Ce chapitre a été omis dans la traduction
par Dieu pour mettre en fuite les ennemis du royaume, la conséquence c'est que Dieu devait lui ordonner de prendre des vêlements d'homme, de se couper les cheveux, de porter les armes, comme autant de moyens en harmonie avec son œuvre, et avec la fin de sa mission.
En cela elle était conduite par une loi privée, comme sainte Thècle, sainte Eugénie, sainte Pélagie, sainte Maxime et d'autres saintes femmes qui ont porté des vêtements d'homme, se sont coupé les cheveux, et à la faveur de ce déguisement ont vécu parmi les hommes, ainsi que le raconte Trithème (Vincent de Beauvais) dans le Miroir. C'est encore de la même manière queDébora marcha avec Barachpour combattre Sisara et sou armée.
JEANNE, DlT-ON, A REFUSÉ DE SE SOUMETTRE DE SES DITS ET DE SES FAITS A LtGLlSE MILITANTE.
Que Ton remarque que les dits de Jeanne sont surtout des explications sur les révélations, les apparitions dont elle a été favorisée, sur ses prédictions. Par ses faits il faut entendre ce qu'elle a accompli en faveur de la France, en même temps que les coups portés aux Anglais. Mais ce ne sont point là des matières de foi; il est étrange qu'elle ait été si grandement molestée pour se soumettre en ce point au jugement do l'Église.
La question de sa soumission à l'Église a été traitée dans' le chapitre précédent; quelques éclaircissements sur deux points.
1* Elle a dit que c'est tout un de l'Église et de Notre Seigneur. On peut justifier cette parole, en disant que c'est tout un quant à la conformité des jugements, d'après ces paroles de Notre Seigneur (Mat., XVIII) : Tout ce gue vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel^ tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. Par suite, Jeanne en se soumettant au jugement de Dieu se soumettait au jugement de l'Église.
2* Elle a répondu s'en rapporter à ÏÈglise militante, pourvu que l'Église militante ne lui commande rien d'impossible. Et ce qu'elle appelle impossible, c'est de révoquer les faits qu'elle a accomplis de la part de Dieu; elle ne les révoquera ni pour chose aucune, ni pour homme qui vive; et, sur ce, elle ne s'en rapporterait à homme du monde {Procès, p. 324).
Que l'on se rappelle ce qui a été affirmé plus haut. Celui que Dieu favorise de ses révélations est certain que c'est de Dieu qu'elles lui viennent; la Pucelle ayant toujours affirmé avoir reçu de Dieu des révélations était certaine de leur origine. Elle ne devait donc pas se soumettre au jugement des hommes, alors surtout que sans une révélation divine nul
homme ne pouvait savoir avec certitude que ces révélations ne lui a\'ûed pas été faites. Abraham n aurait pas soumis au jugement des hommes la révélation qui lui ordonnait d'immoler son fils ; pour quelque chose que ce (ùt, il n'aurait pas laissé de le sacrifier. Il ne s'arrêta que lorsque Dieu par une seconde révélation lui ordonna de ne pas pousser plus loin son obéissance. Et pourtant, n'eut été l'ordre de Dieu, le commandement intimé à Abraham était de sa nature le plus barbare des forfaits. Au contraire, ce que Jeanne assurait lui avoir été commandé, était juste et saint, puisqpie c'était de délivrer le royaume de ses calamités et de le ramener à l'obéissance de son légitime seigneur et roi. Elle ne devait donc se soumettre au jugement d'aucun homme.
C'est le cas d'appliquer les paroles de saint Paul aux Galates (v) : Si vous êtes conduits par l'esprit de Dieu, vous n'êtes plus sous la loi; et encore la prescription du droit (c.IX, q. Il) : Celui qui est conduit par une loi particulière ne doit pas être restreint par la loi commune.
Saint Thomas (l* 2*, q. 96, a. 5) dit encore : Parfois quelqu'un peut être soumis à la loi pour certaines parties, tout en demeurant dispensé pour d'autres où il est conduit par une loi supérieure. La loi du Saint-Esprit e^t supérieure à toute loi qui vient des hommes ; d'où il résulte que les hommes spirituels, dans les points où ils sont conduits par le Saint-Esprit, ne sont point soumis à ce qui dans la loi serait contraire à la direction que cet esprit leur imprime.
Jeanne, ainsi qu'il a été montré plus haut, était conduite par une loi particulière du Saint-Esprit, en ce qui regarde la mission reçue, dans ce qu'elle a dit et fait pour délivrer le royaume de ses calamités. En ce point donc elle était déliée de toute loi contraire venue de l'homme.
JEANNE, OBJECTE-T-ON, APRÈS SON ABJURATION, A REPRIS LE VÊTEMENT MASiX- LIN AUQUEL ELLE AVAIT RENONCÉ, S'EST RATTACHÉE AUX RÉVÉLATIONS QU'ELLE AVAIT RENIÉES.
Il faut répondre : L'on ne peut contraindre quelqu'un à rabjuration que lorsqu'il est constaté être tombé dans une erreur contre la foi. Les vêlements d'homme portés par Jeanne, les révélations dont elle se disait favorisée, ne sont pas contre la foi ; elle ne devait donc pas être contrainte de les abjurer.
Il a été démontré que Jeanne se trouvait dans un de ces cas où il e?l permis à la femme de prendre des vêtements d'homme ; mais ce dégui>o-
ment n'est généralement illicite que parce qu'il favorise la luxure. La luxure n'est pas un péché contre la foi, mais contre les mœurs, péché pour lequel l'on se contente d'une prohibition, sans exiger une abjuration.
Jeanne assurait n'avoir jamais cru faire serment de ne pas reprendre le vêtement d'homme. Ses réponses et les informations postérieures font connaître les raisons qui lui ont fait prendre ce parti ; ces raisons sont légitimes. Les révélations qui lui étaient faites ne se rapportaient pas à la foi, mais à la mission d'aller trouver le roi pour alléger les calamités du royaume.
Je m'étonne grandement de ce que pour ce double objet on l'ait contrainte de faire une abjuration, de ce qu'on l'ait jugée relapse pour s'y être de nouveau rattachée. Il n'y a pas rechute là où la chute n'a pas existé. Or, d'après ce qui vient d'être dit, on ne peut pas relever chez Jeanne de chute dans une erreur contre la foi ; ses révélations ne sont pas du domaine de la foi; dans tout le reste, il n'est rien qui s'écarte de la pureté de renseignement chrétien.
L'abjuration de ses révélations semble pouvoir être raisonnablement excusée par la crainte et par l'ignorance, je dis une crainte capable d'émouvoir la fermeté d'un homme rassis. C'est ce qui lui a fait répondre que ce qu elle avait dit et fait dans son abjuration, c'était par peur du feu fp. 457). Par l'ignorance. Elle a affirmé qu'elle n'avait pas cru faire et dire ce qu'on lui attribuait ; qu'elle n'avait jamais entendu révoquer ses apparitions ; qu'elle croit que sainte Catherine et sainte Marguerite lui ont apparu, et quelles viennent de Dieu; qu'elle ne comprenait pas la cédule d'abjuration (p. 4o7-4o8). Voilà pourquoi l'abbé de Fécamp émit l'avis, adopté par tous, mais nullement exécuté, qu'on fit à Jeanne une nouvelle lecture de la formule qu'elle déclarait n'avoir pas comprise, et que l'explication lui en fût donnée.
L'ignorance de Jeanne a pu être telle que l'acte n'ait eu rien de volontaire, et que la faute en soit non seulement diminuée, mais n'ait pas même existé.
L'abjuration des révélations ne donnerait pas le droit de conclure que Jeanne n'en a jamais été favorisée, pas plus pour Jeanne que pour saint Pierre. Parce que saint Pierre sous l'impression d'une crainte bien moins grave que celle de Jeanne a renié le Christ, l'on n'est pas autorisé à contester la divinité de sa confession : vous êtes le Christ^ fils du Dieu vivant. Ainsi en est-il de Jeanne. Jeanne, comme saint Pierre, s'est repentie. Après son abjuration, foulant aux pieds la crainte du feu, elle a très constamment et jusqu'à la mort fait acte d'adhésion à ses apparitions ; ce en quoi elle n'était pas relapse, mais témoin de la vérité. Elle affirme en effet que Dieu lui a mandé par sainte Catherine et sainte Marguerite la grande
pitié de la trahison qu'elle a consentie, en faisant l'abjuration et la révocation, pour sauver sa vie (p. A56) ; que si elle disait que Dieu ne Fa pas envoyée, elle se damnerait, et qu'il est vrai que Dieu fa envoyée (p. 45: ; que ses voLc lui ont dit depuis qu'elle avait fait une grande mauvaiseti de ce qu'elle avait fait; de confesser quelle n'avait pas bien fait (p. 457) ; elle» a affirmé constamment qu'elle n'avait rien révoqué qui ne fût contre la vérité (p. 458). C'est dans cette confession de la vérité qu'au milieu des flammeselle a rendu son âme à Dieu.
JEANNE AVAIT ANNONCÉ DEVOIR DÉLIVRER LE DUC D'ORLÉANS RETENU PBISON- NIER EN ANGLETERRE; CE QU'ELLE N'A PAS FAIT.
Jeanne a répondu à cette objection, lorsqu'elle a dit que si elle avait duré, même moins de trois ans, sans empêchement, elle aurait fait assez de prisonniers pour le délivrer par échange, ou que même elle eût passé la mer pour rompre les fers du captif (p. 133-134).
ON OBJECTE ENCORE QU'ELLE DISAIT SAVOIR PAR RÉVÉLATION, QU'UNE FOIS LES ANGLAIS EXPULSÉS, LES FRANÇAIS FERAIENT EN SA COMPAGNIE, EN FAVEUR DE LA CHRÉTIENTÉ, LE PLUS BEAU FAIT QUI EUT ÉTÉ ACCOMPLI. — CELA NE S'EST PAS VÉRIFIÉ.
Pour cette prophétie, comme pour la précédente, l'on peut répondre qu'il en est des promesses prophétiques comme des prophéties comminatoires. Leur réalisation n'est pas infaillible, parce qu'elles annoncent l'ordre présent des causes, relativement à certains effets. L'ordre de ces causes peut changer et l'effet n'être pas produit, ainsi qu'on le voil (pour Ézéchias) au chapitre xxxviii d'Isaïe. C'est encore plus longuement expliqué par saint Thomas (2*2», q. 171, a. 6).
On pourrait en outre appliquer ici la remarque de la glose sur la prophétie d'Ezéchiel, d'après laquelle les prophètes à leur insu parlent quelquefois par leur propre esprit, et peuvent dès lors se trouver en défaut. C'est ce qui arriva au prophète Nathan. Il dit à David (II Reg., VII): Faitei ce que vous avez dans le cœur^ car Dieu est avec votis. Le prophète croyait que Dieu avait pour agréable que David lui bâtit un temple ; le contraire fut plus tard révélé au même prophète. Ce n'est pas d'une autre manière que Jeanne parlait de sa délivrance de prison, en même temps qu'elle affirmait que ses voix lui disaient de ne pas se mettre en peine de son martyre,* qu'elle viendrait enfin en Paradis^ qu'elle serait délivrée por grande victoire.
Jeanne eut-elle annoncé quelque chose qui ne s*est pas réalisé, — ce qui n'est pas établi, — il ne s'ensuit pas qu'elle n'ait pas prédit plusieurs choses par révélation divine. Tout ce qu'elle a dit de sa délivrance peut, ainsi qu'il a été exposé, s'entendre de sa délivrance par le martyre.
Après sa mort, les Français, non pas avec sa présence corporelle, mais comme il est permis de pieusement le penser, par son esprit et par son secours, ont accompli un très beau fait d'armes pour toute la chrétienté, je veux parler de la conquête inespérée et presque soudaine de la Normandie et de la Guyenne.
QUI SAIT SI, EN FAVEUR DE LA CHRÉTIENTÉ, ILS N*EN FERONT PAS UN ENCORE PLUS BEAU * ?
Il faut se rappeler aussi que les révélations et prédictions se font souvent par figures et par allégories, ainsi qu'il est manifeste par les livres prophétiques de l'Ancien Testament et par l'Apocalypse de saint Jean. Aussi l'interprétation y est-elle nécessaire selon cette parole de Daniel : // fs/ beiioin d intelligence dans les visions (c. X). C'est la raison pour laquelle saint Isidore donne, comme sixième espèce de prophétie, l'allégorie divinement formée.
On peut dire, conformément à cet enseignement, que Jeanne a parlé quelquefois par allégorie, alors par exemple qu'elle a dit, qu'au château de Chinon, un ange entra par la porte de la chambre du roi, rappela au prince la grande patience qu'il avait eue dans ses tribulations, lui mit en mains une couronne très précieuse, etc. Elle se désignait peut-être ellemême par le nom d'ange; elle en faisait l'office, étant l'envoyée ou Fange de Dieu; de plus il y avait l'ange qui parlait en elle et par sa bouche. Ce signe de la couronne pouvait être le couronnement du roi à Reims et le recou\Tement du royaume, elle avait recours au sens figuré, afin de dissimuler AUX ANGLAIS LES SECRETS RÉVÉLÉS AU ROI.
i. « Postmortem autem ipsius, Gallici, illà, et si non in corpore, tamen in spiritu et viRTCTE, ut pie credi potest, comitante, pulcherrimum factum pro tota christianitate
fecerunt quis autem novit siadhuc pulchrius factum pro tota christianitate (non)
sintfacturi? »