‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 4)Chapitre 29 sur 381 · Histoire de Charles VII, t. II, p · texte numérisé non relu

Histoire de Charles VII, t. II, p

Gerson n'avait pas attendu cet âge de 30 ans pour conquérir dans l'Université une place à part. D n'avait pas encore 25 ans, et n'était que simple bachelier en théologie, lorsqu'il fut appelé à faire partie des commissions qui condamnèrent les erreurs de Montézon. Il fut dès lors le principal porte- voix de l'Université ; il est député auprès du pseudo-Benoît XIII, pour lui faire entendre des admonestations hautaines, si elles s'adressaient à un vrai pape, ainsi que le reconnaissait par intervalle la brouillonne Université. Encore n'étaient- elles pas assez amères, au gré de ceux qui le députaient.

Au concile dePise, Gerson, pour éteindre le schisme, contribua beaucoup à donner trois papes à l'Église, au lieu de deux qui la divisaient.

Il ne se lança pas moins dans les agitations politiques. Au nom de l'Université, il fit entendre à la cour des admonestations publiques, et par suite intempestives, qui irritèrent le frère du roi, le duc d'Orléans, visé dans ces remontrances. En 1407, le prince est traîtreusement assassiné par son cousin, Jean sans Peur. L'assassin ose se vanter de son crime : il trouve un apologiste dans le docteur Jean Petit, qui entreprend de défendre la doctrine du tyrannicide.

Gerson passe du côté de la victime, combat les témérités de Petit, et dès lors prend place parmi les personnages les plus odieux au parti bourguignon, au parti démagogique et cabochien, excité et soudoyé par Jean sans Peur.

Lors du triomphe momentané de ce parti en 1413, Gerson n'échappe à la mort qu'en se cachant au-dessus des voûtes de Notre-Dame. Les Armagnacs reprennent le dessus, et Gerson en profite pour faire condamner, en 1414, neuf propositions de Jean Petit.

Il part en 1 41 5 pour Constance, avec le titre d'ambassadeur de Charles YI et de l'Université. Il y travaille à l'extinction du schisme, à la condamnation des Hussites, mais surtout à ce que le concile ratifie les condamnations prononcées contre Jean Petit par l'évêque de Paris. Il n'obtient qu'une satisfaction bien incomplète à ses yeux, la condamnation générale du tyrannicide. L'on se fait à peine une idée des mouvements qu'il se donna pour emporter davantage ; son acharnement n'est surpassé que par celui que déploient les partisans de Jean sans Peur pour détourner le coup.

Voilà la première partie de l'histoire de Gerson. Il y a, dans les œuvTcs de cette période, bien des propositions téméraires, insoutenables, subversives de l'Église. Si on peut les expliquer par l'étrange fermentation de ces tètes de docteurs, lorsque Gerson y a paru comme élève, comme maître, et comme la première gloire à cette époque de la turbulente corporation ; elles ne laissent pas de ternir grandement la gloire du chancelier, dans

lequel le grand restaurateur de l'ordre bénédictin, dom Guéranger, a cru pouvoir signaler un des précurseurs de Luther.

Les œuvres de la seconde période sont plus saines. Le concile de Constance était à peine clos que le parti bourguignon redevenait maître de Paris. Les Cabochienssy livrèrent à des massacres, que ceux de septembre 1792 n'ont pas dépassés. Si Gerson se fût trouvé à Paris, il n'y a pas de tète qu'ils eussent cherchée et coupée avec plus de rage.

Le chancelier l'avait bien prévu. De Constance, il avait pris le chemin du Tyrol et de Vienne ; il se savait si odieux au Bourguignon qu'il s'était déguisé en pèlerin. Reçu avec grand honneur partout où il est reconnu, il revient l'année suivante, 1419, à Lyon se fixer auprès de son frère, prieur des Célestins. Ce furent dix ans de bonnes œuvres et de compositions d'ouvrages, qui ont valu à leur auteur jusqu'à un commencement de culte. Chaque année il donne une œuvre nouvelle ; en 1421, son traité des Indulgences; en 1422, celui de la perfection de la vie religieuse et de la perfection du cœur; en 1423, celui du célibat ecclésiastique; en 1424, il traite de la théologie mystique ; en 1426, il réprime un religieux infidèle à son vœu d'obéissance; en 1427, c'est un traité de la dévotion aux âmes du Purgatoire ; en 1428, ce sont douze traités sur le Magnificai^ un commentaire du Gloria inexcelsis^ son testament sous le nom de Testament du pèlerin; en 1429, ce sont des instructions pour le Dauphin Louis, un jour Louis XI; et pour finir comme saint Bernard et saint Thomas, c'est le commentaire du Cantique des cantiques terminé trois jours avant sa mort*.

Voilà comment Gerson se sentait de \ affaissement intellectuel que cause le poids des années. Gerson était-il donc arrivé aux années de la décrépitude? Il est né le 14 décembre 1365 d'après les uns, 1363 d'après les autres, et il est mort dans la première quinzaine de juillet 1429; il n'avait donc pas atteint sa soixante-sixième ou même sa soixante-quatrième année. Est-ce l'âge de l'afiaissement intellectuel, de la décrépitude? La plupart des Papes, bien des hommes d'État, un Guillaume, un de Moltke, ont gouverné l'Église, les empires, les armées, longtemps après cet âge, sans que l'on se soit aperçu de leur affaissement intellectuel.

Les libres-penseurs prennent de ces libertés. Dans un livre d'histoire que suit depuis bien des années la jeunesse universitaire, l'on a lu long-

i. Pourles faits qui composent la suite delà vie de Gerson, voir Lecui,£j;sai sur la vie de Gerson; la Biographie ardennaise de TabbéBouillot; les préambules dont Ellie Dupin a fait précéder la belle édition de ses œuvres; Launoy, Hisloria Navarrici Gymnasii, Ub. IV, c. V ; du Boulay, aux divers événements ici rappelés. Tous ces auteurs, Gallicans effrénés, ne peuvent que fournir le matériel des faits ; il faut se tenir en garde contre leur esprit et leurs appréciations.

temps et on lit peut-être encore que Louis XIV vieillissant a révoqué redit de Nantes. La révocation est de 1685, la naissance du monarque de 1638 ; ce monarque vieillissaîit avait donc 47 ans; c'est Tâge de la pleine force, parce que Texpérience vient s'ajouter à la plénitude du développement intellectuel.

Les Loriquets de l'Université se donnent des licences que paieraient chèrement les Loriquets de Saint-Acheul. Cette énormitéet bien d'autres pareilles n'ont pas arrêté la fortune de l'auteur, devenu depuis ministre de l'Instruction publique et membre de l'Académie ; car c'est de M.Duruy qu'il s'agit*.

Les œuvres de la seconde époque de Gerson sont les meilleures, et surtout les plus orthodoxes. Elles ont permis à un religieux Augustin de le proposer comme un des exemples des auteurs, dans lesquels il faut savoir distinguer ce qu'ils ont avancé d'abord, et rétracté dans la suite *. Il suffit de lire l'article que lui consacre le Dictionnaire historique de Feller, pour être convaincu que Gerson n'appliquait pas à un pape canoniquement élu et reconnu comme tel ce qu'il disait des pontifes qui, à son époque, se disputaient la tiare. Après s'être si grandement agité pour mettre fin au schisme, il aurait frémi d'horreur, s'il avait vu ses collègues de Paris se livrer, pour le rouvrir, aux excès dont ils se rendirent coupables à Baie.

Le traité de la Pucelle fait partie du chant du cygne. Pour le composer, Gerson a dû interrompre son commentaire du Cantique des cantiques. Il est daté du 14 mai, c'est-à-dire que l'auteur a pris la plume aussitôt que la délivrance d'Orléans est parvenue à ses oreilles.

Il jette à la hâte sur le papier les raisons qui lui font croire à la divinité de la mission de la Pucelle; il ne les développe pas; il les écrit pour des esprits cultivés, aiguisés, qui en verront promptement la force.

Gerson, d'ailleurs, jouit d'une renommée particulière, lorsqu'il s'agit de discerner les mouvements de l'âme et de dire quelle sorte d'esprit les excite.

Le mémoire de Gerson se compose de trois parties bien distinctes. La première est une sorte d'introduction. L'auteur dit quelle espèce de foi est

1. Histoire de France et des temps modernes depuis Vavènement de Louis XIV , éd. de 1866, p. 63. — L'on peut promettre amplissima coUectio à qui voudra faire semblable cueillette dans les jardins universitaires, même les plus renommés.

2, Le père Désirant, De non sequendis eirantibus^ sed corrigentibus se juxta retractatûh nesJoannisGersonis. Romœ, 1720.

due à la mission de Jeanae et insiste pour la distinguer de la foi due aux enseignements catholiques. Dans la seconde il donne les raisons de croire à la mission de la Pucelle; dans la troisième, que l'on dirait surajoutée aux deux précédentes, il réfute l'objection tirée des vêtements d'homme que portait la libératrice. Je traduis sur le texte donné par Quicherat ^

« Sur le fait de la Pucelle et la foi qui lui est due ; il faut remarquer d'abord qu'il est bien des choses fausses qui sont cependant probables ; bien plus, le philosophe enseigne que certaines choses fausses sont plus probables que des choses vraies ; voilà pourquoi, si deux propositions contradictoires ne peuvent pas être vraies l'une et l'autre, elles peuvent cependant être toutes deux probables.

'< Si cette probabilité est fondée et bien comprise, il n'y a erreur que tout autant que Ton s'obstine à l'étendre au delà de ses limites. La raison en est que celui qui donne une assertion comme probable veut dire seulement qu'il y a des vraisemblances qui portent à l'admettre. Ce qui est vrai, à moins que cette vraisemblance ne soit dénuée de tout solide fondement. Mais celui qui soutient l'opinion contraire a aussi de son côté des vraisemblances, des motifs qui appuient sa conjecture; et il peut être, il est parfois dans le vrai. Ainsi donc il n'y a pas contradiction réelle entre les deux.

« Qu'on remarque troisièmement qu'en matière de foi et de morale il y a deux ordres de vérités. Il est des vérités qui sont imposées à notre foi ; il n'est pas permis d'en douter, ou de les regarder seulement comme probables : c'est un axiome que quiconque doute en matière de foi est

infidèle Il faut exterminer par le fer et le feu ceux qui {opiniâtre^

ment) se rendraient coupables de ce crime ; ainsi le commandent les lois ecclésiastiques et civiles portées contre les hérétiques. C'est là qu'il faut appliquer ce vers :

Non paliturluduni, fama, Hdes, oculus.

« On ne joue pas, quand il s'agit de la réputation, de la foi, de la vue. Le jeu, en matière de foi, pourrait faire traduire le coupable devant le tribunal compétent, comme suspect d'erreur dans sa créance.

« Il existe un second ordre de vérités renfermées dans la foi, ou ayant rapport à la foi. On les dit objets de la piété, de la dévotion de la foi, et nullement objet nécessaire de la foi ; de là l'expression vulgaire : qui ne le croit, il n'est pas damné. Trois conditions sont spécialement requises pour qu'un point puisse être l'objet de pieuse croyance.

i. Procès, t. m, p. 298,306.

1® II doit être de nature à exciter la dévotion et de pieux sentiments envers Dieu et les choses saintes; il doit porter à exalter les merveilles de la puissance ou de la clémence divine, et à vénérer les saints. 2* Il doit être basé sur des arguments probables, tels que ceux que peuvent fournir une croyance générale, ou le récit de témoins dignes de foi, affirmant avoir entendu ou vu. 3" Des théologiens vertueux doivent s'assurer que ce que l'on donne comme objet de pieuse croyance ne renferme aucune fausseté, aucune erreur, manifestement opposées à la foi, aux bonnes mœurs ; et cela, soit directement, soit indirectement, d'une manière ouverte ou dissimulée.

« Telle appréciation n'est pas de la compétence de chacun ; et chacun ne peut pas à l'aventure se prononcer hautement sur ces questions, les réprouver ou les approuver d'une manière contentieuse ; alors surtout qu'il y a tolérance de la part de l'Église, des prélats d'une ou de plusieurs provinces : le jugement, la détermination doivent en être laissés à cette même église, ou aux prélats et aux docteurs.

« On pourrait citer ici bien des points de pieuse croyance , tels que plusieurs questions ayant trait à la conception de la Bienheureuse Vierge; les opinions probables discutées parmi les théologiens; les reliques vénérées dans tel et tel lieu ; bien plus simultanément dans plusieurs églises : ainsi le procès agité récemment au parlement de Paris sur le chef de saint Denys vénéré dans l'église de Paris, et à l'abbaye de Saint-Denys près de celle ville.

« Conformément à ces prémisses, considérées les diverses circonstances et les effets qui ont suivi; il est pieux, salutaire, dans l'ordre de la foi, de la bonne dévotion, de se déclarer pour la Pucelle.

« La fin qu'elle poursuit est très juste : c'est le rétablissement du roi dans son royaume, par la très juste défaite et expulsion d'ennemis très acharnés.

« Dans les pratiques de cette jeune fille, rien qui sente les sortilèges condamnés par l'Eglise, les superstitions réprouvées ; ni fraude, ni trahison; rien dans des vues d'intérêt personnel ; rien d'équivoque ; en preuve de la foi à sa mission, elle expose sa vie à de suprêmes périls

« Qu'on pèse les observations suivantes :

« Le conseil du roi, les hommes d'armes ont fini par croire à la parole de cette petite fille, lui ont obéi au point que, sous sa conduite et d'un même cœur, ils se sont jetés dans les hasards des batailles ; ils ontfoulé aux

pieds la crainte du déshonneur auquel ils s'ex{)osaient. Quels sarcasmes, de la part d'ennemis insolents, s'ils avaient été vaincus en combattant à la suite d'une femmelette ! Quelle dérision de la part de tous ceux qui auraient appris pareil événement!

« Le peuple tressaille saintement; il croit, il n'hésite pas, il suit, à la louange de Dieu et à la confusion des ennemis.

« Ces ennemis, assure-t-on, même les chefs, sont confondus; ils se cachent derrière leurs murailles, en proie aux transes de la terreur ; ce sont comme les défaillances d'une femme en travail d'enfant. C'est la réalisation de l'imprécation du cantique chanté par Marie sœur de Moïse, lorsque, au milieu du chœur de tout un peuple, elle disait : CarUemus Domino, glariose enimmagnificaitis est, etc., et elle ajoute ique la tendeur et la frayeur envahisse nos ennemis : imiat super eos formido et pavor. Qu'on relise l'hymne tout entière ; et qu'on la chante avec la dévotion qui convient aux événements dont nous sommes les témoins.

« Autre considération à peser: La Pueelle et les guerriers qui la suivent ne négligent pas les moyens de la prudence humaine ; ils font ce qui est en eux ; on ne voit pas qu'ils tentent Dieu ; ils ne demandent pas au secours surnaturel plus que n'exige le succès de la délivrance. La Pueelle n'est pas entêtée dans ses propres sentiments, en dehors des points où elle se croit avertie et inspirée par Dieu.

« On pourrait encore mettre en avant bien des circonstances de sa première enfance, de sa vie ; elles ont été l'objet de recherches, d'études, longues, profondes, et de la part de nombreux explorateurs ; je n'en dis rien ici.

c( Il y aurait à alléguer des faits analogues : Débora; sainte Catherine convertissant non moins merveilleusement cinquante philosophes ou rhéteurs; bien d'autres, Judith, Judas Machabée. Là aussi, — et c'est l'ordinaire, — on trouve qu'au surnaturel se mêle un aspect de l'ordre naturel. »

Le savant docteur fait ensuite cette observation trop peu méditée par ceux qui écrivent sur l'héroïne. Je continue à traduire :

« Un premier miracle n'amène pas toujours tout ce que les hommes en attendent. Aussi, ce qu'à Dieu ne plaise, quand même l'attente de la Pueelle et la nôtre seraient frustrées dans leurs espérances, il ne faudrait pas en conclure que ce qui a été accompli est rœu\Te du démon, ou ne vient pas deDieu. Notre ingratitude, nos blasphèmes, une autre cause, pourraient faire que, par un secret mais juste jugement de Dieu, nous ne vissions pas la réalisation de tout ce que nous attendons. Puisse sa colère n'être pas provoquée sur nous, et sa miséricorde faire tout aboutir à bien. » Dans les lignes qui suivent, Gerson indique avec plus d'étendue qu'aucun

historien connu les conditions que le ciel exigeait pour le plein succès de la délivrance.

« Il y a encore à considérer les quatre avertissements de Tordre religieux et politique apportés par la Pucelle : le premier regarde le roi et les princes du sang ; le second, la milice du roi et des communes ; le troisième, les ecclésiastiques et le peuple; le quatrième, la Pucelle elle-même. Tous n'ont qu'une seule et même fin, nous amener à bien vivre ; dans la piété envers Dieu; la justice envers le prochain; dans la sobriété, c'est-àdire la vertu et la tempérance envers nous-mêmes.

« Le quatrième avertissement en particulier demande que la grâce que Dieu nous accorde dans la Pucelle ne soit ni pour elle, ni pour les autres, un sujet de vanité, d'enflure, de profits mondains, de haines des partis, de séductions, de querelles, de vengeance du passé, d'ineptes jactances.

« Cette faveur doit être reçue dans un esprit de mansuétude, de supplication et de reconnaissance ; chacun doit libéralement contribuer de ses biens, de ses efforts au but voulu de tous; ce but c'est que la paix revienne dans les foyers ; et que, délivrés de la main de nos ennemis parla bonté de Dieu, nous marchions en sa présence dans la sainteté et la justice, tous les jours de la vie. Amen. »

« A Domino factum est istud. C'est là l'œuvre du Seigneur. »

C'est manifestement la conclusion d'un premier travail. Gerson a ajouté un appendice dont le titre même donne la raison. Il est intitulé : Troh raisons pour justifier de ce qu'elle porte un vêtement d'homme^ la bénie Pucelle^ prise de la suite des troupeaux.

<t I. — La loi ancienne prohibant à un sexe de prendre les vêtements de l'autre, en tant qu'elle est judicie lie, n'oblige pas dans la loi nouvelle ; car c'est une vérité constante, et de foi, que les préceptes/WiciV/^de l'ancienne loi sont abrogés ; ils sont, comme tels, sans force dans la loi nouvelle, à moins que les supérieurs ne les aient établis et confirmés à nouveau.

« IL — La loi en question avait un côté moral qui doit passer dans toute législation. Ce côté moral est celui-ci : il est défendu et à l'homme et à la femme de porter des vêtements indécents. Ce serait aller contre le milieu dans lequel réside la vertu. Cette règle nous impose de faire attention à toutes les circonstances, pour voir ce que demandent le temps, le but, la manière, et semblables accidents, dont juge le sage. Il serait hors de propos d'en développer tous les détails.

GERSOiN ET SOiN TRAITÉ DE LA PUCELLE. 29

« III. — Ni en tant qu'elle est jiidicielle^ ni en tant qu'elle est morale, cette loi n'interdit le costume viril et guerrier, à notre vierge qui est guerrière et fait œuvre d'homme. Des signes indubitables montrent que le roi du ciel l'a choisie, et lui a mis en mains son étendard, pour écraser les ennemis de la justice, et relever les défenseurs du droit. Par la main d'une femme, d'une enfant, d'une vierge, il veut confondre les puissantes armes de l'iniquité. Les anges combattent avec elle. Rien d'étonnant, puisque d'après saint Jérôme, entre les anges et les vierges, il y a amitié et parenté, et que nous les voyons fréquemment unis dans les histoires des saints, dans celle de Cécile par exemple, où ils apparaissent avec des couronnes de lis et de roses.

« Par là encore laPucelle est justifiée de s'être fait couper les cheveux, malgré la défense que l'Apôtre semble en avoir faite aux femmes.

c( Trêve et silence aux langues d'iniquité ; car lorsque la puissance divine opère, elle établit harmonie entre les moyens et la fin ; et il n'est pas loisible de pousser la témérité jusqu'à incriminer et à blâmer l'ordre que, selon l'Apôtre, Dieu établit dans ses œuvi'es.

« On pourrait apporter bien d'autres raisons encore : emprunter des exemples à l'histoire sacrée et profane : Camille, les Amazones ; rappeler que semblable changement d'habits peut être justifié par la nécessité, par une évidente utilité, par une coutume autorisée, par l'ordre ou la dispense des supérieurs ; mais cen est assez pour établir brièvement la vérité.

« Avis donc au parti qui a la jîitice de son côté. Que par ses infidélités, par ses ingratitudes, par d'autres prévarications, il n'arrête pas le cours du bienfait divin, dont il a déjà reçu des effets si manifestement merveilleux ; c'est le malheur, qu'après tant de promesses reçues, s'attirèrent, d'après les livres saints. Moïse et les fils d'Israël.

« Ce n'est pas qu'il y ait changement dans les conseils de Dieu, mais les démérites des hommes le forcent à changer les décrets de sa Providence. »

On le voit, le traité de Gerson est un canevas plutôt qu'une œuvre achevée. Tel qu'il est, il est digne de la main qui l'a tracé, et presque chaque mot réveille une idée nouvelle.

Par prétermission, l'auteur confirme les longues et profondes enquêtes, faites sur la vie antécédente de la Pucelle, et il indique que cette vie ne fut pas sans des signes merveilleux.

Aucun historien n a, je crois, signalé d'une manière plus étendue et

plus explicite les réformes chrétiennes que la Pucelle réclamait dans tous les ordres de l'Étal. Conditions bien naturelles dans une intervention si marquée du ciel.

Gerson écrivait après la première grande victoire de Jeanne ; il devait mourir lorsque la libératrice était sur le chemin de Reims. Rien donc de plus digne d'attention, que l'insistance avec laquelle il annonce que la mission de Jeanne, tout en restant surnaturelle, pourrait cependant ne pas produire tous les effets que la divine envoyée et le parti national s'en promettaient. Les iniquités des hommes pouvaient empêcher la plénitude des faveurs célestes. Douloureux pressentiment! Les événements devaient le justifier, mais alors rien ne semblait le faire concevoir. Le pieux docteur l'éprouvait à la lumière des saintes écritures ; et il s'efforçait de le détourner. Aucune idée n'est plus saillante dans ses courtes pages, si ce n'est peutêtre la conviction de l'illustre chancelier, que Jeanne est bien surnatu- Tellement suscitée.

Cette conviction s'affirme bien plus hautement dans les conclusions que dans le début, où il semblerait dire que la négative peut se soutenir. Il n'en est rien à ses yeux : c'est l'œuvre de Dieu, à Domino factxim est istud. L'objection tirée du vêtement d'homme, que les prévaricateurs de Rouen devaient si grandement exploiter, provoque son indignation ; il s'écrie : Silence aux langues d'iniquité : obstniatur igitur et cesset os loquentium inique. C'est là une témérité qui n'est pas sûre au point de vue de la conscience : ita ut Jam non sit secunim detrahere, vel culpare ausu temerario.

C'est que les pieuses croyances, approuvées par l'Église, ne doivent pas être rejetées à la légère, dit-il par deux fois, non passimperquoslibetreprobanda^ irritanda vel repudianda. Toutes choses égales d'ailleurs, les faits présentés comme tels par l'Église sont plus avérés que les faits communément admis, mais sans cette sanction : repudianda minus, cœteris paribus, quam alia sine canonisatione vulgata *.

Que la Pucelle soit une intervention divine en faveur de la France, c'est pour lui d'une évidence resplendissante : divimim Jam patenter et mirabiliter auxilium inchoatum^.

Le grand théologien rompt ainsi par avance toute solidarité avec l'Université de Paris, cette mère dévoyée, qui va condamner la libératrice. Au point de vue politique, l'Université est aux antipodes de celui qu'elle proclame et ne cessera de proclamer son plus illustre fils ; elle est anglobourguignonne effrénée ; Gerson est tout dévoué à la cause française. A cette heure, l'abîme, répétons-le, était tout aussi grand dans les matières

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