‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 4)Chapitre 144 sur 381 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SovxAiRB : I. — Légation du cardinal d'Estouteville. — Notice sur cette Éminence. — Informations pour ouvrir le procès de réhabililalion. — Lettre de d'Estoute ville à Charles VII. — Les grands théologiens saisis de la cause.

IL — Notice sur Jean Bréhal. — Chargé par Charles VII de poursuivre la grande affaire do la réhabilitation. — Sa lettre au prieur de Vienne en Autriche.

En 1451 arrivait en France, avec le titre de légat et les pouvoirs les plus étendus, un des personnages les plus en vue et les plus influents de la cour pontificale, Guillaume d'Estouville, Cardinal de Saint-Sylvestre et de Saint-Martin des Monts. L'épouvantable crise politique et religieuse qui finissait alors en France, la guerre de cent ans, le grand schisme. Tinlenninable brigandage de Bâle, laissaient derrière eux une longue suite de ruines matérielles, mais surtout de ruines religieuses et morales : dans Tordre religieux, on en trouve les restes sous toutes celles qui se sont accumulées depuis cette néfaste époque ; il ne serait peut-èti^e pas inexact de dire qu'il faut y voir la cause première de toutes les apostasies qui ont déchiré la chrétienté. D'Estouteville était envoyé par Nicolas V pour arrêter cette décadence ; et, s'il le pouvait, rapprocher Charles VII de TAngleterre et de la Savoie afin d'opposer l'Europe pacifiée au Turk qui cernait Constantinople et devait s'y établir en 1453, avant que prit tin la mission du Cardinal Légat.

Personne mieux que le cardinal de Saint-Sylvestre et de Saint-Martin n'était en état de faire aboutir négociations si difficiles, si elles n'avaient pas surpassé les forces d'un seul homme. Des contemporains tels que le cardinal de Pavie exaltent à i'envi ses mérites et ses talents; Philelphe l'appelle la colonne de l'Église. Sa position et sa naissance le rendaient également influent auprès de Nicolas Y et de Charles VU. Français par l'origine, un long séjour à la cour pontificale l'avait repdu comme Romain.

II était proche parent de Charles \II par sa grand'mère, une sœur de Charles V, devenue dame d'Harcourt. C'est dire quel rang sa famille tenait en Normandie. Guillaume entra de bonne heure au prieuré de Saint-Martin des Champs, un des plus riches de Tordre de Cluny; il conquit le titre de docteur et fut nommé prieur de son monastère. Eugène IV le créa de son propre mouvement évêque d'Angers; le concile de Bàle protesta, mit de son côté le chapitre et le roi, et le Pape nomma d'Estouteville à Digne, à la place de Pierre de Versailles, dont la translation à Meaux a été déjà rappelée. Eugène IV donna à Guillaume une marque encore plus haute de sa faveur. Il a été déjà dit qu'il le créa cardinal dans le concile de Florence, dans la très nombreuse promotion par laquelle il répondait aux schismatiques, qui avaient prétendu lui interdire de conférer cette dignité sans leur consentement.

Digne, Béziers, Lodève, ne furent que les petits sièges dont d'Estouteville fut simultanément ou successivement le titulaire. Il serait difficile de compter les évèchés, les abbayes, les prieurés, les archevêchés accumulés sur sa tète ; détestable abus, il faut en convenir ; une des suites du schisme ; le concile de Trente devait employer à l'extirper de nombreuses séances, et faire des décrets qui n'en eurent que partiellement raison. Ce que l'on peut dire à la décharge du cardinal de Saint-Sylvestre, c'est qu'il usa de tant de revenus pour laisser en bien des lieux des monuments de sa religieuse munificence. Rouen, Paris, Rome surtout, en possédèrent de vraiment princiers; l'historien de l'église de Digne, Gassendi, raconte qu'avant sa mort d'Estouteville fit don à cette église de 200 ducats dor comme restitution des fruits perçus durant six ans qu'il en avait été évoque sans résider. Lorsqu'il devint archevêque de Rouen, il fil sacrer trois évêques chargés de s'acquitter dans ce nouveau diocèse des fonctions que son absence ne lui permettait pas de remplir.

A sa mort arrivée en 1483, il était archevêque de Rouen, d'Ostie, de Vellétri, camerlingue de la Sainte Église Romaine, et possesseur de bien d'autres bénéfices encore. Cardinal durant plus de quarante ans, il fil partie de nombreux conclaves ; plus d'une fois des voix pour la Papauté se portèrent sur d'Estouteville, et dans une de ces élections il ne lui manqua que trois sufl'rages pour arriver au Siège suprême.

Il fut mêlé aux grands événements de son temps. On le trouve à Ancône auprès de Pie II, prêt à s'embarquer pour la croisade avec le Pontife que la mort arrêta. La plus belle page de son histoire semble cependant avoir été sa légation en France. Cette légation se prolongea longtemps, puisque en 4455, à l'élection de Calixte III, il était encore en deçà des monis. Charles VII voulut lui donner le titre d'ambassadeur auprès du nouveau pape; d'Estouteville refusa en alléguant qu'un cardinal ne pou-

vait être rambassadeur que de son souverain, le Pontife Romain. Ce n'est pas le seul fait qui montre quelle haute idée il se faisait justement du respect dû à TOrdre ecclésiastique.

Les historiens observent que d'Esloute ville ne fut pas heureux dans la plupart des nombreuses affaires qu'il traita en France; il échoua notamment dans labolition de la Pragmatique Sanction si ardemment désirée par Rome. Il a cependant attaché son nom à la réforme la plus durable et la plus profonde qui se soit faite dans FUniversité de Paris ; elle est connue sous le nom de réforme du cardinal d'Estouteville. Crevier en donne en ces termes le caractère général : « D'Estouteville dressa un nouveau code, où brille la sagesse, une fermeté accompagnée de modération, une grande attention aux mœurs, de sévères précautions contre les exactions et les fraudes *. »

Il serait juste de dire aussi que d'Estouteville le premier a pris en mains au nom de TÉglise la cause de la réhabilitation, qu'il a fait les premières informations canoniques, a appelé à y travailler d'éminents théologiens et sans doute Ta grandement appuyée auprès du Souverain Pontife. Le 2 mai 1452, de concert avec Tlnquisiteur général de la foi Jean Bréhal, il entendait à Rouen cinq témoins présents au martyre: le greffier Manchon, Isambart de la Pierre, Martin Ladvenu, Migeci, prieur deLongueville-Giffard, le bourgeois Cusquel. Douze questions leur étaient posées*.

Bien des graves affaires se disputaient les heures du légat. Par acte juridique du 6 mai, il se substitua le trésorier de la cathédrale, Philippe de la Rose, un des ecclésiastiques les plus distingués de la ville de Rouen. On le vit bien quelques mois après, lors de la vacance du siège métropolitain; les voix du chapitre se répartirent en nombre égal sur le trésorier et sur Richard de Longueil, destiné à devenir comme évêque de Coutances un des juges apostoliques de la réhabilitation. Le litige fut porté devant le pape Nicolas V, qui le trancha en nommant, du consentement des deux candidats, le cardinal d'Estouteville lui-môme à larchevèché de Rouen. Avant cette conclusion, Philippe de la Rose et Jean Bréhal avaient repris et conduit à bonne fin la première information, qui est comme Tinstruction préalable, nécessaire à la reprise du procès. Ils avaient élargi le cadre des interrogations à poser aux témoins; le questionnaire portait sur vingt-sept points. Seize dépositions furent ainsi reçues, pour lesquelles furent entendus de nouveau les cinq témoins déjà interrogés par le Cardinal Légat'. L'enquête était terminée le iO mai Uo2.

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