‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 4)Chapitre 237 sur 381 · BRÉHAL. — JUSTIFICATION DES PAROLES DE JEANNE · texte numérisé non relu

BRÉHAL. — JUSTIFICATION DES PAROLES DE JEANNE

On impute à Jeanne d'avoir dit qu'elle ne fit jamais œuvre de péché mortel. C'est une pure fausseté. Interrogée captieusement si elle se savait en état de grâce, elle fit une réponse très catholique et très humble. Si je n'y suis pas, dit-elle, que Dieu m'y mette^ et si fy suis^ qu'il m'y garde. Elle ajouta ne pas savoir si elle était en péché ^ assurant qu'elle serait le plus en douleur du monde si elle savait n'être pas dans la grâce de Dieu, Elle ne pense pas avoir fait œuvre de péché mortel. Plaise à Dieu^ s'écrie-t-elle, que je n'en aie jamais rien fait, dont mon âme soit chargée. Elle croyait encore que Fou ne peut jamais trop purifier sa conscience, que si elle était en quelque grand péché ^ la voix ne viendrait pas à elle. Quand elle la voit ou r entend, il lui semble qu'elle n'est pas en péché mortel.

Voilà toutes ses paroles à ce sujet. Pas un bon esprit qui ne sente quelle orthodoxie et quelle piété elles respirent.

Une autre parole alléguée contre Jeanne, c'est celle qu'on lui attribue après son abjuration. Elle aurait dit que pour sauver sa vie elle s'était damnée, par le consentement donné à la grande trahison qui l'avait fait abjurer. Il en est qui sont si rigoureux dans leurs appréciations qu'ils voient là un péché mortel. Cependant cette parole sainement comprise ne préjudicie en rien à Jeanne (wmiL pr-ejodicat).

Elle peut avoir appelé damnation la peine de mort que cette rétractalion devait lui faire encourir. Cette manière de parler n'est ni impropre, ni musitée. Sur ces paroles du chapitre xxui de Luc : Tu es dans la même damnation, in eâdem damnatione es,\a. glose dit : c'est-à-dire dans la même peine. Au chapitre xxiv du même évangéliste, on lit du Christ : Les princes du peuple le livrèrent à la damnation de la mort, in damnationem mortis. Saint Jérôme écrit de lui-même à Eustochium : Moi donc qui m'étais ainsi damné. Cette damnation, d'après l'Apôtre (II Cor., m), emporte une idée de gloire plus que de peine, ou d'ignominie. C'est pour cela que Jeanne a dit à dessein qu'elle s'était damnée, et non pas qu'elle avait damné son âme.

Elle a pu encore appeler damnationle péché qu'elle peut avoir encouru, en consentant par crainte des hommes à se rétracter et à abjurer. Cela s'accorde parfaitement avec ce qu'elle ajoute à la suite : qu'elle se dam-

fierait^ si elle avouait n'avoir pas bienfait^ en faisant ce qu'elle avait fait de la part de Dieu, ou que Dieu ne Pavait pas envoyée. Nul motif au monde ne devait le lui faire rétracter, le lui faire renier. Il faut de la hardiesse, dit saint Thomas {de veritate), lorsqu'il y aune vérité révélée à proclamer; Ton ne doit pas laisser de la faire entendre à cause des enneims qu'elle trouve. C'est ce qui faisait que le Seigneur disait à Ézéchiel (cm): Je t'ai donné un visage plus fort que leurs visages, un front plus dur que km fronts; ne crains pas, affronte leurs menaces. L'Ecclésiastique dit encore: Que r amour de la vie ne t'empêche pas de dire la vérité [c. IV).

Et par là peut-être Jeanne a péché... et il est possible qu'elle ne soit pas entièrement excusable. Aussi ne travaillons-nous pas à la montrer absolument exempte de toute faute ; mais seulement des crimes dont elle est principalement accusée. Si elle ne peut pas être totalement excusée, la faute paraîtra grandement diminuée à quiconque fera les trois considérations suivantes :

l"" Jeanne avait subi les tourments d'une longue détention; elle ^m\ été soumise à des interrogatoires fatigants, continus, prolongés ; on arait essayé de l'envelopper dans des circonvolutions captieuses; elle était affaiblie par une maladie dont elle n'était pas encore remise. Quoi d'étonnant, si une parole peu exacte lui a enfin échappé? Il est écrit en saint Jacques (c. m) : Nous commettons tous des offenses en plusieurs choses; w quelqu'un fie pèche pas en paroles, il est parfait. D'après la glose, si cela n'est pas impossible, c'est cependant presque inévitable. De là ce mol de l'Ecclésiastique : Quel est celui qui ne pèche pas par la langue? Il faut donc considérer dans Jeanne la fragilité du sexe, le facile entraînement de la langue, la variété des interrogations qui lui étaient faites, leur fatigante prolongation.

2'' Une fort bonne excuse, ce sont les fraudes et perfidies employée^ contre elle. D'après les informations faites à Rouen, elle fut circonvenue par des conseils hypocrites, par des promesses menteuses ayant pour but de l'amener à une abjuration. Il sera parlé plus loin de ces déloyaux artifices. G'est à cela proprement que se rapporte ce qu'elle appelle, ainsi qu'on l'a vu, la grande trahison. Défiez-vous, nous dit le sage dans rEcclésiastique, du conseil de ceux qui vous jalousent. Tout conseiller de ce genre est un traître (c. XXXVII),

Sur quoi la glose fait ce commentaire bien adapté à notre sujet : le mauvais conseiller est celui qui vous conseille au préjudice des intérêts de votre àme. Il faut aimer le conseiller qui conseille ce qui plait àDieu. G'est un conseil d'ennemi que celui qui est à l'encontre des conseils du Saint-Esprit. Jeanne a été frauduleusement conseillée à l'encontre de rin>piration divine. Voilà pourquoi, au procès, on l'entend dire qu'elle n*a

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jamais voulu révoquer la vérité de ses inspirations : excuse fondée, qu'elle fait au milieu des gémissements et des lamentations.

Il n y a en cela aucune faute pour elle. Celui qui est trompé est regardé comme ne voulant pas. Une fallacieuse déception est pire que la violence, est-il dit dans le droit. L'on ne doit pas s'étonner qu'elle ait succombé à ces perfides exhortations. Il arriva une chose plus étonnante encore à un homme de Dieu, à un saint prophète, ainsi qu'on peut le voir au cha* pitre xin* du troisième livre des Rois.

3" On peut très raisonnablement excuser Jeanne par la crainte de la mort, dont elle était menacée : crainte capable d'ébranler un homme d'ailleurs ferme. La terreur enlève aux hommes le conseil et la prévoyance. Voilà pourquoi l'on ne tient pas compte des paroles proférées dans cet état (c. jtis/um, XI, q. III ; c. notificasti, XXXIII, q. V; c. presbytères^ cum muUis similibus). Ce sera traité plus amplement dans la suite.

Cependant pour l'intelligence plus entière de cette parole de Jeanne, et d'autres semblables, il faut se rappeler ce qu'enseigne saint Thomas (2» 2«, q. i73, a. 4). Dans la révélation prophétique, l'esprit est mu par le Saiut-Esprit ; l'homme est instrument, mais instrument sans proportion avec le principal agent, qui est le Saint-Esprit. Aussi lorsque l'inspiration divine pousse quelqu'un, le fait parler, le fait agir, il arrive souvent qu'il ne connaît pas la portée de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il dit et de tout ce qu'il fait.

Lorsque l'inspiré connaît que c'est le Saint-Esprit qui lui fait comprendre, qui le fait parler ou agir, c'est alors proprement une prophétie. David comprenait qu'il parlait par inspiration divine, quand il disait : L'esprit de Dieu a parlé par moi (II Reg., c. XXIII). Il savait ce que le Saint- Esprit avait en vue par les paroles qui lui étaient révélées.

Jérémie connaissait que le Saint-Esprit le faisait agir, lorsqu'il cacha dans l'Euphrate son linge de corps, car il voyait la signification de cet acte.

Lorsque le prophète est mu, sans connaître la signification des paroles ou des actes qui lui sont inspirés, ce n'est pas la prophétie dans sa perfection, mais bien plutôt un instinct prophétique, auquel les hommes sont soumis à leur insu, d'après saint Augustin (2osMp. Gen. adlitter.).

Une autre remarque : connaître est le propre de la prophétie plus que le faire. Aussi le grade infime de la prophétie est celui par lequel un instinct intérieur pousse quelqu'un à faire un acte extérieur prophétique. Tel Samson dont il est dit : que l'esprit de Dieu s'abattit sur lui^ et que de même que le lin s'enflamme à F ardeur du feu^ de même se rompirent les liens et les chaînes dont il était chargé.

Jeanne se présentait comme envoyée pour travailler à la restauration et

à rallégement du royaume. Il n'est pas étonnant que quelquefois elle ait dit des paroles telles que celle qui est en question, surtout sous Timpression de la crainte, ou dans toute autre circonstance. Elle ne s'est jamais mêlée de prêcher, d'enseigner, soit secrètement, soit publiquement; elle ne s'est jamais attribué pareille mission.

Elle ne pouvait donc pas semer d'erreur périlleuse ; et Ton n'a jamais dû. ni pu, le penser avec justice.

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