration, elle ne peut pas en avoir abjuré le contenu ; les imputations qui y sont renfermées n'ont pas été avouées par elle, elle n'en a pas été convaincue ; il n'en est pas fait mention dans le cours du procès. Cependant il est essentiel, pour qu'il y ait rechute ou relaps^ que l'on soit revenu à une hérésie précédemment abjurée canoniquement, après en avoir été manifestement convaincu, ou en avoir été véhémentement suspect. »
Tel est le premier mémoire composé pour la réhabilitation. Bouille l'a écrit sur le procès de condamnation, probablement avant toute audition de témoins. Il ne les cite que rarement; il est permis de conjecturer que les courtes lignes où il les invoque ont été ajoutées par lui, lorsqu'en 1455 il présenta son travail à la Commission Apostolique, qui le fit entrer dans le monument réparateur. Il en est tiré aujourd'hui pour la première fois. Il fallait saisir l'Église ; les circonstances servirent bien Charles VU. Tout devait être grand dans cette résurrection : c'est le roi de France qui sollicite la réhabilitation, c'est le Pape qui l'accorde, et les intermédiaires sont éminents par le rang, le savoir, la piété : cette seconde introduction dans l'histoire est plus imposante encore que la première, alors que les docteurs de Poitiers ouvrirent à Jeanne la carrière où elle devait jeter son incomparable éclat.