XII. — A qui surtout est due la reconnaissance
Il n est pas permis de passer légèrement sur la vie de Domremy, si bien décrite par les trente-quatre témoins entendus à la réhabilitation. Comment oser écrire que cette période est peu connue, alors qu'elle nous est révélée par ceux qui ont eu avec l'enfant des relations quotidiennes ; qui avaient douze, vingt, trente ans quand elle naquit, ou qui naquirent presque en même temps qu'elle? Qu'y a-t-il de caché pour un village de cinquante ou soixante feux? Il est vrai que le simple exposé renverse la donnée aujourd'hui chère à l'école rationaliste, donnée mise en vogue par le plus habile caricaturiste de Jeanne, par Michelet : Jeanne a coloré des ardeurs d'une piété exaltée jusqu'à l'hallucination les ardeurs d'un patriotisme tout aussi véhément. Ce n'est pas l'ardeur patriotique qui a créé des visions fantastiques et sans réalité, ainsi qu'est forcée de l'affirmer la libre pensée,
qui ose bien se dire admiratrice de celle qui à ses yeux ne peut être qu'âne hallucinée, et pour employer une expression plus commune, une irrémédiable visionnaire j une incurable folle ; ce sont des visions fort réelles, les apparitions de personnages que TÉglise vénère, qui ont imprimé dans l'âme de Tenfant la foi à une mission, dont l'adolescente comprenait toute l'absurdité, en dehors du secours divin qui lui était promis; dont la réalisation ne serait que plus absurde encore, si elle avait été accomplie par une intraitable hallucinée.
Sous peine de présenter une Jeanne de toutpointinintelligible, ilfautinsister sur l'âge où l'adolescente a été favorisée de ces visions, et sur les détails qu'elle-même nous a donnés à Rouen, sur la céleste éducation qu'elle a reçue. A moins qu'on ne veuille lui donner un démenti, il faut avouer que c'est dans la première partie de sa treizième année, et non à quatorze ans, dans l'été de 1424 et non de 1425, qu'elle a été visitée pour la première fois par le prince des célestes milices. Ce n'étaient pas seulement des voix qui arrivaient distinctes, suaves à son oreille ; c'étaient souvent des apparitions affectant d'autres sens que l'ouïe : sainte Catherine et sainte Marguerite traitaient avec leur élève comme avec une jeune sœur dont elles connaissaient la haute prédestination. Leurs leçons étaient fréquentes, Jeanne affirme que c'était deux et trois fois par semaine. La preuve de la réalité de ces manifestations, ce sont sans doute les merveilles inouïes dont la jeune fille a été l'instrument ; c'est la candeur des explications que le tribunal de Rouen lui a arrachées; mais ce sont aussi les signes théologiques si bien mis en lumière par nos mémoires, les marques si nombreuses par lesquelles les docteurs catholiques distinguent les visions divines des divisions fantastiques ou diaboliques. Jeanne fait profession de ne croire aux révélations célestes que sur de bons signes ; il est profondément injurieux de la rapprocher, ainsi que le fait la libre pensée, d'une Catherine de la Rochelle, ou d'autres visionnaires démasquées, qu'on trouve à cette époque, comme à toutes les autres. Il n'y aurait pas de fausse monnaie, s'il n'en existait pas de bonne ; il est déloyal de vouloir mêler et confondre l'une avec l'autre.
C'est continuer l'œuvre de Cauchon que de s'attarder autour de ïarbrt des Darnes^ de s'appesantir sur les contes de vieille femme si hautement dédaignés par Jeanne, de passer sous silence Notre-Dame de Bermond, le lieu do délices de la sainte fille. Les deux endroits sont à l'opposite Tun de l'autre : Bermond à environ trois kilomètres au nord de Domremy: Tarbre avec la fontaine à environ quinze cents mètres au midi. Le cœur faisait courir Jeanne à Bermond ; la nécessité, le désir de ne pas paraître singulière, faisaient qu'à certains jours elle allait avec ses compagnes se délasser auprès du beau may^ où l'on ne la vit jamais seule.
Jeanne la Puce lie ^ la Pucelle, c'est le nom que prenait, qu'aimait la libératrice. On a vu avec quelle unanimité les contemporains le ratifièrent, et comment il revient à chaque page des mémoires ; il lui venait du ciel ; ainsi l'appelaient ses sœurs du Paradis. Ses ennemis le lui refusaient avec une sorte de rage, qui se fait jour dans les XII articles, et les lettres de l'Université; on sait quelles fanges a essayé d'accumuler autour de ce nom, dans le dernier siècle, le plus vil des humains. Il ne faut pas qu'il soit donné au roi des pornographes et à la meute polissonnière qui le suit de prévaloir, et de faire disparaître une appellation céleste, si chère à Jeanne. Quelque nombreux que soient les profanateurs, ils le sont moins que ceux qui ont souillé et souillent quotidiennement le mot amour. Cependant, dès le premier siècle, le disciple de saint Paul, le grand saint Denis, s'opposait à ce que le mot amour fût banni de la langue chrétienne, à cause des sens avilissants qu'y attache la passion. La raison est absolument la même pour l'angélique surnom de Jeanne la Pucelle. Grâce à cette appellation, la libératrice française jouit sans équivoque possible du privilège de celle que toute langue appelle : la vierge.
Par là aussi est écartée une idée qui, sans faire disparaître le miracle, semble cependant l'amoindrir, et tout au moins l'altère. Jeanne ne fut pas la virago que beaucoup d'artistes et de littérateurs aiment à se représenter faussement. Elle était, il est vrai, forte et bien conformée, mais comme peut l'être une adolescente de dix-sept ans, et nullement comme l'est une femme de trente ans. Le mot Pucelle écarte cette confusion que tend à introduire la simple appellation de Jeanne d'Arc qui a prévalu aujourd'hui.
Pour toutes ces raisons, les amis de la vraie Jeanne doivent la nommer comme le faisaient les voix, comme le firent les contemporains, et l'appeler sans épithète la Pucelle, c'est-à-dire ^ jeune fille adolescente, l'adolescente idéale, dans toute la délicate fraîcheur de son innocence et de sa virginale pureté.
L'idée culminante de la mission de Jeanne, c'est la royauté sociale et politique de Jésus-Christ, spécialement au saint royaume de France. Rien de plus expressif que les affirmations de Jeanne sur ce point, à son entrée dans carrière, dans sa première entrevue avec Baudricourt, dans son premier entretien avec le gentil Dauphin, dans ses lettres aux Anglais, aux habitants de Troyes, au duc de Bourgogne, dans toute sa carrière. Voiler cet aspect, c'est voiler la tête de l'héroïne, et ne présenter qu'un buste décapité.
L'on ne saurait nier que Jeanne dans sa première entrevue avec Charles VII a révélé au prince des secrets que lui seul connaissait. Le chevalier Sala en a dit clairement Tobjet; son récit se trouve implicitement confirmé par d'autres témoignages, par la déposition de Paquerel, et, comme il a été observé, par plusieurs passages de nos mémoires. Les réponses de Jeanne à Rouen sur le signe donné' au roi en sont merveilleusement éclaircies, ainsi que cela a été souvent remarqué au cours de ces pages.
La correspondance de Gelu montre avec quelle circonspection la jeune fille fut examinée et enfin admise. L'aréopage de Poitiers et sa sentence méritent beaucoup plus d'attention que les historiens ne leur en ont généralement donnée. La carrière fut canoniquement ouverte à la jeune fille.
Dans un chef-d'œuvre dont il sera bientôt parlé, en 1844, un jeune prêtre, qui devait devenir le cardinal Pie, félicitait hautement un historien de Jeanne, M.Lebrun des Charmettes, d'avoir rompu avec la tradition qui fait finir la mission à Reims. Le sens si profond et si juste du jeune panégyriste était heurté de voir la céleste enfant s'aventurer ainsi sans mission dans un milieu où elle eût été si déplacée, si elle ne s'y fût pas trouvée sur Tordre du ciel. Il y a de la continuation de la mission d'autres raisons que celles que donnait l'abbé Pie; à défaut des documents qui lui faisaient défaut, son génie lui suggérait des raisons dont la valeur serait contestable. Mais en présence de ceux que nous possédons aujourd'hui, il n'est plus permis de maintenir une assertion qui obscurcit si grandement la sainte jeune fille. Non, elle ne s'est pas aventurée à poursuivre son œuvre après le sacre, sur un conseil, ou un ordre humain quel qu'il fût; est-ce que quelqu'un, fût-ce le roi, aurait eu le droit de lui faire pareil commandement? Aurait-elle dû s'y conformer?
Rien ne prouve que les voix ont cessé de lui parler ; Jeanne affirme expressément qu'elles l'ont conseillée après l'assaut de Paris, sur les fossés de Melun, à Saint-Pierre le Moustier. Jamais leurs conseils n'ont été aussi fréquents qu'à Rouen ; elle les recevait plusieurs fois par jour. C'est une invention sans fondement et étrange que de dire qu'elles lui ont donné le choix entre continuer sa carrière, ou rentrer dans ses foyers. Comment auraient-elles pu la laisser à elle-même dans une élection de pareille importance? Jeanne les eût importunées pour en obtenir lumière. Les conquêtes faites après le sacre, celles qui pouvaient être faites si Jeanne
eut obtenu le concours qu'elle demandait, prouvent qu'elle était toujours assistée. Les oraisons composées pour sa délivrance, non moins que d'autres documents, établissent que la conviction de son parti était que la céleste envoyée était loin d'avoir fourni toute sa carrière, au moment où elle tomba entre les mains des Anglais.
Les auteurs des mémoires n'ont pas eu recours à cette hypothèse pour expliquer ce que les prophéties de Jeanne peuvent présenter d'obscur. Avant la catastrophe, Gerson et le clerc de Spire avaient donné la solution que fournit l'enseignement théologique sur la prophétie. A l'exception de Bréhal, aucun des apologistes de la Pucelle ne dit le moindre mot de la prétendue fin de la mission à Reims; ils ignoraient cette conception malsaine. Bréhal la signale à trois reprises; mais c'est pour dire qu'elle est en opposition avec les réponses de la victime à Rouen. Jeanne parle en efTet en maints endroits comme n'ayant pas encore entièrement accompli ce pourquoi le ciel l'avait suscitée.
Est-ce à dire qu'elle ne sut pas que cette mission pouvait être entravée? Interrogée pourquoi elle n'avait pas délivré le duc d'Orléans de sa prison, ainsi qu'elle l'avait annoncé, elle ne répond pas en niant la prophétie ; elle la confirme en disant qu'elle l'aurait fait, soit par échange de prisonniers, soit par une descente en Angleterre, si elle n'en avait pas été empêchée. Il serait puéril et entièrement indigne d'elle de supposer qu'elle parlait d'un empêchement venu du parti anglais.
Le sentiment que la mission finissait à Reims n'a d'autre fondement que quelques paroles de Dunois, qui, au fond, n'expriment qu'une manière de voir du grand capitaine. 11 avoue que Jeanne parlait souvent dans un sens contraire ; mais, dit-il, c'était pour animer les soldats. Ce n'était pas la raison qui le lui faisait répéter à Rouen ; ce n'était pas la raison qui le lui avait fait consigner dans ses lettres les plus solennelles, affirmer dans ses entretiens particuliers. En réalité pareille manière d'expliquer la double période de la vie guerrière de Jeanne est en opposition avec tous les monuments historiques. L'esprit en est offusqué d'instinct; le reste de la carrière en reste voilé, et la sainte fille, si constante avec elle-même, devient une énigme.
Aucun véritable ami de Jeanne ne doit plus, ce nous semble, avancer pareille assertion; elle doit, à notre avis, disparaître des grandes et des petites histoires.
11 n'est pas permis de passer sous silence le caractère de prophétesse, qui frappa si grandement les contemporains ; dont le procès de condam-
nation fournit de si irréfragables preuves ; sur lequel les auteurs des mémoires s'appesantissent si longuement, quoiqu'ils ne connussent pastout^ les prophéties qui nous ont été transmises par les témoins de la réhabilitation, et par les historiens contemporains.
« Tti seras délivrée par grande victoire, ne te chaillepas de ton martyre, tu viendras enfin avec nous en Paradis. » La libre pensée fait de ces paroles une pierre d^achoppement, alors que, comme il a été prouvé, elles sont une magnifique application de renseignement catholique sur la prophétie.
Quelle victoire que celle de cette enfant ignorante qui répond avec tant d'exactitude à d'innombrables questions, aussi ardues que subtiles, qui, nous ont dit les grands théologiens de la réhabilitation, auraient embarrassé un docteur pris à l'improviste? Quelle victoire que le courage de cette jeune fille enchaînée, si barbarement torturée durant six mois, sans aucun conseil ami, et dont les grands théologiens dont on a lu les mémoires ont comparé l'intrépidité avec celle de Jérémie aux mains des Juifs, de saint Paul enchaîné devant le proconsul Festus !
Quelle victoire remportée par les accents de ce lion agneau, que celle qui va remuer la pitié au fond des barbares entrailles de ceux qui l'immolent? N'était-il pas plus difficile pour elle d'attendrir et de faire pleurer Cauchon que de mettre Talbot en fuite dans les plaines de Patay?
Quelle victoire que ce long et douloureux martyre dont l'orateur de 1844 faisait ressortir la minutieuse ressemblance avec la passion et la mort du roi des martyrs. Ressemblance telle qu'on dirait un calque, et qu'avec les restrictions commandées par le respect et la foi, nous serions tentés de dire aussi de la fiancée du Christ-roi ce que saint Jean a dit dn Christ vainqueur par la croix : Elle est passée de la vie de gloire à la ri> d'ignominie pour y remporter victoire plus grande encore : ziixit vincexs ut vincerkt.
Les Anglais certainement avaient soif de la mort de Jeanne ; mais pas plus que les chefs de l'Université anglo-bourguignonne de Paris. Les pièces du procès établissent que le gouvernement anglais n'a pas eu à peser sur les docteurs inféodés à sa cause ; il lui a suffi de les seconder, et d'intimider les Lohier, les Houppeville, et les quelques autres ecclésiastiques normands, en opposition avec les docteurs venus de Paris. Aucun de ceux qui ont témoigné de leurs sympathies pour la martyre n'appartenait à la savante corporation, autrement que par les degrés qu'ils a^-aient
pu y prendre dans leur jeunesse ; les fonctions qu'ils remplissaient alors n'étaient pas des fonctions scolaires.
L'Angleterre confesse aujourdliui son crime et le répare par les hommages rendus à la victime. L'Université a disparu sans avoir nettement confessé le sien, elle a cherché à le voiler en obscurcissant la martyre ; elle est autrement odieuse que l'envahisseur.
C'est toute injustice de confondre l'Université anglo-bourguignonne avec l'Église, alors que cette même Université déclare dans l'acte même de la condamnation qu'elle est en opposition avec tout le reste de l'Eglise Catholicpie ; c'est une souveraine injustice de donner comme un jugement ecclésiastique une sentence rendue au mépris de toutes les lois ecclésiastiques, en vertu de principes qui sont le renversement de l'Eglise, par des hommes sans juridiction, qui allaient à Bàle tourner contre le chef de rÉglise, contre l'Église, entière assemblée à Ferrare et à Florence, les théories sacrilèges appliquées à la Pucelle.
La libre-pensée n'a et ne saurait avoir pour Jeanne qu'une fausse admiration; elle est en réalité l'imitatrice de Cauchon, la continuatrice de ses procédés, l'écho de ses incriminations les plus capitales. Comme Cauchon elle travestit les faits; elle en crée de toutes pièces. D après Cauchon Jeanne a inventé ses révélations, ou a cru sans fondement à leur origine divine; d'après la libre-pensée Jeanne est une hallucinée donnant une réalité objective à des conceptions purement imaginaires.
D'après Cauchon, Jeanne est en révolte contre le Pape et l'Église. N'est-ce pas ce qu'affirme la libre-pensée lorsqu'elle nous présente la sainte fille comme devançant Luther et déjà adepte du libre examen? Atroce calomnie, puisque en réalité par ses appels réitérés au Pape la martyre de Rouen est le témoin de l'unité de l'Église, de l'Église une, parce qu'elle n'a qu'un seul et unique fondement, Jésus-Christ présent dans un vicaire unique ; elle l'est à l'encontre de ses bourreaux qui se proclament l'éguse, parce qu'ils se disent les clercs et gens en ce connaissant. La ressemblance n'est-elle pas encore ici frappante ? La libre-pensée ne se targue-t-elle pas d'être la science ? ne revendique-t-elle pas à ce titre le droit de gouverner le monde, comme les clercs et gens en ce connaissant de Rouen et de Bàle revendiquaient à un titre semblable le droit de gouverner la Catholicité?
Pour Cauchon et ses suppôts les explications allégoriques de Jeanne sur le signe donné au roi, explications extorquées par de tyranniques violences, sont un tissu d'incohérences ridicules ; elles ne sont pas autre chose pour ceux qui n'admettent pas la réalité des secrets révélés au roi. C'est en partant des principes émis par nos mémoires, du fait révélé par Sala, qu'il faut chercher à en pénétrer le sens.
Quelle est l'histoire grande ou petite qui n'affirme simplement que Jeanne s'est rétractée au cimetière de Saint-Ouen, ou même le matin du martyre? Nos mémoires font bonne justice de cette assertion ; la sentence de la réhabilitation prononce que ce ne fut qu'un simulacre d'abjuration sans portée et sans signification, sacrilègement exploité par Cauchon. Il n'est donc plus permis de répéter à l'endroit de Jeanne une calomnie plusieurs fois séculaire. Inconsciente qu'elle a été jusqu'à présent, elle cesserait de l'être, dès que les mémoires et la sentence seront vulgarisés; elle rangerait ceux qui la répéteraient encore parmi les complices po^ thumes de Cauchon.
Nos mémoires nous ont dit ce qu'il fallait penser de ce que Cauchon a qualifié de rechute. Dire encore que Jeanne a été relapse, c'est calomnier l'Église, sa législation et spécialement l'Inquisition.
Après ce que nos mémoires nous ont dit du factum de Cauchon, aprè^ les monstruosités de fond et de forme qu'ils ont relevées, conmient qualifier ceux qui diraient encore que pareil brigandage est un chef-d œu\Te de méthode? Vouloir les comparer, à plus forte raison les préférer, au
L^aiSTOlRE DE LA PUCELLE ILLUMINÉE PAR LES MÉMOIRES THÉOLOGIQUES. 659
monument de la commission romaine, prouverait seulement à quel irrémédiable aveuglement se vouent ceux qui de parti pris ont juré de dénigrer ce qui porte le sceau de Rome. Le grand monument, la source de la véritable histoire de Jeanne, c'est avant tout le procès de réhabilitation avec ses dépositions des témoins, ses mémoires théologiques et la sentence. Peu de personnages historiques possèdent en leur faveur pièces de pareille valeur.
Le discrédit que Quicherat a essayé de verser sur le procès de réhabilitation, les procédés dont il a usé, prouvent jusqu'à quel point les préventions peuvent égarer des esprits cultivés, même naturellement modérés et honnêtes, tel que fut, dit-on, Jules Quicherat. C'est lui en effet qui le premier a essayé de relever le simulacre juridique de Cauchon, qui a voulu démontrer que le grand prévaricateur s'était conformé à la procédure de l'Inquisition, et a, plus ou moins clairement, affirmé la supériorité du premier procès sur le second ; assertion insoutenable, outrée par le clan libre-penseur, trop facilement adoptée par quelques catholiques.
Que le lecteur juge si les mémoires dédaignés par l'éditeur du Double procès méritent le mépris qu'il en a fait, s'ils sont inutiles pour l'histoire de Jeanne, s'ils n'en sont pas plutôt le guide conducteur, le flambeau qui l'illumine tout entière. Quicherat voulait abréger, dira-t-on? Mais alors pourquoi encombrer ses volumes de la reproduction m extenso des citations à faire par les huissiers, et de la relation de l'exécution ? Pareilles pièces étaient alors ce qu'elles sont aujourd'hui, des formalités juridiques, justement réclamées peut-être par les lois, mais qui ne touchent en rien au fond d'une cause en particulier, puisque, à quelques lignes près, elles sont les mêmes dans tout procès. Ne suffisait-il pas de les mentionner, pour réserver la reproduction in extenso aux mémoires qui ne sont guère que mentionnés ? Ne fallait-il pas au moins donner de ces derniers des fragments étendus et significatifs?
L'éditeur du Double procès^ sous le nom assez impropre de Mémoires extra-judiciaires^ a imprimé plusieurs traités non insérés au procès. Or parmi ces reproductions se trouvent et les propositions d'Henri de Gorkum, et même la transcription in extenso du double écrit du clerc de Spire. Quelle idée se former du discernement et de l'esprit du directeur de l'École des chartes, quand on le voit préférer un fatras incohérent aux traités si corrects et si limpides d'un Berruyer, d'un Bochard, d'un Bouille, et aux savantes discussions d'un Basin ou d'un Bréhal ?
Est-ce donner une idée de l'œuvre si magistrale de ce dernier que d'en Citer rintroduction beaucoup trop métaphysique pour notre temps, les divisions, et les passages où le docte Dominicain cite et explique les prophéties qui annonçaient la Pucelle, Bède, Merlin, Engelide, etc.? Ces pages isolées du contexte ne sont propres qu'à discréditer l'œuvre entière. Encore pour les vers de Bède Quicherat propose-t-il des corrections dont ils n'ont pas besoin, et dont il n'a été tenu nul compte dans la supputation de l'année de la venue de la Pucelle, indiquée plus haut.
Le secret dépit de Quicherat éclate dans l'insistance avec laquelle il blâme les délégués pontificaux de n'avoir pas donné plus d'étendue encore à une enquête déjà immense. La conséquence aurait été de retarder inutilement une sentence qu'on les pressait de rendre, alors qu'ils avaient très surabondamment entre les mains tous les éléments pour l'asseoir ; de prolonger un travail auquel ils avaient consacré huit mois; de grossir un dossier dont Quicherat blâme les longueurs. Et c'est le même critique qui loue la précision et l'ordre méthodique de l'œuvre de Cauchon, et qui mentionne à peine et en glissant qu'elle manque des pièces les plus essentielles !
Il y a aussi partialité évidente dans les notes qu'il consacre à Cauohon et aux bourreaux, et celles qu'il donne sur les apologistes de la martyre. II relève les premiers ; Courcelles notamment lui inspire une manifeste sympathie ; on a vu ce qu'il fallait penser de Vart inconcevable avec lequel ce fabricateur des décrets de Bâle aurait fait accepter à Rome les libertés gallicanes; il déprime au contraire sournoisement par ses réticences et ses insinuations les hommes de Rome, les Lellis, les Cybole, les Bourdeilles.
Il fallait insister sur ces défauts à raison même de la considération et de la sympathie qui s'attachent à la mémoire de l'ancien directeur de TÉcole des Chartes, de l'autorité dont il jouit, quand il est question de Jeann» d'Arc. Il n'en reste pas moins acquis qu'il a bien mérité des amis de la libératrice, par le grand nombre de pièces qu'il a recherchées, collectionnées et publiées. Il a mis sur la voie de travaux nouveaux, fourni de trt^ précieux éléments pour la juste appréciation de la plus merveilleuse do> figures. Les deux volumes publiés déjà par celui qui articule ces critiqua > prouvent combien il a feuilleté l'œuvre du paléographe; il y a plus, ce n'est qu'en la parcourant et en l'étudiant que ses travaux ont pris une direction dont la pensée ne s'était nullement présentée à son esprit. Pour rectifier les écarts de Quicherat, accusés surtout dans ses Aperçus nouveaux^il suffit souvent de puiser dans l'arsenal qu'il a ouvert par le Doid>^ procès.
Mais si Téditeur du Double procès^ malgré ses défauts, conserve des droits à notre gratitude, combien plus encore les auteurs des mémoires qui vengent si bien la douloureuse victime ! Est-ce leur faute, si la plus belle figure de notre histoire et des annales humaines, excepté toujours les figures divines dont dérive la Pucelle; est-ce la faute des Bréhal, des Montigny, des Pontanus, de ceux qui ont composé les travaux, fond de cet ouvrage, si la Pucelle n'a pas paru dans tout son éclat à travers les siècles? Ne méritent-ils pas d'être associés au renouveau d'amour qu'elle provoque ?
Ne faut-il pas y associer^ plus encore les Juvénal des Ursins, les Chartier, les Longueil, et par dessus tous Jean Bréhal, tous ces hommes qui l'ont vengée par leur sentence? Ne doivent-ils pas figurer à ce titre dans notre histoire?
La reconnaissance et l'amour doivent monter plus haut encore ; le premier tribut en est dû au grand moteur de l'œuvre de la réhabilitation, au pape Calixte lU, ou mieux encore au Siège Apostolique, à ce suprême refuge des opprimés si solennellement invoqué par Jeanne, en présence de l'immense foule du cimetière Saint-Ouen. En vain les bourreaux ont étouffé la voix de la martyre, en vain ils ont fait un effort sans pareil pour faire les ténèbres, fermer la bouche au juge suprême. Grâce au Siège Apostolique la lumière s'est faite de bonne heure, l'innocence a été proclamée; et il reste bien établi que c'est à l'Église Romaine que les annales du genre humain doivent le plus beau de leurs joyaux.
Les amis de Jeanne attendent que cette Église leur mère l'enchâssera enfin dans le plus beau des écrins que possède la terre, puisqu'il n'est autre que l'autel.
Pourquoi cet honneur vient-il si tardivement? Pourquoi, — Léon XIII nous permet de l'espérer, — pourquoi Dieu l'a-t-il réservé à notre âge ?
La réponse à la première question demanderait que l'histoire de Jeanne fût continuée depuis la réhabilitation ; il faudrait dire sous quels aspects les neuf demi-siècles qui ont suivi ont envisagé l'envoyée du ciel ; il y faudrait de longs travaux et un nouveau volume*. La réponse à la seconde a été donnée dans un ouvrage précédent.
Toucher sommairement, par forme d'épilogue, à l'une et à l'autre, sera le complément de ces pages.
1. Les grandes lignes sont tracées dans une brochure que l'auteur a le regret de n'avoir connue qu'à la dernière heure : Le culte de Jeanne d'ârg jusqu'à nos jours, par M. Lecoy de la Marche. Orléans, H. Herluison.