CHAPITRE II
Sommaire : I. — Gerson devait écrire et a écrit sur la Pucelle. — Si son mémoire se ressent de Taffaissement de la vieillesse.
II. __ Notice sur Gerson. — Les deux parties de sa vie. — Le chant du cygne.
III. — Divisions du traité de Gerson. — Préambule : vérités de foi et de pieuse croyance. — Les caractères de ces dernières.
IV. — Preuves de la divinité de la mission de la Pucelle : fin, moyens, effets. — Sa prudence, enquête déjà faite, vie précédente. — Sa mission pourrait être entravée. — Réformes qu'elle demande. — Leur excellence.
V. — Justification des vêtements virils. — Avis au peuple français. VL — Observations surTécrit du docteur. — Sa profonde conviction.
C'étaient de grands théologiens que les examinateurs de Poitiers. Le parti français en comptait cependant un autre, que la voix commune proclamait éminent entre tous ceux do son époque. Il vivait alors dans une sainte et studieuse retraite, occupé de bonnes œuvres et de compositions ascétiques. C'était Jean Charlier, plus connu sous le nom de Jean Gerson. Que Gerson, très attaché à la cause nationale, se soit occupé de la Pucelle, le contraire aurait lieu de surprendre. Depuis la miraculeuse délivrance d'Orléans, toute la chrétienté retentissait du nom de l'extraordinaire jeune fille ; il n'est pas jusqu'aux chroniques de Byzance qui n'en parlent. On aura voulu savoir le sentiment du docte chancelier; ce serait ne pas connaître l'autorité dont il jouissait que de ne pas le supposer. Il était intimement lié avec les Machet, les Pierre de Versailles, examinateurs de la Pucelle; on les trouve combattant ensemble dans les causes politiques et religieuses qui agitaient alors la France.
Rien donc de plus naturel que de voir Gerson exprimer par écrit son sentiment sur la Pucelle. L'école césaro-gallicane, qui a tant fait pour mutiler et amoindrir la céleste envoyée, a nié l'authenticité de l'écrit de Gerson. Elle n'aurait pas voulu que celle qui l'offusque à un haut degré pût s'abriter derrière le nom que cette même école exalte entre tous. Il
est cependant indubitable que le fameux chancelier a composé un traité de la Pucelle : de Ptiella. Il se trouve, sous le nom de son auteur, dans le manuscrit même du procès de réhabilitation. C'est un des neuf mémoires, dont les commissaires pontificaux firent précéder la sentence réparatrice.
La libre-pensée est fille de Técole césaro-gallicane. Elle exalte grandement cette mère d'un catholicisme bâtard, à moins qu'en la frappant elle n'espère atteindre sa mortelle ennemie, TÉglise romaine. Gerson est cher à la libre-pensée. Ne pouvant nier que le célèbre théologien ait écrit un petit irailé de la Pucelle, un paléographe libre-penseur, Vallet se disant de Viriville, se dédommage en essayant de déprécier l'œuvre. « Ce mémoire, dit-il, tout hérissé des épines de la scolastique, se ressent peut-être un peu de l'afTaissement intellectuel que cause le poids des années*. » Laissons de côté les épines scolastiques. Les épines se font sentir aux non-initiés dans tous les champs du savoir ; on n'en cueille les fleurs et les fruits, qu'après en avoir franchi les buissons, qui se dressent toujours à l'entrée ; il n'y a pas d'exception. Que faut-il penser du poids des années, de l'afTaissement intellectuel de Gerson? Un coup d'œil sur sa vie va nous le dire.
Il y a deux parties dans l'histoire du chancelier. La première s'étend tiepuis son apparition sur la scène, jusqu'à la fin dû concile de Constance, 1418 ; la seconde, depuis sa fuite de Constance jusqu'à sa mort, arrivée à Lyon, les uns disent le 12, les autres le 14 juillet 1429.
La première période est grandement agitée, et Gerson intervient très activement dans les débats si tumultueux qui déchirent l'Église et l'État. Il paraissait dans la vie publique, lorsque l'Université de Paris venait d'allumer dans l'une et dans l'autre les dissensions dont il sera parlé plus longuement bientôt.
Né en 1363, près de Réthel, dans le hameau dont il devait prendre et illustrer le nom, à Gerson, Jean Charlier venait à 14 ans poursuivre ses études au collège de Navarre, ce collège privilégié de la cour.
Pierre d'Ailly, son maitre, dans la suite évêque du Puy, de Cambray et cardinal, distingua promptement le jeune élève rémois, en prit un soin particulier, si bien qu'en 139S il lui résignait l'importante charge de chancelier de Notre-Dame et de l'Université.