I . Voir, plus loin, c. m
gînc, ce qui pouvait entretenir le patriotisme abattu. Aucun ne devait suivre les événements avec un plus poignant intérêt que Farchevêque d'Embrun, mêlé de très près depuis trente ans à tous les événements du parti national.
Gelu avait ses correspondants auprès de Charles ; il écrivait au jeune prince, à la reine, à la mère de la reine : le livre du père Fournier en fait foi.
L'historien analyse deux réponses de l'archevêque, l'une à Jean Girard, président du parlement de Grenoble, alors à Orléans, ou auprès du roi ; l'autre à Pierre l'Hermite, qui était, dit toujours Fournier, le conseiller intime, peut-être même le confesseur du gentil Dauphin.
Les deux, dans des lettres à l'Archevêque, ne s'étaient pas contentés d'annoncer l'arrivée de la merveilleuse jeune fille, de parler de ses promesses; ils disaient qu'elle avait été déjà examinée, singulièrement par trois professeurs de théologie : ses réponses avaient été pleinement pertinentes ; elle était dévote, sobre ^ tempérante^ et coutumière une fois chaque semaine des sacrements de Confession et de Communion^,
Jean Girard, comme les magistrats de son temps, était versé dans la science ecclésiastique ; il devait, dans moins de dix ans, venir s'asseoir sur le siège mêntie de Gelu, être fait archevêque d'Embrun, sa ville natale. Il citait les exemples de Débora, de Judith, des Sybilles.
Aux deux, continue le Père Fournier, « notre homme d'État rend la même réponse totalement défiante. A ces personnages gui étaient à F oreille du roi, et qui lui avaient écrit par son commandement, pour avoir son avis, il parle en termes qui devaient rendre cette fille suspecte au roi. Il ne doute pas, il est vrai, que l'invasion anglaise étant contre tout droit divin, naturel, canonique, civil, humain, moral, accompagnée de tant d'injustices, Dieu, en faveur de l'orphelin et de l'affligé, ne punisse l'injurieuse entreprise de l'Anglais ; sa justice sera exemplaire à l'endroit de ces envahisseurs; néanmoins il ne faut pas aisément et légèrement s'arrêter aux discours d'une fille, d'une paysanne, nourrie dans la solitude, d'un sexe fragile, tant susceptible d'illusions; l'on ne doit pas se rendre ridicule aux nations étrangères; les Français sont déjà assez difTamés pour la facilité de leur naturel à être dupés.
« Il avise Pierre l'Hermite, qu'il serait bon que le roi jeûnât et vaquât à quelques exercices de piété, pour être éclairé du ciel et préservé d'erreur. »
Gelu ne se contenta pas de faire arriver indirectement ces avis au roi ;
1. Histoire générale des Alpes Maritimes et Cottiennes, parle R. P. Marcbllin Fournier, manuscrit inédit, archives de Gap, f^ 340, y». Cf. Annales ecclesise Ebredumensis, du même auteur, Bibliot. nation., f. latin, 9123, f^ 507, circiter.
il lui écrivit directement ainsi qu'à la reine, nous dit le Père Founiier qui nous donne la substance de la lettre, dans les termes suivants légèrement rajeunis *.
« Il leur remontra l'importance qu'il y avait à bien sonder et à bien connaître cette fille. Toutes choses devaient la rendre suspecte: !• le pays de Lorraine frontière de ses ennemis, le Bourguignon et leLorrain ; 2"* c'était une bergère aisée à être séduite ; S"* elle était fille. Il lui appartenait aussi peu de manier les armes et de conduire les capitaines que de prêcher, de rendre la justice, à'avocasser. Il représente au roi les dangers qu'il court ; il lui baille en exemple Alexandre qu'une reine voulut empoisonner ; à cet effet, elle avait été nourrie de poisons, et puis avait été envoyée à ce roi dans l'espérance qu'il se laisserait prendre aux amours de cette grâce, vraie boite à poisons ; mais Aristote écarta la séductrice, et délivra son prince de la mort.
« Il lui recommande de ne pas converser seul à seule avec elle ; qu'elle ne l'approche pas de trop près ; il faut bien faire éplucher par personnes savantes et pieuses son esprit, sa conversation, sa croyance; si, aux nouveautés qu'elle avance, l'on ne reconnaîtrait pas l'envoyée de quelque nouvelle secte qui voudrait le leurrer.
« Il ne veut pas cependant que le roi la rebute; le bras de Dieu n'est pas raccourci ; il peut bien être que l'injustice de ses ennemis ait irrité la juste colère du ciel, et que l'affliction du prince ait éveillé sa miséricorde.
« Le prélat l'exhorte aux œuvres de piété pour se disposer à exécuter ce qu'il plaira à Dieu dans ces affaires. L'on ne peut manquer d'en voir quelque lumière ; le fard dans les choses saintes ne supporte pas la durée du temps ; la vérité sort de ses cachots ; et ainsi qu'il faut que les maladies internes se poussent au dehors, ainsi le mal dissimulé doit faire quelque éruption en vue, qui le manifeste; et le bien doit éclaircir les ombrages et les soupçons qui l'environnent.
« Au demeurant, il est autant aisé à Dieu de lui mettre en mains la victoire avec peu qu'avec beaucoup de forces ; par le bras et l'exploit des filles et des femmes, non moins que par celui des hommes.
« En conclusion, Gelu termine ses avis par une exhortation à l'humilité et à la piété ; elles rendront le prince capable des divines faveurs et digne des regards de tout le ciel. Qu'il se rappelle que tout ce qu'il y a de bon en lui et çn tout autre émane de cette source de tout bien. C'est là que Gelu va demander pour Sa Majesté la félicité, la longueur de la vie et toute prospérité*. »
Dans une lettre subséquente, l'Archevêque commence par rendre