CHAPITRE X
ROBERT CYBOLE. — LA SOUMISSION A L*ÉGLISE (folio clxx-clxxiv).
Sox3L\iRB : I. — Proposition de Tobjeclion. — Jeanne a été tourmentée sur la soumission à rÉglise. — Équivoque du mot Église, et de Texpression soumettre tous ses actes à l'Église, — On doit admirer les réponses de Jeanne.
II. — Citation de nombreuses réponses de Jeanne sur la soumission à TÉglise. — Admiration de Cybole.
III. — Insutûsance des explications données à Jeanne sur l'Église triompliante et militante. — Si chacun est tenu de soumettre au jugement extérieur de TÉglise des faits tout à fait personnels. — Jeanne a soumis ses révélations au Pape.
IV. — L'orthodoxie des paroles les plus fortes de Jeanne, au sujet de la soumission à l*É|^lise, défendue et vengée.
V-VI. — De la condamnation de Jeanne par l'Université de Paris. — Réponses de Cybole. — Discussion des paroles de Jeanne au cimetière Saint-Ouen. — Leur orthodoxie. — L'équivoque etTétrangeté des réponses qu'on lui oppose. —Jeanne nullement tenue de se soumettre. — Les vices de la prétendue rétractation.
VII. La prétendue rechute. — Elle n'existe pas. — Admiration de Cybole pour la piété et l'orthodoxie de Jeanne. — Pas trace d'hérésie ; pas même prétexte de l'en accuser. — Fautes possibles dans Jeanne, comme dans les saintes femmes de l'Ancien Testament.
Vin. — Indication de quelques vices de procédure. — Derniers mots de Cybole.
« Jusqu'ici rien ne justifie Taccusation d'erreur dans la foi, et par suite d'apostasie, Tapostasie n'étant que l'abandon de la foi.
«L'on dira peut-être : schismatique obstinée, Jeanne est suspecte d'hérésie ; parce que, d'après saint Jérôme, il n'est pas de schismatique qui ne forge une hérésie pour justifier son schisme. Le crime de schisme est patent; elle a refusé de soumettre à l'Église toutes ses paroles et tous ses actes, et décliné une obligation imposée à tout catholique. Elle a dit ne s en rapporter de ses actes et de ses paroles qu'à Dieu et à l'Église du ciel, c'est-à-dire à Dieu et aux saints du Paradis ; plusieurs fois elle a récusé le jugement de l'Église militante, du concile général et du Pape; elle avait donc des sentiments peu orthodoxes sur l'article du symbole : Credo
unam sanctam ecclesiam. Voilà une des principales accusations formulées contre Jeanne, ainsi que cela ressort d'un coup d'œil sur le procès.
« Sur cette question : soumettre ses paroles et ses actes à l'Eglise^ JeaDnt' a été singulièrement tourmentée, bien souvent interrogée, examinée sous une foule de formes. Il serait long de reprendre chaque détail, vu principalement que, sauf respect, les interrogations étaient fort captieuses. Ou usait de termes équivoques, on variait les questions, au point quuu homme docte et cultivé aurait été peut-être embarrassé pour répondre sur-le-champ.
« Qui doute que le mot Église ne se prenne dans plusieurs acceptions, qu'il ne prête à Téquivoque, et ne s'emploie par analogie ? Qui niera que la phrase : soumettre ses actes et ses paroles à FÈglise^ ne puisse avoir plusieurs sens, selon qu'il s'agit d'une question de fait ou de droit? 11 ue me parait pas certain que chacun soit tenu de soumettre ses paroles et ses actes, même les plus secrets, à un jugement extérieur humaio, tel qu'est le jugement de l'Église réunie en un concile général, ou même représentée par le Souverain Pontife.
« Une personne simple, de l'âge et du sexe de Jeanne, n'est pas obligée de savoir ce qu'est l'Église, dans les diverses acceptions de ce mot, ce qu'est un concile général, le pouvoir octroyé à l'Église ou au concile général, déjuger des paroles et des faits des particuliers. Les hommes, même les plus doctes, ne sont pas d'accord sur l'étendue de ce pouvoir, sur ce qui fait l'essence de l'Église ou du concile général. Personne n'oserait affirmer que le concile général, ou mieux TÉglise et le Pape, ne puissent pas être circonvenus et trompés sur des questions de fait.
« Quoi d'étonnant si Jeanne, une jeune fille simple, de dix-neuf ans, sans lettres, prise à la suite des troupeaux, ballottée d'interrogations en interrogations, ait pu parfois paraître varier dans ses réponses? Cependant ^i ces réponses sont examinées dans leur vrai sens, elles pourront être pour des hommes instruits un sujet de ravissement, une preuve nouvelle qui, loin d'infirmer, confirmera ce qui a été déjà dit; et selon moi, une facile démonstration d'un esprit supérieur qui inspirait des paroles bien au-dt'ssus de la portée naturelle d'une personne de sa condition, de son âge et de son sexe *.
1. « Tamensi videantur etproafTectu inspiciantur responsiones sua?, forsan inadmi-
rationem erunt, etiam viris litteratis quia, ut mihi videtur, faulb percipi polerit
ex responsionibus suis quod dicta sua procedebant ex altiore spiritu quâm ex nalarjli inteliigentia, attenta simplicitate, sexu et œtate suis. » (F<> 172).
« L'on voit en effet au procès que le jeudi 15 mars, Jeanne fut charitablement avertie et requise, que dans le cas où elle aurait fait quelque chose de contraire à la foi catholique, elle voulût s'en rapporter à la décision de notre sainte mère TÉglise, ainsi que tout chrétien doit faire. Elle répondit :
Que mes révélations soient vîtes et examinées par des ecclésiastiques^ et gue ton me dise si elles renferment quelque chose dopposé à la foi chrétienne ; je saurai bien par mon conseil ce qiCil en sera; et ce qu'il en aura décidé, je vous le dirai. Si cependant il y avait quelque chose qui fût contre la foi chrétienne que Notre Sire a commandée, je ne le voudrais soutenir ^ et je serais bien courroucée daller contre (p. 162).
« Voilà une réponse catholique, circonspecte, telle qu'on peut la souhaiter.
« On l'interroge encore sur cette soumission à l'Église ; elle répond : Toutes mes œuvres et tous mes dits sont entre les mains de Dieu, et je m'en attends â lui; et je vous certifie que je ne voudrais rien faire ou dire contre la foi chrétienne. Si j^ avais fait ou dit quelque chose qui fût sur mon corps, gue les clercs sussent dire que c'est contre la foi chrétienne que notre Sire a établie, je ne le voudrais soutenir, et je le mettrais dehors (p. 466).
« Telle est sa réponse. Quoi de plus catholique? ni impiété, ni réticence. Tout y est conforme à la foi et à l'orthodoxie.
« On l'interroge de nouveau. Elle répond : Je ne vous en dirai rien autre chose; mais samedi envoyez-moi le clerCj si vous ne voulez venir. Je lui repondrai de cela avec l'aide de Dieu, et ce sera mis en écrit (p. 166).
« Ce sont ses paroles. A mon sens, elles prouvent que loin de refuser d'être insti*uite, elle le demandait; qu'au lieu de chercher ses réponses dans sa tète, elle les cherchait auprès de Dieu, ainsi que le disent ces paroles : avec Caide de Dieu.
« Ce mot : je m'en rapporte à Dieu, revient souvent dans le procès; et comme on lui disait que c'était là une parole de grand poids, elle repartit : je la liens pour un grand trésor.
« Le samedi 17 mars, on re\nent sur cette soumission à l'Église, et on lui demande si elle veut soumettre à sa décision ses dits et faits, tant en mal qu'en bien. Elle répond que quant à F Église, elle l'aime et voudrait la soutenir de tout son pouvoir, et que ce n'est pas elle qu'on devrait détourner d'aller à r Église et d'ouïr messe (p. 174). Certes, voilà une réponse orthodoxe, pieuse, animée de dévotion.
« On la presse encore ; elle répond : Je m'en rapporte à Notre Seigneur qui m'a envoyée, à Notre-Dame, et à tous les bénits saints et saintes du Paradis, et elle ajoute : // me semble que c'est tout un de Dieu et de l' Église, et qu'on n'en doit pas faire de difficulté. Pourquoi faites-vous difficulté que ce soit tout un (p. 175)?
« Elle ne dit pas que c'est une même chose que Dieu et TÉglise; mais que c'est tout un de Dieu et de l'Église; c'est-à-dire qu'en se soumettant à Dieu et aux saints, elle pense se soumettre à l'Église, car, insinue-t-cUe. l'Église ne saurait avoir qu'un jugement conforme à celui, de Dieu et des saints. Il n'y a là rien d'opposé à la foi catholique, mais, à mon sens, tout y est conforme ; et que Ton remarque comment elle entend TÉglise.
« On lui fit alors la distinction entre l'Église triomphante dans le ciel et l'Église militante sur la terre ; cette dernière renferme le Pape vicaire de Dieu, les cardinaux, les prélats, les ecclésiastiques, et tous les bons chrétiens. Elle ne peut errer, lui fut-il dit, et c'est sur la soumission à cette Église que portent les interrogations qui vous sont faites.
*< Je prétends qu'une déclaration si sommaire est insuffisante pour instruire convenablement une fille si simple, sur une matière difficile, ardue, qu'elle n'était pas tenue de savoir^ et dont on faisait dépendre pour elle une sentenoe de vie ou de mort. Bien plus, il ne me semble pas évident que chacun soit tenu de soumettre d'une manière si générale tous ses faits et dits au Pape, ou au concile général. Il est bien des choses secrètes dont on ne doit compte qu'à Dieu : telles, les inspirations intérieures, les secrets du cœur dont la connaissance est réservée à Dieu seul. Voilà pourquoi l'Apôtre écrit aux Corinthiens (I Corint., I) : Personne ne cowm^ les secrets de F homme, si ce n'est l'esprit que t homme porte en lui; el Jérémie nous dit (c. xvn) : C'est Dieu qui sonde les cœurs et les rein^- Aussi, sauf meilleur jugement, j'affirme comme probable que Jeanne n'était pas tenue de soumettre au jugement du Pape, des Cardinaux, et même du concile général, si oui ou non elle avait été favorisée de ce? révélations. C'est là une question de fait (non dogmatique), et dans les questions d'un fait étranger au dogme, le Pape, le concile général rêuiii dans le Saint-Esprit, peuvent être trompés.
« Il en est tout autrement de I'examen ou de I'approbation desdites révélations. Mais Jeanne ne se refusait pas à ce que le Pape fit cet exameiu et portât son jugement. Elle requit expressément d'être conduite vers le
Souverain Pontire. Conduisez-moi vers lui^ disait-elle, et je lui répondrai ce que je dois lui répondre (p, 183).
« Elle dit encore, comme on peut le lire dans le procès : Pour ce qui est de la soumission à C Église^ je leur ai répondu sur ce point : Pour toutes les œuvres que j'ai faites, pour tout ce que j'ai dit y qu'on le transmette à Rome, à notre très saint seigneur le Pape, auquel, et à Dieu d'abord, je m'en rapporte. Interrogée de nouveau, si elle veut rétracter ses dits et faits, elle répond : Je m'en rapporte à Dieu et à notre saint père le Pape (p. 445).
« Pareilles réponses prouvent que c'est injustement qu'on Ta qualifiée d'opiniâtre, de schismatique, d'hérétique, alors qu'elle s'en référait au Pape, et requérait son examen et sa sentence. Mais c'est le Pape que regarde l'examen des causes de la foi, ainsi que le prescrivent les canons, quotiès ratio Fidei ventilatur (caus. XXIV, q. I), et bien d'autres.
« Le samedi, dernier jour de mars, on lui demande si, pour tout ce qui regarde son procès, elle veut s'en rapporter au jugement de l'Église de la terre. Elle répond que de ce qu'on lui demande, elle s'en rapportera à f Église militante^ pourvu qu'elle ne lui commande pas chose impossible à faire; et ce qu'elle, Jeanne, répute impossible, c'est de révoquer les révélations et apparitions qui lui sont venues de par Dieu; elle ne les révoquera pas pour quoi que ce soit. Ce que notre sire lui a commandé et commandera, elle ne le laissera pas pour homme vivant. Au cas où F Église lui ferait un commandement contraire à ce que Dieu lui ordonne, elle ne le ferait pour rien au monde. Elle ne s'en rapporterait à homme du monde, si ce n'est à Notre Seigneur, pour s'empêcher de faire son commandement (p. 324).
« Le procès prouve qu'on a vu dans ces paroles un refus de se soumettre à l'Eglise. Cependant pareille réponse me parait hors de censure, catholique, couforme à ce que disaient saint Pierre et les apôtres : Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes.
« Dira-t-on qu'elle parle mal de l'Église, lorsqu'elle dit : pourvu que 1 Église ne me commande rien d'impossible ? — Je réponds : La simplicité de la jeune fille, qui n'était pas tenue de savoir que les jugements de l'Église, quoique rendus par des hommes, ne sont pas sujets à l'erreur, doit faire interpréter cette parole en bonne plutôt qu'en mauvaise part. Si cependant un homme, même savant, émettait cette proposition conditionnelle : Si le Concile me commandait quelque chose de contraire au commandement de Dieu, je ne le ferais pas; je ne pense pas qu'il pût pour cela être
regardé comme ayant sur l'Église et le Concile général des sentiments suspects. Les logiciens enseignent qu'une proposition conditionnelle reste vraie, alors même que l'antécédent est impossible. Est-ce que saint Paul n'émet pas une semblable proposition dans son épitre aux Galates, alors qu'il dit : Si quelqu'un vous annonce une doctrine différente de celle que vous avez reçue du Seigneur, quand même ce serait un ange de Dieu, quil soit anathème? Il est bien manifeste qu'un ange de Dieu ne peut pas annoncer un évangile contraire à celui que prêchait saint Paul.
« La proposition de la Pucelle : si l'Église militante commandait quelque chose de contraire au commandement de Dieu, est-elle en matière possible ou impossible? Ce n'est pas une question peu ardue, même pour les doctes... Us ne sont pas d'accord sur l'étendue du pouvoir de l'Église. Le fussent-ils, j'affirme comme probable que tous ne sont pas tenus de savoir que Jésus-Christ a donné à l'Église tel pouvoir ou tel autre, le pouvoir de juger de tous les actes et de toutes les paroles de chaque homme. Pour les questions de fait, il est permis d'en douter.
« Ce que la Pucelle en pensait dans le cas présent, elle l'a dit. On lui a demandé si le Concile général, notre seigneur le Pape, les cardinaux et les autres membres de l'Église étaient là présents, elle voudrait s'en rapporter à ce même saint concile; si elle ne croit pas être sujette à l'Église qui est en terre, à savoir notre saint père le Pape, aux cardinaux, archevêques, évoques et autres prélats de l'Église? Que l'on remarque ce que les interrogateurs entendent par TÉglise.
« Elle répond qu'oui^ qu'elle est sujette j Notre Seigneur premier servi Elle répond encore qu'elle ne prend pas cela dans sa tête; qu'elle fait ces réponses du commandement de ses voix; et qu'elles ne lui commandent pas de ne pas obéir à F Église y Notre Seigneur premier servi (p. 325-326).
« Sans aucun doute, voilà une réponse qui n'a rien de mal sain, qui est sainte. Aussi ma conclusion, c'est que la foi de Jeanne à l'article Soficiam Ecclesiam est sans tache; et ni ce que l'on vient de lire, ni aucune autres parole du procès, n'autorise à l'accuser d'infidélité, de schisme ou d'hérésie. Je ne vois pas davantage que l'on puisse l'accuser d'avoir expressément, avec un esprit endurci et opiniâtre, refusé de se soumettre à la décision et correction de notre mère la sainte Église, à Notre Seigneur le Pape, ou au saint Concile général. Le contraire ressort de la réponse qui vient d'être citée. Ce qu'elle ajoute. Notre Seigneur premier servi, n'y déroge pas, comme cela est de soi-même assez évident.
« Et cependant dans des articles que l'on dit formulés d'après ses aveuxr articles envoyés en plusieurs lieux, l'on affirme qu'elle a souvent refusé de faire cette soumission; c'est consigné dans la sentence. Aussi mon avis est que sur ce point la sentence ne saurait être vraie, ni juridique.