Voir le texte latin aux pièces justificatives E
Tel est le procès de réhabilitation, parfaitement digne des juges et de la cause, ce nous semble.
La sentence fut solennellement promulguée à Rouen, le 7 et le 8 juillet, de la manière prescrite par le jugement. Le 20 juillet, Tévêque de Coutances et Jean Bréhal portaient la joie à Orléans, en venant la faire solennellement entendre dans cette ville. Nulle part elle n'a dû être accueillie avec plus d'enthousiasme ; Orléans ayant, dans la mesure où cela lui a été possible, acquitté vis-à-vis de Théroïnela dette de reconnaissance, dont en bonne justice la France aurait dû se montrer solidaire.
Des monuments furent érigés dans les deux villes ; les déserteurs de la Foi sont infailliblement des déserteurs de la patrie, quand cette patrie est la France. Les Huguenots d'abord, les révolutionnaires ensuite se sont rués sur ces monuments qui, rétablis, ont été, dans nos derniers désastres, lobjet des hommages des envahisseurs, moms anti-Français que les fils de Calvin, du cosaque Arouet, ou du Genevois auteur du Contrat social.
Nulle part, la réparation n'aurait dû être aussi éclatante qu'à Paris, puisque c'était à Paris que la libératrice avait été le plus profondément détestée, que de Paris était parti le coup qui l'avait mise sur le chemin du martyre et qu'au fond la sentence qui avait dressé le bûcher avait été dictée par Paris. Le jugement rendu par Cauchon et son exécution avaient été promulgués à Paris avec un appareil extraordinaire, ainsi que cela a été rappelé. Guillaume Chartier a probablement donné à la réparation tout l'éclat en son pouvoir ; on serait heureux d'en connaître les détails, que les archives recèlent peut-être, mais qui sont inconnus à l'auteur de ce livre. Il regrette de ne pas savoir dans quelles autres villes fut accomplie la cérémonie expiatrice.
La réparation, il faut l'avouer, est restée bien incomplète. Richer rappelle fort à propos que dans la Grèce païenne toutes les villes élevèrent autrefois des statues à un capitaine célèbre. La France entière est autrement redevable à Jeanne que la Grèce à Démétrius ; il ne devrait pas y avoir une municipalité en France qui n'eut sa statue en l'honneur de la libératrice. Jeanne aura mieux, le jour où le ciel justifiera les pressentiments de Léon XIII ; il n'y aura pas une église où un monument ne rappelle son souvenir. Ce jour-là seulement, la réparation sera complète.
Galixte III se contenta-t-il de prononcer par ses délégués l'innocence de la victime? Ne frappa-t-il pas d'une réprobation immédiate et directe
les bourreaux et ceux qui avaient trempé dans le crime, tant les vivants que les morts ? Certes, il aurait fallu punir des puissances redoutables, la cour d'Angleterre et l'Université de Paris. La préoccupation de s en tenir à la réhabilitation de Jeanne, de laisser de côté, à l'exception des deux prétendus juges et du promoteur, tous les autres complices, ressort de l'examen attentif du procès.
Cependant l'intention de poursuivre au moins quelques coupables est bien clairement exprimée dans le chapitre onzième de la seconde partie du travail de Bréhal. Il semble en restreindre le nombre à dessein. Les délégués apostoliques se réservent dans leur sentence de réhabilitation de prendre des mesures u térieures, s'ils le jugent bon. Il semble bien que Bréhal, Inquisiteur général dans la moitié de la France, aura du vouloir venger l'institution dont il était le chef, et dont l'esprit et les lois ayadent été si sacrilègement travestis par Cauchon.
La justice pontificale informée n'aura-t-elle pas tiré un châtiment de son autorité foulée aux pieds, par le refus fait à Jeanne d'entendre son appel à Rome? Louvet, historien de Beauvais, a écrit que Calixte UI avait ordonné de déterrer les restes de Cauchon et de les jeter à la voirie; un auteur italien a écrit de son côté que le procès avait été fait à deux des assesseurs de Cauchon et qu'ils avaient été brûlés.
Il ne semble pas que ces châtiments aient eu leur exécution. A la Révolution, le tombeau de Cauchon a été ouvert et l'on y a trouvé ses restes; l'on connaît comment ont fini la plupart de ceux qui ont coopéré de plus près au drame douloureux, et ce n'est pas par le bûcher.
N'y a-t-il pas eu cependant de sentence rendue et faut-il supposer que Louvet, un grave magistrat, aura tiré de son imagination l'affirmation des restes du grand prévaricateur jetés à la voirie par ordre du Sainl-Siège? U serait dur de le croire. Il est très possible que Rome ait voulu que acte de justice fût complété et que, en son nom, il ait été rendu une sentence qui n'aura pas reçu d'exécution. Ce ne sont pas les seules sentences pontificales qui, depuis cette époque de semi-apostasie, auraient été lettre morte en deçà des monts.
Une sentence de ce genre, une peine surtout telle que l'exécution sur le bûcher, ne pouvait se faire que par le pouvoir civil. L'Église ne condamnait pas à mort ; elle livrait au bras séculier qui exécutait les lois alors en vigueur. L'on a vu, dans un des chapitres précédents, comment les héritiers de Cauchon s'étaient prévalus de l'amnistie prononcée par Charles VU, lors de la conquête de la Normandie, pour sauvegarder la succession du prélat, tout en abandonnant sa mémoire. L'acte qui sauvegardait les biens sauvegardait plus encore les personnes ; il serait donc parfaitement explicable qu'une sentence rendue contre les coupables n eut
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pas reçu d'exécution. Ce ne sont que des recherches dans les archives du Vatican, qui pourraient révéler ce qu'il y a de fondé dans une hypothèse qui couvrirait les assertions d'un certain nombre d'historiens, sans porter atteinte à des faits acquis.
La justice de la terre se trouve parfois désarmée en face de certains coupables, protégés par leur nombre ou leur puissance. Qui comptera les scélérats qui meurent honorés et parviennent à tromper même l'histoire qui se tait, ou même exalte ceux qu'elle devrait honnir, en proportion des dons du ciel que ces grands criminels ont tournés contre celui qui les leur avait départis ? L'Église, vivant sur la terre, est aussi parfois condamnée à la dure nécessité de ne pas appliquer sa législation, de fermer les yeux sur des prévarications qu'elle voudrait châtier sévèrement, de se contenter de réparations bien incomplètes. Que n'a-t-elle pas dû endurer au commencement de ce siècle, à la suite de la conclusion du Concordat? Elle a dû tolérer dans les hautes fonctions ecclésiastiques des hommes couverts, la veille, de tous ses anathëmes. Douloureuse nécessité ! elle l'a subie dans d'autres circonstances ; démonstration péremptoire qu'il faut chercher ailleurs que sur la terre le lieu de la parfaite justice, de l'ordre vrai que réclament la raison et la conscience révoltées par le triomphe de l'iniquité dans les honneurs et demandant à grands cris que le mérite et les œuvres assignent à chacun la place définitive qu'il doit occuper.
En attendant le jour des justes et vengeresses manifestations, ce qui ne peut pas être nié, ce sont les assertions par lesquelles s'ouvre ce livre : la Pucelle est tout entière à l'Église Romaine. Elle lui appartient dans sa vie terrestre nourrie de la moelle des enseignements et des pratiques catholiques, dans sa mort où l'un de ses derniers cris est la parole si souvent rappelée dans ces pages : De mes dits et de mes faits je m'en rapporte à Dieu et à notre saint père le Pape; dans sa vie posthume et historique, lavée de l'outrage, conservée, et, il nous est permis de l'espérer, enfin dignement glorifiée par l'Église Romaine.
L'Église Romaine nous a conservé les faits ; nous lui devons les déposi tions des cent dix-huit témoins qu'elle a appelés à venir déposer devant ses délégués ; seule, elle en a donné l'explication vraie, l'explication théologique. Le lecteur vient de la voir exposée dans les mémoires provoqués par elle. Pas un de ces hommes éminents qui n'ait abandonné le jugement de son œuvre à l'Église Romaine ; sous ce rapport le contraste est frappant entre les bourreaux et les apologistes. Les bourreaux ne parlent de Rome que pour condamner conmie rebelle à Rome celle qui en appelle à Rome. Le forfait consommé, — qu'on ne l'oublie pas, — ils soulèvent, autant qu'il est en eux, la catholicité entière pour empêcher une révision de la part de ce Saint-Siège qu'ils ont prétendu venger par le bûcher de Rouen ; ils par-
tent pour Bàle afin de frapper Eugène IV et le Saint-Siège avec l'arme dont ils ont frappé Jeanne.
Jeanne compte parmi ses apologistes et ses défenseurs les Bourdeilles, les Longueil, les Lellis, les Bréhal, les d'Ëstouteville, les apologistes les plus iiitrépides de Rome, les ennemis les plus déclarés de la funeste déviation qui s'opérait alors. Si parmi ses défenseurs quelques-uns se sont laissé entamer par l'esprit du temps, aucun ne s'est porté à des excès comparables à ceux des Courcelles, des Erard, et de l'Université inspiratrice des forfaits de Rouen et de Bâle. On a vu comment les Cybole, les Montigny s'étaient séparés de leurs collègues ; le travail de chacun d eux est une protestation contre les doctrines proclamées par ces mêmes collègues.
Ces travaux trop négligés doivent, pensons-nous, introduire de profonds changements dans l'histoire de Jeanne. Plusieurs ont été signalés dans la suite de ces pages ; il peut être utile de présenter le tableau de ceux qui nous paraissent avoir une importance plus grande.