CHAPITRE PREMIER
DES VISIONS ET DES APPARITIONS DONT JEANNE S'EST DONNÉE COMME FAVORISÉE (folio CLXXV v«-CLXXVii v«).
Sommaire : Position de la question. — Quatre ordres de considérations.
I. — Temps. — Convenances de Fàge où Jeanne a reçu ses premières révélations ; des heures où elle les recevait le plus souvent, de Tépoque où elle a été suscitée. — L'année prophétisée.
IL — Lieu. — Endroits des apparitions indifférents. — - Pays prophétisé.
III. — Manière. — Trois manières dont les esprits se manifestent. — C'est très justement que Jeanne n'a parlé que du visage des apparitions corporelles. — Rien d étonnant dans les couronnes qu'elles portaient, la familiarité dont elles usaient envers elle. Ce sont de bons signes que la lumière qui les entourait, le côté droit où elles se sont manifestéespour la première fois, le temps qu'il lui a fallu pour les discerner. — Ce n'est pas une objection qu'elles l'aient saluée, dirigée, se soient nommées. — La clarté de leur voix, de leur langage, leur parler français, autant de signes bons. — Comment et en quel sens les anges sont dits parler?
IV. ~ L'effroi d'abord, le réconfort ensuite, une immense joie à la fin, autant d'effets de la présence des bons anges. — Explication théologique. — Le contraire pour les esprits mauvais. — Explications ultérieures. L'intervention de saint Michel très convenable à la fin de la mission de Jeanne. — 11 est le protecteur spécial de la France. — Son sanctuaire du Mont-Tombe miraculeusement préservé de la domination étran- L'ère.
M Ces visions viennent-elles du bon, viennent-elles du mauvais esprit? Question difficile, car ce sont là des mystères réservés à Dieu, ainsi que le dit la glose sur ces paroles : fen viendrai aux visions et aux révélations ;iICor., XU).
c< Mais puisque dans la cause dont il s'agit un jugement public a réprouvé les visions de Jeanne, il ne sera pas défendu de présenter les raisons qui militent en leur faveur. »
Il faut se rappeler que la bonté morale des actes humains ressort avant tout do la fin à laquelle ils sont dirigés. Tout ce qui se rapporte à une
fin doit se proportionner à cette fin. Cette proportion ressort d'une certaine mesure, qui accommode les circonstances de l'acte au but poursuivi. Je crois donc, dit Bréhal, devoir considérer dans ces apparitions quatre circonstances : le temps, le lieu, la manière, TelTet de ces apparitions.
C'est dans un âge encore tendre, que Jeanne nous dit avoir eu poar la première fois ses apparitions ; dans sa treizième année. Ce nombre treize semble devoir être considéré. Treize se compose de trois et de dix. Trois semble signifier la foi à la Bienheureuse Trinité, dix la parfaite obsen^tion du Décalogue ; deux choses qui disposent merveilleusement aux visites divines. La première est indiquée par ces paroles de la Sagesse : Le Seigneur apparaît à ceux qui ont foi en lui (c. I) ; la seconde par ces autres du Christ en saint Jean : Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mus viendrons d lui, et nous établirons notre demeure chez lui (c. XIV).
C'est l'âge où, tant d'après la loi que d'après l'ordre de la nature, la jeune fille acquiert l'usage et la libre disposition de sa raison. Parvenue à l'âge de puberté, elle a, aux termes du droit, la liberté de disposer au mieux d'elle-même, et dans le choix d'une condition de vie, elle n'est pas obligée d'obéir au commandement de ses parents (c. XX, q.\ïU,PueUx).
C'est à peu près dans cet âge, selon saint Jérôme, que la Bienheureuse Vierge déclara au Grand-Prêtre et à ses parents, quelle avait fait vœu de virginité ; vers cet âge qu'elle fut divinement visitée et saluée par Tange Gabriel, et inefîablement élevée par la toute-puissante opération de Dieu en elle.
C'est à cet âge que plusieurs vierges saintes ont méprisé l'hymen, ont reçu des anges de merveilleuses, de délicieuses visites, de divins encouragements, se sont attachées à Dieu seul et au Christ roi. Telles Agnès, Prisque, Christine et bien d'autres qui à treize ans se vouèrent au Christ. C'est à cet âge de la puberté, que Daniel semble avoir été célestement illuminé, et que l'évangéliste Jean penscmt à se marier a été appelé par le Christ et choisi pour l'Apostolat. L'un et l'autre ont eu de célestes visions, ainsi que le prouvent leurs écrits.
Aussi, quoique ce soit sous certains rapports étonnant, puisque c'est rare, l'on ne doit rien trouver d'absurde à ce que cette bénie jeune filie ait eu des visions vers l'âge de treize ans, alors surtout que ses parents^ gens honnêtes et probes, ont fait sur les habitudes de son enfance des récits pleins de choses louables et saintes.
BRÉHAL. — CIRCONSTANCES DES VISIONS DE JEANNE. 4o3
Je ne crois pas devoir trop insister sur les heures auxquelles Jeanne affirme avoir eu ces visions, parce que la divine Providence, toujours merveilleuse dans ses œuvres, et ordonnatrice de ces sortes d'apparitions, n'est astreinte à aucun moment, ni à aucune heure. Cependant il ne semble pas sans signification qu'elle en fût ordinairement favorisée le matin, c'est-àdire à l'heure de la messe, à midi, et le soir, lorsque Ton chantait Salve reyina. Ces heures, par institution ecclésiastique, sont plus spécialement déterminées pour les divines louanges, selon cette parole du psaume : Le soir, le matin et à midi, je raconterai et je célébrerai vos louanges (ps. LIV).
Elle a affirmé avoir eu sa première vision à midi, dans la ferveur du jour. Nous lisons qu'Abraham en fut favorisé à pareille heure (Gen., XVlli). D'après les docteurs, cela figurait l'ardeur des désirs du Patriarche.
Une considération plus importante sur ce point. Le Dieu très sage et très clément, qui gouverne souverainement toutes choses, a dans sa puissance toutes les divisions du temps, pour y dispenser à propos ses œu\Tes. Ur, il voulut départir ces consolantes visions à la Pucelle, lorsque l'éternelle ennemie de la France, l'Angleterre, portait au comble son implacable insolence ; lorsque le roi très chrétien Charles, et le très célèbre royaume de France, allaient, pensait-on, irrémédiablement disparaître dans le tourbillon des guerres. La Pucelle vint en l'année 1429. A peu près tout le royaume était dévasté; il n'y avait d'espérance presque dans aucun cœur français ; la belle cité d'Orléans était très étroitement serrée, par les replis de l'armée anglaise, qui l'entourait de tout côté.
Il en est qui veulent que le vénérable Bède ait prédit cette époque dans les vers suivants :
ut CuM VI CuLI bis^ ter septem se sociabunt,
(iOO-f- 1000-f- 5-f- 1 + loi -h loi -f-21 =il429) Gallorum pulli tauro nova hella parabunt, Ecce beani bella, tune fei* vexilla puella.
En comptant en effet selon la manière ordinaire I pour 1, V pour 5, L pour 50, C pour 100, M pour 1000, en répétant deux fois dans la supputation Cu LI (c'est-à-dire 151), l'on trouve juste l'année dans laquelle Jeanne, à la suite de ses révélations et apparitions, se mit si heureusement à l'œuvre. Le nombre 21 est mis à part. Ajouté à 1429, il nous porte à Tannée où, à l'aide de Dieu et par la coopération (invisible) de la bénie Pucelle, le glorieux roi Charles a entrepris contre les Anglais cette guerre, où il ne devait compter que des victoires, et conquérir la Normandie et VAquitaine.
Le Dieu donc, qui aime à porter secours dans la triDulation, vint à notre aide dans le moment le plus opportun, au moment où la nécessité était
4o6 LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS.
la plus extrême. Ainsi avait-il fait pour le peuple dlsraël, lorsque cruellement assiégé dans Béthulie, désespérant d'être sauvé^ il lui envoya la très vertueuse Judith, pour le tirer, au moment suprême, du péril auquel il succombait.
Preuve éclatante que Dieu aime à confondre par la faiblesse ce qu'il y a de fort dans le monde, que ce qui est faible en Dieu est plus fort que les hommes (I Cor., I), que du ciel vient la force (I Mac, III), que le salut du roi nest pas dans sa puissance (ps. XXXII), que Dieu dispose souverainement des royaumes et des états (Dan., IV).
Le lieu de ces apparitions. — Cette circonstance semble, il est vrai, avoir peu de rapport avec la vérité de ces manifestations; cependant les adversaires en ont tenu compte dans leur procès Nous pouvons donc, nous
aussi, la considérer pour en tirer d'autres conclusions.
Jeanne eut sa première apparition dans le jardin de son père ; elle eut les autres tantôt dans les champs, tantôt dans sa maison, d'autres fois dans les chemins ; le procès nous les montre fréquentes quand elle était en prison. Rien que de convenable en tout cela.
L'ange apparut dans le jardin, et au Christ et aux saintes femmes ; dans le désert à la servante Agar ; dans son pressoir à Gédéon ; dans leur champ aux parents de Samson ; près de l'aire d'Oman le Jébuséen au roi David;. . à Joseph dans son lit; à Zacharie dans le temple ; à Marie dans son appartement; à Pierre et aux apôtres quand ils étaient en prison. On voit semblable chose dans les vies des saints. Les bons anges apparaissent, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, indifféremment; sur ce point nulle difficulté.
Ce qui me semble bien plus digne de remarque, c'est le lieu d'origine de la PuccUe, le lieu où elle a commencé à avoir ses apparitions.
Jeanne a vu le jour sur les confins du royaume de France et du duché de Lorraine, au village ou hameau de Domremy, qui est du hoyaume u FRANCE*. Là, non loin de la maison paternelle, se voit un bois appelé de longue antiquité le bois chenu. Une tradition populaire et fort ancienne publiait que de ce lieu sortirait une jeune fille qui ferait de grandes merveilles, ainsi que cela est consigné jusque dans le procès.
Prédiction qui ne semble pas peu autorisée par celle du prophète anglais
1. « Oriunda namque fuit ex confinibus regni FranciaB et ducalus Lotharingie, Je vico aut villagio quodam dicto Dompremy, a parte ipsius regni constituto. » (^'•ITô r*.)
Merlin, relatée dans le roman de Brut, où Ton lit : Du bois chenu sortira ime Pucelle qui apportera remède au fnaly et la suite que Ton verra plus loin.
Il y a aussi une autre prophétie d'Engélide, fille du roi de Hongrie, qui commence ainsi : O beau /w, arrosé par les princes^ et à la suite on lit : Mais viendra une Pucelle, originaire du lieu doit fut d'abord répandu le brutal veniny etc. Par ce venin, quelques-uns entendent Tantique rébellion, par laquelle fut soustraite à Tobéissance du roi do France cette partie de la France appelée longtemps Gaule Belgique. Est-ce bien ce sens? Je le laisse à éclaircir à un esprit plus perspicace, et qui aura plus profondément pénétré les très beaux gestes des Français. Ce qu'il y a de mieux dit, c'est la désignation expresse de ce bois.
Ce qu'il faut considérer avec soin, c'est le mode des apparitions, tel qu'il a été exposé et raconté par Jeanne.
Jeanne affirme qu'elle a souvent vu les esprits de ses yeux corporels ; qu'ils apparaissaient au milieu d'une grande lumière. La première fois, c'était à sa droite, du côté de l'Église. Ce n'est pas immédiatement, ni facilement, qu'elle les a distingués ou connus en particulier ; elle n'a cru à eux, ni aussitôt, ni légèrement; leurs voix sont douces, humbles, claires; elle les a entendus souvent, et les a bien compris. Ils Tout d'abord jetée dans une sorte de stupeur et dans un grand efl'roi.
Voilà, d'après le procès, l'ensemble des assertions do Jeanne sur le mode et le genre des apparitions. Mais certainement tout cela bien pesé est susceptible de bonne plutôt que de mauvaise interprétation.
Pour le bien comprendre, il faut remarquer que saint Augustin distingue trois manières de voir les substances spirituelles. La première est purement intellectuelle et se fait par l'œil de l'esprit. Elle est plus excellente que toutes les autres; elle n'admet ni corps, ni similitude des corps; par une admirable action de Dieu, le regard de l'esprit fixe les objets incorporels et intelligibles. Saint Paul, d'après saint Augustin, jouit de cette vision, lorsque dans son ravissement il fut admis à voir Dieu en lui-même, et non en figure, ou comme dans un miroir.
La seconde est la vision sensible, ou par imagination. Elle a lieu lorsque, soit dans l'extase, soit dans le sommeil. Dieu, pour faire ses communications, produit dans l'âme des images destinées à les signifier. Tel le disque vu par saint Pierre au chapitre dixième des Actes ; telles les admirables figures de saint Jean dans l'Apocalypse et ainsi de bien d'autres.
La troisième est la vision corporelle, par laquelle Dieu^ntre corpo-
rellement à certaines personnes des objets mystérieux, que les autres le
plus souvent ne peuvent pas voir. Ainsi quand Hélie fut ravi à la terre,
Elisée vit des chars de feu (IV Reg., II). Balthasar vit une main qui écrhail
sur le mur (Daniel, V). Les esprits produisent ces manifestations dans des
corps qu'ils forment, et dont ils se revêtent. Ce qui leur est facile, car les
substances spirituelles étant supérieures à la nature corporelle, tout corps
obéit à leur vouloir, non pas que ce (simple) vouloir puisse changer leur
forme (substantielle), mais il suffit pour leur imprimer le mouvement.
Toutes les apparitions mentionnées dans les Saintes Écritures, ou dans les vies des saints, qu'elles aient été produites par l'intermédiaire des anges, qu'elles soient des apparitions de ces anges eux-mêmes, ont eu heu sous des figures corporelles, remarque saint Augustin au treizième livTe de Trinitate. Le même saint docteur, dans un de ses sermons, fait ainsi parler la Bienheureuse Vierge sur l'apparition de l'ange : « J'ai vu venir à moi l'Archange Gabriel, au visage resplendissant, au vêtement radieux, à la démarche merveilleuse. » Détails qui ne peuvent se rapporter quà une vision corporelle.
On objecte contre Jeanne, qu'elle a affirmé de ses visions plusieurs choses qui ne conviennent pas aux esprits, et surtout aux esprits bons. Ainsi elle a vu les tètes de saint Michel et de ses saintes, couronnées de belles couronnes très riches. Interrogée en termes exprès sur leurs bras, sur la configuration de leurs membres, sur leurs cheveux, sur leurs vêtements, et même si saint Michel avait des balances, elle n'a voulu rien répondre, ou plutôt elle a dit l'ignorer. Or il semble absurde que, les voyant aus^i souvent qu'elle le disait, bien plus étant assez familière pour les toucher en les embrassant, elle n'ait pas vu distinctement leurs membres apparents.
Commençons par remarquer que c'est par un vice des articles compos4^> contre elle, qu'on lui fait dire qu'elle a vu les têtes des esprits qui lui ap|iaraissaient. Cela ne se trouve dans aucune de ses assertions ; elle a dit avoir vu, non leur tête, mais leur visage. Et cela est conforme à la qualification des apparitions rapportées dans l'Écriture. Ordinairement il n'yestque>lion que de la vue du visage. Ainsi Jacob, après avoir lutté longtemps avec l'Ange, s'écrie : fai vu le Seigneur face à face (Gen., XXXIU); Gédéon. après avoir longuement conversé avec l'Ange, s'écrie : J'ai vu le Seign^ttr face à face (Jug., IV). Il y a bien d'autres exemples semblables.
La face du visage est la partie du corps la plus noble, la plus belle, le siège de la sagesse, est-il dit au chapitre xvn des Proverbes. Mais le but de ces apparitions est de départir aux hommes les mystères de la divine sagesse. Rechercher ce qui regarde les autres membres et les diverses particularités de ces apparitions semble chose vaine et curieuse plus
î*: BRÉHAL. — CIRCONSTANCES DES VISIONS DE JEANNE. 4o9
' qu'utile et profitable. Les Saintes Écritures et les histoires écrites pour édifier ne rapportent pas des choses inutiles. Comme renseigne saint Thomas (2 sent. dist. VUI, a. 2), lorsque Tange se montre revêtu d'un corps, il lui suffit de manifester visiblement quelques propriétés en rapport avec ses propriétés invisibles; ainsi que cela a lieu lorsqu'il apparaît sous la figure d'un homme, d'un lion, et semblables images» de nature à représenter les perfections invisibles des purs esprits. Pour la fin que les anges se proposent dans leurs apparitions, il suffit que, dans le corps quib revêtent, se manifeste la similitude des propriétés qu'ils veulent symboliser.
11 n'y a rien d'absurde dans les couronnes, et autres beaux ornements, dont Jeanne a parlé. On trouve dans la vie des saints bien des faits semblables et de plus étonnants encore. Sainte Agnès apparaît à ses parents veillant à son tombeau, entourée d'un nombreux chœur de vierges resplendissantes de beauté. Sainte Cécile reçoit de la main d'un ange une couronne tressée de roses et de lis. Que de faits pareils !
Pour ce qui est de la familiarité de Jeanne avec ses saintes, des accolades qu'elle en recevait et qu'elle leur donnait, rien dans ses paroles n'indique des actes invraisemblables. Pour être bref, il suffira de rappeler quelques faits de l'Écriture, plus étonnants encore. Qui n'admirerait la délicieuse familiarité des anges avec Abraham et avec Lothl Us viennent demander l'hospitalité à leur foyer, se font leurs commensaux dans un festin qu'ils acceptent (Gen., XVIII et XIX); un ange lutte de force, et longtemps, avec Jacob, et lui palpe le fémur au point de lui dessécher les nerfs (lien., XXVII); un autre s'entretient très cordialement avec Gédéon et lui prescrit un étonnant sacrifice (Jug., VI); on voit un ange se mettre en route avec Tobie, et voyager avec lui sur le pied du plus serviable des compagnons {Tob.,VI-XIII). On trouve bien des exemples semblables et dans l'Ecriture et dans l'histoire des saints.
Que les apparitions fussent quotidiennes, comme le disait Jeanne, c'est encore croyable, puisque dans la légende de sainte Cécile nous voyons Tiburce visité quotidiennement par les anges.
Jeanne ajoute que ces apparitions se montraient entourées d'une grande lumière: signe qui les recommande. La lumière, dans la commune acception du mot, et selon la parole même de l'Apôtre (Eph., IV), embrasse toute manifestation. Le mot s'applique bien dans les choses spirituelles, où, d'après saint Augustin, la lumière a plus d'excellence et de certitude. Voilà pourquoi les esprits bons sont dits anges de lumière, au contraire des esprits mauvais qui sont dits princes, puissances, auteurs des ténèbres.
Une conséquence, c'est qu'un vêtement de lumière est le signe de l'apparition d'un ange, surtout dans ce temps de la grâce manifestée. Bède sur
''** /w*'^ *' ,^t' "jjrf^'^ ^ *j.t/roi't, la lumière s'est leveV c/âj7^^ y^uc^ iMi. />*"^^ /ta à'**"* f,mi^f*'^^ dune grande lumière que se fit, «Tappan- ^#Tej.. Aui^^ ''''^ ^^y^^ Paul, et ct^lie qui fil tomber les fers de Piem lion fjaîcoinr"^'
/j ne p^f'^ encore interpréter que fuvorablement cette circoasUace. uW/e vii /^ première fois Tange, à droite, du côté de IV^glisi*. %m lisons daijs Ezëchiel (X) que les anges se tenaient à droite de la demetune: sur l"»^' '^ glose remarque que les s^iintes et supérieures puissaat^'s ^rupent la droite de la maison de Dieu, tandis que celles qui seront pett*ipilées dans les éternels supplices, celles qui sont appelées anges mauvuïSt anges tentateurs, occupent la gauche. Les bons seront placés i droite, eomme c'est évident par h>uiut Mathieu (XX v). Nous voyoïii^. lo dernier chapitre de saint Marc, que les saintes femmes virent Fanp' û^^\^ à la droite. Saint Luc observe en termes fort exprès que l'ange apparut à Zacharie, k droite de laulel encensé. Ce qui fait faire cette réflesion '■ saint Ambroise et à lîède : il apparaît à droite, parce qu'il apportait un signe de la divine miséricorde, annom^ait le bonheur et la joie du J -Jî divin, ce qui est signifié par la droite- Jeanne ne connut pas d'abord, ou ne distingua pas ces esprits, Cefl une suite de notre condition mortelle ou de Thumaine infirmité, m m^M'^ temps que de sa maturité religieuse. Car, comme le dit saint Thomas dan^ son second commentaire sur le maître des sentences (dist X, a. 1) : Itr* apparitions visibles des anges, étant au-dessus du cours ordinaire J*? 1-^ nature, impriment d'abord une sorte de stupeur, et arrachent en i|uhIi(i? sorte un assentiment violent, qui empêche le raisonnement- Daas leimtjj' écrit (dist, VUl, a. iV) il dit encore ; il n'est pas étonnant «]u*Abrabam ip^ ' rât d'abord que c était pour des Anges qu'il préparait le repas, qiiaiq«tHl les ait connus dans la suite et k la fin. Gédéon lui aussi ne connut ÏX^ qu'à la suite de signes nombreux, euuime l'indique le texte : AionOrth^^^ vùijanî r/ne céiaû l'Anfji' du Sciyneitr (Juf?., VI}. On voit la même etn*?*'' exprimée d'une manière bien expresse, dans Tapparition de TAnge auv [jarents de Manué. Après plusieurs détails, le texte ajoute : et mmit^M*^ nnê cumpèit que c'éunt un onye de Dieu (JuJ., .Mil) ; la glose ajoute ft >^'" tour : celui qu'il avait d'abord pris pour un homme. De Pierre i>Jf dans sa prison par un ange, il est dit au chapitre XII des Actes ; // '^ savait pm que ce qui se passait était accompli par un Anr/e^ et uh pt" plus bas : Piene revenu à hii-même ,*>*écna : Maintenant je mis m r^'^^'' que fe Seiqueur a envoyé son Ange, Aussi Jeanne dit-elle avoir vu et tutendu les espriU trois fois avant de les connaître : assertion en pli'ii^
' r i avec ce qui est raconté du prophète Samuel au premier li\Te dos -^^^y (c. II). Semblable chose arriva au prêtre Lucien pour l'invention des '^^jliques de saint Etienne.
Quant à sa lenteur à croire, à sa difficulté de discerner les apparitions, il ne faut voir là que la maturité de sa sincère piété. Saint Jean dans sa première épître (c. V) nous dit : Ife croyez pas à tout espnt^ éprouvez s'ils viennent de Dieu. Jeanne indique dans son procès trois manières, par lesquelles dans la suite elle a pu discerner les esprits : 1^ ils la saluaient; 2"" ils la dirigeaient ; 3 ils se nommaient expressément à elle.
La première ne déroge pas, quoi que plusieurs en pensent, à la dignité de l'Ange ou de l'esprit bon. L'ange salua Gédéon par ces paroles : le Seigneur soit avec vous, 6 le plus courageux des hommes (Jud., vi), Raphaël salua Tobie et ses parents (Tob., XII), Daniel fut salué par son ange (Dan., X), Marie par rArchange (Luc, I). Il y a plus, nous voyons Dieu saluer luimême, par exemple, Gédéon, dans le chapitre déjà cité. Notre Seigneur salue les femmes qui le cherchaient au tombeau (Mat., XXVlIl),ses disciples au cénacle (Jean, XX).
La seconde manière, la direction qu'elle en recevait, est encore bonne. Pierre connut ainsi l'ange qui le délivra de prison^ des mains des soldais qtiile gardaient, et de tout péril (Act.,XII). N'est-il pas écrit : Votre esprit bon^ 6 Dieu, me conduira dans la terre du bien. Sur quoi la glose ajoute : ce ne sera pas l'esprit mauvais, car il conduit dans la terre du mal.
En troisième lieu, Jeanne a pu connaître l'ange ou les esprits qui lui apparaissaient, parce qu'ils se nommaient à elle. Jacob (Gcn., XXXII), Manué (Jud., XIII), ont ainsi connu les anges qui se montraient à eux. Il en est de même du jeune Tobie, de ses parents, du prêtre Zacharie.
Jeanne avait en outre des signes plus probants qui seront indiqués ailleurs. Les voix qui lui parlaient étaient douces, claires, intelligibles, disait Jeanne. Cela ne convient pas aux esprits de malice ; ils n'ont pas coutume de parler d'une manière intelligible et claire. On le voit dans la pratique de l'Inquisition, parles aveux de ceux qui consultent les démons et en reçoivent des réponses. Leur voix est rauque, discordante, et d'après saint Augustin, leurs paroles sont équivoques, captieuses et obscures; afin que, s'ils ne disent pas la vérité, ils puissent, à la faveur de l'interprétation d'un mot obscur, conserver leur autorité auprès de leurs sectateurs, ainsi que cela est dit au chapitre scicndum est (c. XX VI, q. IV). A cela répond bien l'assertion de Jeanne, qui affirmait n'avoir jamais trouvé dans ses voix signe de duplicité ; marque très évidente du bon esprit, car le mauvais ange est appelé esprit de mensonge, et au chapitre VIII de saint Jean, Notre Seigneur dit de lui : Lorsqu'il avance une imposture, il tire de son fond, parce qu'il est le menteur.
L'on ne doit pas voir une difficulté dans ce que Jeanne affirme que les voix lui parlaient français et non anglais. Cela n'exprime pas une particularité qui tienne à la nature de celui qui parle; mais seulement la condescendance qui le fait accommoder à la capacité de celui qui écoute ; capacité à laquelle les esprits s'accommodent, ainsi que l'enseigne saint Denis dans la Céleste hiérarchie (c. I).
Il y a pourtant une remarque à faire. D'après saint Thomas (Il in sent., dist. II-III, q. 4) : parier, c'est, en frappant l'air avec des organes déterminés, former des sons destinés à exprimer les conceptions de l'intelligence. Aussi les anges revêtus d'un corps ne sauraient avoir de parler corporel dans toute la signification du mot. Ils n'ont pas de vrais oignes matériels, mais c'est la ressemblance du langage, en ce sens que les anges comprennent, et qu'ils expriment ce qu'ils ont compris, par des sons, qui ne sont pas à proprement parler des sons vocaux, mais l'imitation de ces sons ; tout comme certains animaux, et certains instruments, sont dits parler. Les conceptions de l'intelligence ne sont pas exprimées par les Anges par des sons qu'ils tirent de leur fond, mais par des mouvements extérieurs, déterminés par l'intelligence, pour imiter ces mêmes sons: tout comme la conception de l'artiste passe de l'esprit dans la matière, et reproduit l'édifice et les autres objets conçus par lui.
Jeanne dit encore que les premières apparitions lui causaient de la stupeur et de l'effroi. C'est là une marque du bon esprit. Son premier aspect inspire toujours une certaine crainte. C'est ce qui a fait dire à saint Jean Chrysostome : l'homme, quelque juste qu'il soit, ne peut pas voir l'ange sans effroi. Zacharie, impuissant à soutenir la présence de l'Ange, était troublé, ébloui qu'il était par son aspect. Bède dit encore : un nouveao visage, en s offrant aux regards de l'homme, trouble l'esprit et met le cœur en inquiétude.
Deux causes sont assignées à ce phénomène. La glose en saint Luc veut que ce soit une suite de la corruption première, dont saint Grégoire écrit : Dans quel abîme nous sommes tombés, nous qui tremblons à la présence des bons anges. Saint Thomas (3, q. XXX, a. i) donne une autre raison: « Par le fait même que l'homme est élevé au-dessus de lui-même, à une dignité supérieure à sa nature, la partie inférieure de son être en est débilitée ; ce qui cause un trouble, tout comme lorsque la chaleur naturelle se porte à l'intérieur, le tremblement agite les parties extérieures. >»
Aussi saint Âmbroise écrit-il dans son commentaire sur saint Luc : nous sommes troublés, et nous perdons nos esprits, lorsque nous sommes frappés par la rencontre d'un être supérieur. Ezéchiel est terrassé à la vue de l'Ange. Je vis et je tombai la face contre terre (c. II). Daniel en est comme anéanti : Je vis et je me trouvai comme sans force (c. X). Zacharie en est troublé : Zacharie fut troublé à cette vue et saisi d'une soudaine terreur Luc, I). La Bienheureuse Vierge en est alarmée : Ce discours la troubla (ibid.). Sa pudeur, selon saint Bernard, en était offusquée. Cela arrive non seulement dans la vision corporelle, mais aussi dans la vision imaginaire. Xous lisons au chapitre xv de la Genèse : Le sommeil saisit Abraham^ une grande et ténébreuse horreur s'empara de lui.
Mais si le bon ange effraie par son premier abord, il ne tarde pas à réconforter. Aussi Origène dans son commentaire sur saint Luc écrit ces paroles : « L'Ange, sachant bien que c'est là une condition de la nature humaine, se hâte de remédier à ce trouble ; d'où ces paroles adressées à Zacharie et à Marie : Ne craignez pas. »
Le procès fait foi qu'il en a été ainsi pour Jeanne ; car elle dit souvent que les esprits et les apparitions lui avaient donné de grands réconforts dans ses nécessités. Ce qui est un signe du bon ange, selon ces paroles de saint Athanase dans la vie du père de la vie hérémitique, saint Antoine : «< Il n'est pas difficile, dit-il, de discerner les bons des mauvais esprits. Si à la crainte succède la joie, sachons que c'est le Seigneur qui nous vient en aide, la sécurité et le calme étant une marque de la présence de la divine Majesté. Si au contraire la terreur première persévère, c'est l'ennemi qui apparaît. »
Enfin le bon esprit, le premier effroi dissipé par le réconfort qu'il donne à Tàme, la laisse en se retirant comblée de joie, de paix, de consolation. C'est là l'issue dernière, qu'il faut soigneusement examiner dans les apparitions, ainsi qu'il a été dit en commençant.
Or, d'après le procès, quand les esprits quittaient Jeanne, elle ressentait de tels transports d'allégresse, que de tout son être comme ravi, elle désirait s'en aller avec eux, et qu'en attendant elle se fondait en ruisseaux de douces larmes : signe très évident du bon esprit.
Guillaume de Paris, dans son livre de YUniverSy enseigne que les esprits d'en haut sont amis de nos âmes, et donne comme preuve, qu'en présence de ces célestes substances, nos âmes quittent en partie le corps, quelquefois même totalement, ainsi que cela arrive dans le ravissement, l'extase, et dans l'état désigné par ce terme : in spiritu. Comme le fer en présence de l'aimant, par une sorte d'amour naturel, se porte dans un vol rapide vers l'aimant; ainsi nos âmes, par une pente et inclination naturelles, sont heureuses de se fondre avec les Anges. On en voit un exemple au dixième
livre des Dialogues de saint Grégoire. La Bienheureuse Vierge, suivie d'un nombreux cortège d'autres vierges vêtues de blanc, apparut à une jeune chrétienne. L'adolescente, charmée d'une si suave félicité, voulait absolument se joindre à leur compagnie. La Sainte Vierge lui commanda de s'abstenir désormais de tout ce qui sentirait la légèreté de lenfanc^; du laisser-aller dans le rire et dans le jeu. Ce qu elle fit, et quelques jours après elle sortit heureusement de ce monde.
Or, Jeanne disait qu'après ses premières visions, elle ne se mêla plus dans la suite aux jeux de ses compagnes, tout comme elle affirme qu'au départ de ces apparitions, c'étaient dos larmes, et un gi'and désir de s'envoler avec elles. Tant de consolations accusent la présence du bon auge. Saint Athanase dans le passage déjà cité continue : « La présence des bon^ anges est pleine d'amabilités et de calme. Ils nous approchent sans bruit, légèrement, répandant dans les âmes la joie, Tallégresse et la confiance. Le Seigneur, source et origine de toute joie, est avec eux: et alors notre âme est inondée d'une lumière sans trouble, douce et calme. Alors l'àme brûle du désir des éternelles récompenses; si elle le pouvait, elle briserait la demeure terrestre, et déchargée du fardeau d'un corps mortel, elle se hâterait d'aller au ciel avec ceux qui l'honorent de leur présence. »
« Telle est la bonté des purs esprits que si, par suite de l'infirmité des mortels, ils causent d'abord par leur éclat une terreur mystérieuse, ils bannissent aussitôt toute crainte.
« C'est le contraire pour les esprits de malice. Leur aspect est haineux, leur voix donne le frisson, ils laissent des pensées immondes. Impuissants à rassurer comme Gabriel le fit pour la Vierge Marie, ils ne disent pa>, ainsi que les messagers du Christ aux bergers : Ne craignez pas;?M contraire ils accroissent le premier effroi inspiré par le premier abord: iN poussent dans l'abîme de l'impiété, pour tenir leurs esclaves sous leurs pieds. » Ainsi parle saint Athanase {Sancti Antonii vita, n« 36-37).
Guillaume de Paris dit encore : « Au commencement les esprits de mal cachent leur malice ; ils approchent sans inspirer de terreur, se transfigurant en anges de lumière. Il ne leur est pas permis de se dissimuler longtemps ; ils sont forcés de montrer leur perversité ; la divine miséricorde les y contraint, comme quelquefois elle leur interdit de tromper les hommes. On sent enfin leur désir de nuire et de ruiner. De là une sorte d'horreur et d'effroi. Ce qu'en se retirant ils laissent à Tâme soumise à leur influence, c'est le tremblement et la frayeur. Quelquefois ils sont forcés Je montrer combien ils sont immondes, et ils disparaissent, en remplissant le lieu de leur apparition d'une intolérable odeur. C'est le contraire pour les esprits bons. Quand ils s'unissent à l'âme, c'est d'abord la crainte;
elle est produite par le profond respect qu'ils inspirent et par la nouveauté même de l'impression. En se retirant ils laissent les âmes réconfortées, consolées, dans Tallégresse; et les traces de leur présence sont le contraire de celles de leurs adversaires. » Ainsi s'exprime le savant théologien.
Il sera en son lieu parlé plus longuement des autres signes qui regardent plus intrinsèquement la fin de la mission de Jeanne.
Sur cet article des apparitions, il est un point que je crois ne devoir pas être passé sous silence: celui dans lequel elle dit avoir été, d'abord et souvent dans la suite, confortée par saint Michel. Gela convient à merveille à la fin de sa mission : la restauration du royaume de France, alors bien cruellement foulé par l'ennemi.
Sur quoi il faut remarquer ce qu'enseigne saint Grégoire : la protection et la direction des communautés, des provinces, des royaumes, ne sont pas confiées à des anges du dernier degré, auxquels reviennent des soins de plus minime importance. Gette sollicitude est dévolue à des anges d'un ordre supérieur, tels gue les Archanges et les Principautés qui l'emportent par l'excellence de leur nature, et dont la puissance et les actes embrassent une sphère plus universelle. Les deux princes des Grecs et des Perses, qui résistèrent à Daniel, ainsi qu'il est rapporté au dixième chapitre du livre de ce prophète, étaient, d'après saint Grégoire, des anges bons, de l'ordre des Principautés, préposés à la conduite de ces royaumes ; quoique saint Jérôme donne une autre explication.
Saint Michel est dit par saint Thomas (II in sent. dist. X in expos, litt.) appartenir à l'ordre des Principautés. Il était préposé à la conduite du peuple juif, comme cela se déduit du chapitre vi des Juges et du chapitre X de Daniel.
Maintenant que la Synagogue est enterrée, que la foi du Christ est dans son éclat, que l'ancien peuple est dispersé en punition de sa malice, l'on doit croire pieusement que saint Michel est préposé à la conduite de la Chrétienté, et principalement du royaume de France, où par la grâce de Dieu la foi brille d'une plus vive splendeur, et où la sainte religion du Christ conserve son plus profond empire.
Aussi l'Archange, comme pour s'engager à garder la France contre l'invasion des Anglais, s'est choisi de bonne heure, sur le roc élevé et bien fortifié connu jadis sous le nom du Mont-Tombe, une demeure où il trône entre les deux nations. Dans leurs attaques, les ennemis n'ont jamais pu s emparer de ce lieu. Ce qui était encore plus à redouter, de nombreuses machinations ont été mises en œuvre par des ennemis conjurés ; mais la force etl'astuce ont été également impuissantes. Il n'a pu être ni forcé, ni surpris, et notre roi peut, en se félicitant, s'écrier avec l'Ange qui instrui-
sait Daniel : Voici que Michel, le premier parmi les princes pretniers, eu avant tous venu à mon aide.
C'est assez présentement sur les visions de Jeanne. On fait, il est vrai, quelques objections; les unes ne méritent pas d'être examinées; les autres le seront en une autre place.