‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 4)Chapitre 238 sur 381 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

JEANNE A REFUSÉ, CE SEMBLE, DE SOUMETTRE SES PAROLES ET SES ACTES AU JUGEMENT DE L'ÉGLISE MILITANTE (folio CLXXXVi vo-CLXXxix i^).

SoyvAiRS : La soumission à TËglise, point où les adversaires avaient dressé leurs

embuscades.

L — Ce que les simples sont obligés de croire. IL — Les révélations de Jeanne n'étaient pas du domaine de la foi. IIL — Celui qui a reçu de Dieu une révélation ne doit la soumettre à personne, s'il

est certain de la révélation reçue. — Orthodoxie des paroles de Jeanne sur ce point. —

Elle avait été approuvée à Poitiers.

IV. — Amphibologie du mot Église : expliqué par choses plus obscures encore. — La question posée était dure, contre le style de l'Inquisition, superflue.

V. — La simplicité de la jeune fille l'aurait excusée, si besoin eut été. — Elle entend d'abord par le mot Église l'édifice matériel. — Orthodoxie et piété de ce qu'elle dit de l'unité de l'Église. — Quoiqu'on ait essayé de l'égarer, ses réponses sont aussi exactes que pieuses. — Appel au Pape,

VL —Jeanne pure de toute erreur, et soumise. — Ses adversaires se disent l'Église, et usurpent sur les fonctions du Pape. — Cauchon et ses complices coupables d'attentat contre le Saint-Siège, et môme d'hérésie.

Cette soumission à TÉglise a manifestement fourni la matière des interrogatoires les plus capitaux et les plus difficiles de Jeanne; c'est là que, dans leur longue et astucieuse poursuite, avaient dressé leurs principales embûches, ceux qui étaient à la tête de ce procès. Jeanne refuse-t-elle ou diffère-t-elle de se soumettre, ils prétendent aussitôt qu'elle est convaincue d'erreur dans la foi, qu'elle est animée vis-à-vis de l'autorité de l'Église de sentiments peu orthodoxes.

Les réponses de l'accusée, en dépit de la difficulté de la question, et plus encore de la manière captieuse dont Jeanne était interrogée, ont été catholiques et pieuses. Pour le montrer, il faut rappeler ce en quoi les fidèles, et particulièrement ceux du dernier rang, les simples, sont tenus de se soumettre à l'Église.

La révélation divine descend d'une manière ordonnée des supérieurs aux inférieurs. Les anges supérieurs illuminent les anges inférieurs, et ont une connaissance plus pleine des mystères divins, enseigne sainl Denis au chapitre xii® de la Hiérarchie céleste. Il en est de même des mystères de la foi. Les supérieurs ecclésiastiques, qui ont le devoir d'enseigner les autres, ont le devoir aussi de posséder une connaissance pins pleine des choses à croire, et doivent avoir une foi plus explicite. Il est, est-il enseigné au chapitre de sancta Trinitaie^ comme une mesure de foi obligatoire pour tous, et qui suffit aux simples.

Ils doivent croire que Dieu est, qu'il punit les méchants et récompense les bons, qu'il est notre Rédempteur; ils doivent croire les mystères, objet des principales fêtes de TÉglise. Pour les autres points de la foi, ils ne sont tenus de les croire que d'une manière implicite ; c'est-à-dire qu'ils doivent croire tout ce qu'enseigne l'Église catholique. Si quelqu'un, esl-il dit dans le chapitre déjà cité, croyait que le Père est plus grand ou plus ancien que le Fils, pensant que c'est là la foi de l'Église, disposé d'ailleurs à croire ce que croit l'Église catholique, celui-là ne serait pas hérétique. On peut même dire que les sentiments erronés qu'il a dans l'esprit ne sont pas sa foi; sa foi est celle de l'Église (c. 2 de 511m. Trini7.,c. hœc est fides, caus. XXIV). Il tient à cette foi plus qu'à ses sentiments privés. Cette disposition de cœur supplée les explications qu'il n'a pas reçues. C'est ce qui a fait dire à saint Augustin dans son livre contre Fauste : Dans l'Église, la multitude jouit de la plus entière sécurité, non par sa pénétration à comprendre, mais par sa simplicité à croire. C'est que, comme l'enseigne saint Thomas (m tfn sene., dist. XXV, a. 1), l'acte de foi explicite n'est indispensable que pour diriger à leur fin dernière les actes des autres vertus ; or pour cela il suffit de la connaissance explicite des mystères indiqués.

Après cet exposé, dont il n'y a ici que l'abrégé, Bréhal dit que pour discuter plus à fond cet article, il faut considérer non seulement la difficulté de la question posée à Jeanne, mais encore l'équivoque des te^me^ dont on usait; l'évidente simplicité de la jeune fille; la saine créance qu'elle a toujours manifestée à cette occasion.

BRÉHAL. — LA SOUMISSION A L'ÉGLISE. ol3

La question, si elle voulait soumettre ses paroles et ses faits au jugement de rÉglise, était très ardue et très difficile dans le cas présent; à raison surtout de la matière sur laquelle elle a été si souvent harcelée. C'étaient les apparitions, les révélations, les prédictions dont il a été déjà longuement parlé. Elles avaient rapport au gouvernement politique, au relèvement du royaume de France, à l'expulsion des ennemis. Il est étonnant qu'on l'ait molestée sur tous ces points, pour l'obliger de les soumettre au jugement de l'Église. Il est évident que ces questions ne font pas partie de l'objet formel de la Foi. Elles ne rentrent pas dans le domaine de ces premières vérités qu'il faut croire de nécessité de salut ; cela ne rentre pas non plus dans l'ordre de ces vérités secondaires, que l'on doit croire par la préparation du cœur, professer en temps et lieu ; parce qu'elles sont consignées dans les Écritures, ou ont été définies par l'Église.

Il est un autre ordre de vérités, qui ne peuvent être ramenées à l'objet (le la foi que d'une manière indirecte, en vertu d'une certaine piété et dévotion des fidèles, telles que certaines histoires, légendes, dont l'Église n impose pas la foi; l'authenticité de certaines reliques; les points légitimement controversés parmi les théologiens. De ceux-là, on dit : gui ne les croit pas^ il nest pas damné. Il est libre à chacun d'en penser ce qu'il veut, alors que de chaque côté se présentent des raisons et des vraisemblances, qui ont leur probabilité. En ce qui ne touche pas la foi, en ce qui ne peut pas en altérer la pureté, une erreur ne rend pas suspect dans la foi. Mais ce que Jeanne a dit et fait n'est pas du domaine de la foi; cela ne faisait courir aucun danger à la foi, alors même qu'elle ne se serait pas soumise en cela. Nulle part la Foi, l'Église, ou l'Écriture sainte, ne nous obligent de croire que des révélations du genre de celles que Jeanne s'attribuait procèdent des malins esprits.

Après ce raisonnement, dont je viens de ne présenter que le fond, le défenseur de Jeanne en fait un second, que je vais reproduire dans son entier.

« Jeanne affirmait et croyait tenir de l'inspiration divine tous les points pour lesquels elle était sollicitée de se soumettre au jugement de l'Église. Or l'inspiration divine apporte la liberté, d'après ces paroles de saint Paul :

là OÙ est r esprit de Dieu, là est la liberté (II, Cor. III), paroles ainsi commentées par la glose : « L'esprit de Dieu est la loi de l'esprit, loi que Dii^u « n'écrit pas avec des caractères matériels, mais qu'il intime aux âmes par « la foi. Cette loi, étant supérieure, exempte de toute autre loi (contraire : « parce que aucun lien humain ne saurait tenir contre une disposition di- «< vine. » C'est ce qui est indiqué au chapitre Beattis (c. XXII, q. Il), et plus clairement au canon dux sunt (c XIV, q. Il), au chapitre licet {de régulart/)tis)j et autres semblables.

« Saint Thomas (l»2», q. 93, a. 6, ad !"•) explique ainsi ces paroles de l'Apôtre : Si vous êtes conduit par l'esprit, vous n'êtes plus sous la loi (Gai. V). Les œu\Tes de l'homme conduit par le Saint-Esprit sont œuvres du Saint-Esprit, plus que de l'homme. Le Saint-Esprit n'étant pas sous la loi, les œu\Tes des enfants de Dieu conduits par le Saint-Esprit (Rom. vm , en tant qu'elles proviennent du Saint-Esprit, ne tombent pas sous la loi. Le même saint docteur dit ailleurs (III in sent. dist. XXV, a , I) : Quand il s'agit de pouvoirs subordonnés, l'on ne doit obéissance au pouvoir inférieur que tant que ce dernier règle ses ordres sur le pouvoir supérieur. Esl-il en opposition avec le pouvoir supérieur, il n'est plus la règle ; il est le perturbateur du bon ordre. Voilà pourquoi l'on ne doit pas se ranger du côté du prélat qui prêche contre la foi ; parce qu'en cela il est en désaccord avec la première des règles. Sur ce point, le sujet ne serait même pas totalement excusé par l'ignorance; parce que la vertu de foi inclinerait à un sentiment contraire, et que l'onction du Saint-Esprit nous révèle ce qui est nécessaire au salut, ainsi que l'enseigne saint Jean dans le traisième chapitre de sa première épître.

« De même l'on ne doit pas obéir au prélat, soit qu'il commande contre la loi de Dieu, soit que ce soit contre les inspirations (évidentes) que Dieu intime secrètement au cœur.

« Pour ce qui est contre la loi, nous avons l'exemple des apôtres Pierre et Jean disant aux princes des prêtres et à la synagogue : En présence dt Dieu, est-il juste de vous obéir plutôt qu'à Dieu ? jugez-en vous-mêmes, Cf çw nous avom vu et entendu, nous ne pouvons pas ne pas le dire (Acl, V); et au chapitre suivant : // faut obéir à Dieu, plutôt qu'aux hommes.

« Sur ces paroles de saint Paul : Ceux qui résistent au pouvoir se mf^nagent la condamnation (Rom. XIII), la glose fait ce commentaire : Si le préposé [curator] vous donne un ordre, l'exécuterez-vous malgré le proconsul? Si le proconsul fait un commandement contraire à celui de 1 empereur, délibérerez-vous pour savoir s'il faut mépriser celui de l'empereur, pour se conformer à celui du proconsul? Si donc l'empereur fait un commandement, et si Dieu en fait un autre; il faut mépriser le commandement de l'empereur, et obéir à celui de Dieu.

« C'était ce que Jeanne exprimait fort bien, quand elle disait être soumise à rÉglise, au Pape, aux autres prélats, Dieu premier servi; que ses voix ne lui disaient pas de n'être pas soumise à l'Église, Dieu premiei' servi. A cela se rapportent ces lignes du canon contra mores (dist. VIlI) ; il faut obéir sans hésiter à Dieu, dominateur de toute créature, en tout ce qu'il commande ; car, comme dans le pouvoir humain le supérieur est mis au-dessus de l'inférieur, ainsi Dieu est au-dessus de tous.

« Même dans ce que Dieu commande par l'inspiration secrète, il doit passer avant tout homme qui commanderait le contraire. Si les docteurs catholiques enseignent que ne pas acquiescer à une révélation divine est uû péché d'infidélité, combien plus de la renier et de l'abjurer ! Alors que Dieu commande quelque chose de contraire à une loi humaine, à une coutume reçue, cela n'eut-il jamais été fait; il faut le faire; ainsi que le prescrit le canon contra mores déjà cité ; et le canon frustra (ib., q. VII). II faut s en tenir à ce qui est meilleur, qui est ce que le Saint-Esprit a révélé.

«Le philosophe, dans son chapitre delà bonne fortune, donne un enseignement adopté par saint Thomas (1» 2»', q. 68, a. 1) : à ceux qui sont conduits par un instinct divin, dit-il, il n'est pas expédient d'être conseillés par la raison humaine. Qu'ils suivent l'instinct intérieur qui les pousse ; c'est un principe bien supérieur à la raison humaine.

« Voilà pourquoi Isaïe disait : Le Seigneur m'a ouvo't route, et moi Je ne le contredis pas, et je ne me rejette pa^ en arrière (c. L). Au chapitre xxii des Nombres, Balaam s'écrie : Ni pour argent, ni pour or, je ne pourrai changer un mot de ce que me dit le Seigneur mon Dieu, ni rien y ajouter, ni rien en diminuer. Au livre troisième des Rois (c. XIlI) on lit qu'un prophète vint de Juda en Béthel sur l'ordre de Dieu. Malgré les instances du roi Jéroboam, il ne voulut ni boire ni manger pour ne pas transgresser le précepte intimé par révélation divine. Cependant, trompé dans la suite par un faux prophète, il viola le commandement. La punition de sa désobéissance fut qu'un lion le dévora dans le chemin,

« Michée, pressé par les envoyés du roi d'Israël de se mêler aux faux prophètes, pour prophétiser avec eux selon le bon plaisir du roi, répondit : Vive Dieu, tout ce que me dira le Seigneur, je le redirai hautement niReg. ult.). — La très digne Judith disait, elle aussi : Qui suis-je pour contredire le Seigneur? Ce que la glose interprète ainsi : Ce qu'il jugera bon et approuvera, je le ferai.

i< Les réponses de Jeanne sont en merveilleux accord, puisqu'elle disait que de ses paroles et de ses faits, elle s'enrapaortait à l'Église, pourvu que rÉglise ne lui commandât rien d'impossible. Ce qu'elle expliquait, en ajoutant qu'il lui était impossible de rétracter ce qu'elle avait fait de la part de Dieu. Elle disait encore : Quoi que me commande Dieu, je ne ces-

serai de le faire pour homme vivant^ ni pour quoi que ce soit. En cela il n'y a pas évidemment l'ombre d'une faute ; et pareilles paroles sont la justesse môme.

« Nous pouvons ce que nous pouvons faire aisément, ainsi qu'il est dit au dernier chapitre de transactionibus. Le droit répute impossible ce que l'on ne peut faire sans manquer au devoir (L. FUius qui, PP. de eontUL Ju$ti . En morale l'on ne doit dire possible que ce qui est juste et bon. Un ordre inique est réputé impossible (L. P. Paulus, PP..,.. de regulis Jw^îs L. ImpossibiHum], L'on doit en dire autant d'une loi injuste (c. oit autem lex, dist. IV).

« Aussi est-ce un point capital, que la certitude que doit avoir celui qui reçoit une révélation, des choses qui lui sont révélées : elle doit être ferme, hors de tout doute, ainsi que cela a été exposé plus haut en traitant des révélations. Jeanne la possédait ; elle avait une connaissance indubitable de ce qui lui avait été révélé, ainsi qu'elle l'a constamment affirmé. Elle ne devait en ce point obéir à personne (c. Julianu$;si Dommuu c. XIII, q. 3); abjurer ces révélations c'eut été se parjurer et mentir; ce qui tes défendu par la loi divine. Agir contre sa conscience c'est édifier pour l'enfer (in cap. finali de prescriptionibus, etc., Utteras de resiitutùme spoL). Il ne faut pas à la voix d'un prélat déposer une conscience bien formée, fondée sur une créance bien éprouvée (c. Inquisit. de semenlia excommunie, adauresetkabetur de temp.or.y ethahetur in cap. per tuas per Ost. et Jo. Andream, et Archid.).

« Sur l'ordre du roi, de nombreux docteurs et prélats avaient, à Poitiers, fait subir à Jeanne un examen sévère de trois semaines. Ils n'avaient trouvé en elle rien de superstitieux, rien de mauvais, ainsi que cela e^l établi parle procès, et par le témoignage de plusieurs survivants, présents à cet examen. Delà deux conséquences : La première, c'est que Jeanne, n'ayant pas été condamnée par les prélats et les docteurs, a été confirmée danssafoi aux révélations, et n'a pas dû dans la suite les abjurer surd'autres instances. La seconde : l'Église de Beauvais, sous le nom de laquelle on simulait défaire ce procès, n'a aucun titre de supériorité sur celle de Poitiers. Jeanne n'était pas tenue de renier, à l'instance de la première, ce que la seconde, après mûr examen, n'avait pas condamné. Un égal est sans autorité vis-à-vis d'un égal (c. innotuit de clericis. PP. de arbitris, L. nom magislr^tus et PP. de trebellis. L. ille à quo, PP. item tempestivum).

« Ces interrogatoires sur la soumission à l'Église ont été pleins d équivoques et de réticences. Le mot Église a plusieurs sens, ainsi que le re-

marque la glose sur le mot clerici (de verborum significatione). Tantôt ilsigniRe seulement Tévêque, comme dans le chapitre scire debes (caus. VII, q. Il) ; tantôt il signifie les ecclésiastiques de TEglise principale (dist.XIII,c.l); quelquefois on l'emploie pour désigner la majeure partie du chapitre c. Apostolica, dist. LVI); d'autres fois pour marquer toute riîglise d'une province, comme dans le chapitre ciim super [de auctorît, et usupallU); enfin il désigne toute l'assemblée des fidèles (de consec, dis. 4), il se prend dans ce sens dans le chapitre Engeltrudam (dis. III, q. iV), dans le chapitre legimtis (li>i. XCIII), et dans bien d'autres.

« 11 est évident que c'est vouloir tendre des pièges, que d'interroger une personne simple et ignorante, en usant de termes équivoques et d'une signification obscure pourelle. Personne n'a le droit de s'étonner que Jeanne, dans la crainte d'être prise au piège d'une interrogation amphibologique et perfide, ait différé, ou ait voulu esquiver la réponse. De pareils mots, ainsi que l'enseigne le philosophe en parlant de l'équivoque, sont des nids de nombreux sophismes.

« L'on dira peut-être qu'on lui a suffisamment expliqué la question, (|uand on lui a dit que l'Église militante est l'Église d'ici bas, et l'Église triomphante l'Église de là haut. Mais c'est là ne rien dire. Pareils termes étaient bien plus propres à brouiller qu'à éclairer l'esprit de la jeune fille. Vu sa simplicité, il lui était plus difficile de comprendre les mots militante et triomphante que de comprendre le mot Église. On expliquait l'inconnu par un plus inconnu, alors que ce qui est destiné à faire comprendre doit être plus clair que ce qui doit être mis en lumière. C'est le cas de dire avec saint Augustin (lib. IV, de docL Christ.) : Que celui qui parle ne s'imagine pas, tant qu'il n'est pas compris, avoir dit à son disciple ce qu'il veut lui dire; car, quoique il ait dit ce qu'il comprend, il n'a lien dit à qui ne comprend pas.

« Cette question de la soumission à l'Église, telle qu'elle était posée, semble fort dure et fort raide. On lui demande en effet si de tous ses dits et faits, si de tous les crimes qui lui sont imputés, de tout ce qui touche son procès, elle veut s'en rapporter à l'Église qui est sur la terre. Voilà 1 interrogation qui lui a été adressée vers le milieu du procès (p. 462-466t"*-i7o). Semblable question posée à une personne simple et innocente, en public, en plein tribunal, est raide et dure. Pour ne pas parler de ces mots faits et crimes, il est fort raide que dans une cause en matière de foi, où Ton doit procéder de piano et simplement [in VI© c. mW. de hœresi), Ion aille introduire des interrogations comme celle-là : si l'on veut se soumettre au jugement. Cela suppose acte de justice avec exécution. Cela ne peut qu'effrayer un détenu et surtout une femme; car cela lui fait naître iidée de péril pour sa personne ou pour ses biens; crainte dont le droit

exige qu'il soit tenu compte (L. pnma FF, quod metus causa, in fine). Cette ma nière de procéder et d'interroger, sévère et dure, est contraire à la modération et à la modestie du style de la sainte Inquisition, tel qu'il est prescrit par la Cour romaine, auquel les évoques et les ordinaires sont tenus de se conformer, ainsi qu'il est ordonné par le canon per hoc [in VI° de Itœresi). Sans parler de la haine des prétendus juges dont il sera question plus loin, ce que les interrogations présentaient d'ardu, d amphibologique, de dur, suffit pour excuser Jeanne d'avoir tardé à répondre, ou d'avoir répondu de telle ou telle manière.

« J'ajoute que cette question était en dehors du procès et superflue.

« Elle était en dehors du procès. Ne pouvant pas la circonvenir par leurs autres questions, auxquelles elle répondait avec autant de sagacité que d'orthodoxie, ils ont tendu ce piège secret et dérobé : pratique bien éloignée du style de l'Inquisition ; car ces questions indirectes ne sont qu'embûches; aussi cela est-il en dehors de ses usages.

« Question superflue. Si celui sur lequel on informe est hérétique, alors même que dans son cœur il méprise l'autorité de l'Église, il n'en reste pas moins son sujet en ce qui concerne son hérésie, et il peut être puni par elle selon la qualité de son crime. S'il n'est pas hérétique, mais seulement dénoncé comme suspect, à combien plus forte raison le doit-on regarder comme soumis à l'Église, d'après les actes ordinaires de sa vie. Inutile de demander à un sujet s'il veut être soumis à son maître pour les points où il lui doit soumission.

« Quant aux autres points, où il ne lui doit pas soumission, la requérir, ce n'est pas seulement une injustice, c'est une grande témérité. Jeanne, comme c'est patent par le procès, professait hautement sa soumission à l'Église. La questionner d'une manière si itérative, si malveillante, sur cette soumission, c'était plus qu'absurde ; c'était de l'impiété et de Tinliumanité.

« Ce qu'il faut grandement considérer ici, c'est la simplicité de cette jeune fille. On sait qu'elle était d'assez basse extraction. Comme les filles de la campagne et les paysannes, occupée aux pâturages, à la garde des bestiaux, on ne lui enseigna que l'humble métier de filer et de coudre. N'eût-elle pas bien répondu, — elle a répondu admirablement, — n'eûtelle pas bien répondu à une question aussi ardue, elle serait fort justement excusée.

« Sa simplicité éclate lorsque, interrogée sur cette soumission à l'Eglise,

elle répond que par amour pour Dieu on lui permette d'aller à l'église, qu'elle n'est pas une personne qu'on doive empêcher d'aller à l'église et dentendre la messe. On voit clairement que sa simplicité était telle que par le mot église elle entendait, ainsi que le font communément les personnes du peuple, l'église matérielle, l'édifice de pierres.

« Une autre fois comme on lui faisait la distinction entre l'Église mililantc et l'Église triomphante, elle répondit : Il m'est avis que c'est tout un de Notre Seigneur et de l'Église, et que Ton ne doit pas en faire difficulté et elle ajouta : Pourquoi en faites-vous difficulté, vous, que ce soit tout un (p. 175)? Ces paroles prouvent manifestement que Jeanne obéissait à sa droite et simple foi ; foi qui suffit pour le salut, ainsi que c'est constant par le ch^fUre fimiiter [de summa Trinitate),

« Ces mêmes paroles prouvent encore qu'elle avait de l'unité de l'Église des sentiments aussi orthodoxes que pieux. C'est une vérité catholique que ceux qui régnent dans la félicité des cieux et ceux qui combattent ici bas ne forment qu'une seule société et une Église unique. Saint Thomas enseigne '3* p.,q. 8, a. 4) qu'une multitude ordonnée pour une même fin, qu'elle poursuit par des actes et des offices différents, est dite par similitude un seul corps. Le corps mystique de l'Église est un, parce que les anges et les hommes dont il se compose sont ordonnés pour, une seule et même fin : la gloire de la divine félicité. La distinction se tire uniquement de l'état différent des membres. L'Église militante est dans la voie ; elle comprend tous les hommes depuis l'origine du monde jusqu'à la fin, quelle que soit leur condition, justes, pécheurs, fidèles et infidèles, qui, en tant que voyageurs, appartiennent en acte^ ou en puissance, à l'assemblée de TEglise militante. L'Église triomphante comprend ceux qui sont parvenus au terme. C'est l'assemblée de ceux qui sont arrivés et jouissent. Partie la plus noble, elle comprend ceux qui sont inséparablement unis à Dieu. Rien d'étonnant que Jeanne s'en soit rapportée principalement pour tout ce qu'elle avait dit et fait, par inspiration et révélation, à Dieu et à cette suprême assemblée ; puisque c'est de là que tout procédait, et que c'est de ce suprême tribunal que tout relevait principalement, ainsi que cela sera plus amplement exposé.

« En attendant il ne faut pas omettre de dire comment, d'après les informations, on a souvent tendu des embûches à la simplicité de Jeanne. Certains ecclésiastiques perfides lui suggéraient malignement, si elle voulait échapper à la mort, de refuser absolument de se soumettre à l'Église. Il est cependant odieux de se jouer de la simplicité des ignorants (Job , XII etc.scdulo, dist. XXXVIII). Si par suite elle eut dévié de la rectitude de la foi, cola ne devrait pas lui nuire, au point de la faire incriminer ou condamner pourerreur périlleuse. Car comme ilestditau chapitre quod aliter {caus. XXXI,

q. i) : Si quelque hérétique se présentait à un catholique sous le nom d'Augustin, d'Ambroise, de Jérôme, et l'incitait ainsi à suivre sa foi, si le catholique donnait son assentiment, il ne serait certes pas censé avoir adhéré à un sectaire hérétique, mais bien plutôt avoir persévéré dans rintégrité de la foi catholique, dont l'hérétique se disait faussement l'organe. Il est donc bien constant que si une telle perfidie eut fait dévier Jeanne, elle serait entièrement excusée.

« Mais c'est ici qu'il faut enfin considérer avec plus d'attention la pure, la saine créance de la Pucelle, créance dont elle a souvent renouvelé la protestation.

« Elle a dit en termes exprès croire que rÉglise est régie par le S^jint- Esprit; qu'elle ne peut défaillir ni errer (p. 392) ; que la Sainte Écriture est révélée de Dieu (p. 379); quelle (Jeanne) aimait Dieu et le servait (p. 380-385i, qu'elle était bonne chrétienne (p. 321) et bien baptisée; qu'elle mourraii en bonne chrétienne (p. 380) ; qu'elle voudrait aider et soutenir l'Église de tout son pouvoir (p. 83i).

« Fatiguée par les objurgations qu'on lui faisait de se soumettre, elle répondit que ses assertions fussent examinées par des clercs, qu'on lui dit ensuite ce qui était contre la foi chrétienne, et qu'elle saurait bien par son conseil ce qu'elle devait répondre. Si cependant, ajoutait-elle, il y avait quelque chose qui fût contre la foi chrétienne que notre sire a commandée, elle ne voudrait le soutenir^ et serait bien courroucée d'aller contre (p. iô^!- Elle disait encore : Toutes mes œuvres sont entre les mains de Dieu, et d'elles c'est à lui que je m' en rapporte , et je vous certifie que je ne voudrai^ rien dire ni faire contre la foi chrétienne, et si j'avais fait ou dit, et s'il y avait sur mon corps, chose que les clercs sussent dire être contre la foi chrétienne que Notre-Seigneur a établie^ je ne voudrais le soutenir et le mettrtm dehors (p. i66).

« Il est manifeste que c'est là une soumission sincère et expresse.

« On objectera que les paroles et les actes de Jeanne furent examinés avec soin par de nombreux ecclésiastiques à Paris et ailleurs, et réprouvés à divers titres ; et qu'elle ne voulut pas se rendre à cette condamnaliou. La réponse, c'est que les extraits donnés comme les reproduisant étaient tronqués, falsifiés, ainsi que cela sera démontré plus loin. Les clercs auxquels Jeanne voulait que ses paroles fussent déférées étaient, ce semble. des ecclésiastiques non suspects, impartiaux, et nullement inféodés au parti anglais. Avant de se présenter aux interrogatoires, elle requit que

le tribunal fût composé d'ecclésiastiques mi-partie anglais, mi-partie français. Dans une autre circonstance, elle demanda qu'on appelât trois ou quatre clercs de son parti, disant que devant eux elle répondrait la vérité.

« Mais la soumission la plus explicite, la plus complète, elle Ta faite, quand elle a demandé que sa cause fût transmise au Pape et au concile général. Nombreuses sont ses assertions à ce sujet, et toutes fort catholiques.

« L'on soupçonnait que le schisme n'était pas encore éteint, et on lui demanda auquel des trois papes il fallait obéir. Elle répondit que c'était à celui de Rome, et que c'était à celui-là qu'elle croyait; or, c'était le seigneur Martin d'heureuse mémoire qui gouvernait alors l'Église.

« Elle a dit dans la suite croire que le Pape et les autres prélats, chacun à leur rang, étaient établis pour corriger les errants. Sentant bien la haine (le l'évèque de Beauvais à son égard, elle a constamment demandé d'être conduite au pape. Les informations établissent encore, qu'ayant appris qu'il se tenait un concile où se trouvaient des cardinaux et des prélats du parti français, elle demanda aussitôt d'y être conduite.

« C'est surtout à la fin du procès, alors qu'elle était pressée sur cette soumission à l'Église avec plus d'imporlunité que jamais, qu'elle a fait la réponse la plus nette : Je vous ai assez répondu sur ce point, disait-elle ; (fue tout ce que j'ai fait et dit soit transmis à Rome à Notre-Seigneur le Pape, auquel Je m'en rapporte, et à Dieu d'abord. On lui objecta que ses paroles et ses actes étaient condamnés par les clercs. Elle répliqua : Je fuen rapporte d Dieu, et à Notre Seigneur le Pape. Il lui fut répondu que cela ne suffisait pas, qu'on ne pouvait pas aller quérir le Pape si loin, que les ordinaires étaient juges chacun dans leur diocèse. C'est pourquoi, ainsi qu'ils disaient, il était nécessaire qu'elle se soumît à notre sainte mère l'Église ; il était nécessaire qu'elle tînt ce que les clercs et gens en ce connaissant avaient déterminé de ses dits et faits.

« Elle n'ajouta plus rien.

« De là quatre conséquences :

u 1* Jeanne s'est dûment et suffisamment soumise dans tous les points où la foi catholique le prescrit (c Hœc est fides, c.XXIV, q. l). Celui qui veut le principe admet les conséquences nécessaires qui en découlent.

« 2*^ Elle a légitimement écarté d'elle toute note d'erreur (c. dicU apostolus, XXIV, q. m).

i)22 LA PCCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS.

« 3"" Il est manifeste que ce que ses accusateurs et juges entendaient par le mol éfflùe, ce n'était pas l'Église romaine, ou universelle ; ils «e désignaient eux-mêmes par ce nom. Or, comme cela sera dans la suite plus clairement démontré, Jeanne n'était pas tenue de se soumettre à pareille église.

« 4° Ces gens-là {per istos) ont manifestement méprisé le jugement du Seigneur Pape. Ils se sont rendus coupables d'une grave injure envers It Siège apostolique et son autorité, surtout en pareille cause. Cause de foi, grande ment ardue et difficile, elle relevait directement du Saint-Siège, ainsi que cela est établi au chapitre Majores (deBaptismo)^ et au chapitre qmiim (c. XXIV, q. 1). On lit dans ce dernier : Toutes les fois que s'agite une eaBse de foi, tous nos frères et coévèques ne doivent s'en rapporter qu au siège de Pierre et à son autorité, autorité à laquelle, ni Jérôme, ni Augustio, ni aucun saint docteur n'ont jamais opposé leur sentiment. Pendant que s'agitait le procès de Jeanne, un docteur célèbre dans l'un et l'autre dmil. maître Jean Bohier (Lohier) décida que cela devait absolument se (aire ainsi. Son avis fut tourné en ridicule et dédaigné par l'évèque de Beauvais.

« Par suite je ne vois pas comment, d'après la teneur du chapitre déjà cité hœc est /îdes^ cet évêque et ses fauteurs pourraient dûment sb jistifilb d'attentat manifeste contre l'église romaine, et même du crime d'hérésie'.

« La mort si catholique et si pieuse de Jeanne pourrait être alléguée comme une preuve évidente de la très.pure intégrité de sa foi, de H}n exquise dévotion envers l'Église; mais cette considération sera mieux à sa place au chapitre suivant. »

1. « Unde, quatenùs ille episcopus et alii in hoc ei faventes se à raalitià manifesta contrà Ecclesiam Romanam aut etiam ab liœiesi se débite excusare possenl, non video.

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