PROPHÉTIES
Il a été démontré au chapitre précédent que Jeanne a révélé des secrets entièrement cachés, prédit plusieurs événements totalement contingents, et dépendants de la libre volonté des hommes. Mais, enseigne saint Thomas (2* 2», q. 172, a. I), connaître par avance les futurs contingents appartient uniquement à Dieu; seul il voit l'avenir dans son éternité. C'est ce qui faisait dire à Isaïe (c. XLI): Annoncez-nous ce qui sera, et nous saurons çt(f vous êtes des dieux. Il n'y a donc que ceux auxquels Dieu daigne le révéler qui puissent le prédire, et l'annoncer par avance. Les événements, prédits
par Jeanne et énumérés plus haut, dépendaient tellement de la volonté libre des hommes, que les démons ne pouvaient en rien connaître ou prédire de certain. Jeanne au contraire disait en être aussi certaine que de la présence de ses interrogateurs, et nous les voyons réalisés de la manière annoncée par elle. C'est un signe infaillible qu'elle parlait, non sous l'inspiration des démons, mais par révélation divine.
A-t-elle pénétré les secrets des cœurs? On raconte qu'elle a manifesté au roi les choses les plus intimement cachées, qui, d'après le roi, ne pouvaient être connues que de lui et de Dieu. Dans ce cas, il est constant qu'elles lui ont été manifestées uniquement par Dieu, le seul à connaître les secrets des cœurs. Ce bruit est tout à fait croyable. Le roi, qui se montrait très difficile à admettre ceux qui se présentaient à lui comme venant de la part de Dieu, n'a dû ajouter foi à une adolescente si pauvre, si simple, et cependant se donnant comme chargée d'accomplir des œuvres si difficiles, si inespérées, qu'à la suite de secrets qu'elle lui aura révélés. Jeanne en effet disait tenir de ses voix des choses qu'elle ne devait dire qu'au roi Charles, et elle répondit à ses interrogateurs que, pour ce qui regardait son prince, on pourrait lui faire bien des questions auxquelles elle ne répondrait pas.
LES HEUREUX ÉVÉNEMENTS SURVENUS DANS LE ROYAUME A PARTIR DE LA VENUE DE LA PUCELLE.
Ce furent d'abord les victoires remportées contre les Anglais qui assiégeaient Orléans; elles se continuèrent en d'autres lieux. Vint à la suite la réduction de nombreuses cités, forteresses, châteaux, et cela en très peu de temps, sans résistance ; la vue d'une telle merveille frappant les habitants de stupeur et d'effroi. Au nombre de ces cités, il faut placer Troyes, Reims où notre roi fut couronné. Dès lors il fut vrai de dire de notre monarque ce qui est dit de David au second livre des Rois (c. III) : Il avançait^ il devenait de jour en jour plus puissant, tandis que la nation anglaise^ semblable à la maison de Saùl, décroissait tous les jours.
Vinrent en même temps la cessation soudaine et fort inattendue des barbares pillages, et le fortifiant retour de la justice. Les hommes d'armes au service du roi, auparavant semblables à des lions rugissants qui cherchent la proie, se montrèrent soudainement doux comme des agneaux. On les vit cesser de nuire, dès que se leva sur le royaume ce nouvel astre de sécurité et de paix. Un changement si soudain, si insolite, n'a pu être que l'œuvre <le la droite du Très-Haut.
Ce fut le contraire parmi les Anglais. Ils furent pris d'une telle soif de déprédations et de barbaries, que toute trace de justice, slls en avaient gardé quelque ombre, disparut du milieu d'eux. Aussi quel a été l'effet dernier? Ce que l'on n'attendait pas, ce que l'on n'eût osé croire. Dans un très court espace de temps, le Maine, la Normandie, l'Aquitaine depuis si longtemps au pouvoir des Anglais, ces belles provinces, sont rentrées sous l'obéissance du roi, presque sans effusion de sang français, sans qu'il ait été nécessaire de renverser les remparts de tant de villes si bien murées, sans qu'on ait eu à démolir leurs forts, sans que les habitants aient eu à souffrir ni pillages, ni meurtres. Quant aux Anglais, ou ils ont péri dans la guerre, ou ils se sont soumis au roi, ou ils sont rentrés dans leur île.
Ainsi s'est vérifiée la prophétie de Jeanne qui avait prédit que le roi serait rétabli dans son royaume et le recouvrerait tout entier, veuillent ou non veuillent les Aiiglais; que ces mêmes Anglais seraient boutés hors d^ France, excepté ceux qui y mourraient.
Qui donc oserait attribuer semblables événements à l'entremise des démons, ou à la sagesse et à la puissance des hommes? Qui n'y verrait pas la main du tout-puissant? C'est le cas de dire avec Moïse : C'est le bras du trône du Seigneur, c'est la victoire de Dieu (Exode, XVII).
Ce même Dieu a parachevé son œuvre. Il avait commencé, par le ministère de la Pucelle, de porter secours au roi et au royaume très chrétien: il a mis la dernière main à son bienfait en expulsant les Anglais, en ramenant le royaume entier, à l'exception du petit coin de Calais, à Tobéissance du roi, ainsi qu'il l'avait annoncé par Jeanne. C'est que ses œuvres sont parfaites. Il y a parfaite harmonie entre l'issue et le début; la tîn répond parfaitement au commencement; c'est Dieu qui a consommé ce qu'il a commencé; il a commencé par le ministère de l'humble, de lobscure Pucelle, et il a terminé au milieu du plus grand éclat. Il est constant que le complément de la délivrance de ce royaume vient de Dieu; c'est une preuve que le commencement opéré par l'intermédiaire de la Pucelle en vient aussi.
LA MISSION DE LA PUCELLE A ÉTÉ POUR LA GLOIRE DE DIEU, LE SALUT DES FRANÇAIS ET DES ANGLAIS.
Elle a été pour le salut des Anglais, afin de confondre leur superbe; pour le salut des Français, afin que leur délivrance ne les fasse pas tomber dans la même iniquité ; mais que les uns et les autres soient salutairement humiliés.
Les Anglais, battus, chassés non par puissance humaine, mais par la toutepuissance divine, qui n'a employé pour cela qu'une fillette de basse condition, faible, pauvre, les Anglais, doivent comprendre que leur roi n'a pas été envoyé en France pour y régner, ainsi qu'ils s'en flattaient; mais pour châtier, pour punir les péchés des Français : qu'il a été, ainsi qu'Isaïe le (lit d'Assur (c. XV), la verge et le knout de la justice céleste irritée. Qu'ils se tiennent avertis pour l'avenir de ne pas entreprendre, au préjudice de leurs âmes, de nouvelles et injustes guerres pour conquérir la France.
Quant aux Français, qu'ils ne s'enorgueillissent pas, qu'ils ne se glorifient pas, comme si c'était par leur courage ou par leur habileté, que le royaume a été délivré de ses ennemis; que pas un ne dise dans son cœur, ainsi qu'il est écrit au chapitre huitième du Deutéronome : C'est mon courage^ c'est la force de mon braSj qui m'ont valu ces biens; mais que chacun ne rappelle du Seigneur son Dieu qui lui a donné courage et force; que tous reconnaissent que ce n'est pas du nombre que vient Vissue de la bataille^ mais que c'est du ciel que vient la victoire; et que tous rendent gloire à Dieu.
Ainsi que l'enseigne l'Apôtre, il a choisi F absurde pour confondre ce qui était fort; il a pris F abject , ce qui était bas^ un objet de rebut, ce qui n'était pas, pour détruire ce qui est^ afin qu'il n'y ait pas de chair qui se gonfle en sa présence. La Pucelle a proclamé que telle était la fin de sa mission. C'est le sens de ces paroles : // a plu à Dieu de faire ainsi que de reboutter les ennemis du roi par U7ie simple pucelle; c'est dans la même pensée, qu'elle disait avoir par révélation fait broder sur son étendard le roi du ciel avec deux anges en adoration ; qu'elle faisait mettre dans ses lettres les noms de Jhésus et de Marie; qu'elle disait que l'étendard et les peintures étaient à l'honneur de Dieu; qu'il fallait attribuer à Dieu les victoires de l'étendard, et tout ce qu'elle avait accompli dans sa mission.
Pour délivrer son peuple de la main des Philistins^ Dieu tira David de la garde des troupeaux; pourquoi se refuser de croire qu'il a pris la jeune tille à la suite des brebis, afin de délivrer de la tyrannique oppression des Anglais le peuple très chrétien de France? Il n'est pas inouï que Dieu donne victoire aux siens parla main d'une femme. Il la donna par la main de Judith coupant la tête d'Holopherne ; il la donna par la main de Débora qui chante dans son cantique : Dieu a choisi de nouvelles manières de faire la guerre^ et encore : c'est du ciel qu'il a été combattu.